VIII. — Boisselotte
Un passage à travers la Vendée est fécond en surprises et en motifs d'observation. Là, sur ce morceau de terre resserré entre la Bretagne, le Poitou, les Gharentes et la mer, celui qui se met en marche, tourmenté du désir de trouver du nouveau, est surpris par la rapidité avec laquelle le décor se transforme autour de lui. Tout est en place, les premiers plans, les établissements de perspectives, les fonds, etsubitement, tout change, tout s'efface, comme au coup de sifflet d'un machiniste. On a fait un pas, et le sol a changé de nature, et par suite tout ce qu'il portait a disparu ; les arbres, la culture,
les constructions, les mœurs de la région dans laquelle vous étiez il y aune heure, il y a une minute, tout cela n'existe plus; tout cela a fait place à une nature et à une vie nouvelles. Une route, un sentier parfois, séparent deux contrées profondément disparates, violemment contrastées. Dans cette ferme, vous êtes en Plaine; dans cette autre, séparée de la première par un champ, vous êtes dans le Bocage. Le Marais, la Plaine et le Bocage se touchent sans se confondre; les lignes de démarcation sont tracées avec une netteté extraordinaire ; aucune des essences d'arbres qui forment les haies, les bouquets et les massifs du Bocage ne s'est accommodée du terrain de la Plaine qui étale sa nudité sous le ciel; la limite du pays boisé semble de loin la lisière d'une forêt; le sol du Marais est découpé par les canaux et les ruisseaux avec la régularité d'un échiquier.
On a sous les yeux, pendant l'exploration de ce marais vendéen, autrefois inondé par la mer, aujourd'hui endigué, une Hollande en
miniature, avec ses canaux, ses pacages herbus, ses bandes de bestiaux qui tachent le fond vert du paysage de leurs couleurs fauves et rousses. C'est ainsi, en suivant la côte, depuis la Tranche jusqu'à la pointe de l'Aiguillon, et à l'intérieur, jusqu'à Luçon, Fontenay, Maillezais. Le pied enfonce dans l'herbe grasse ; on marche avec inquiétude sur le terrain détrempé qui semble prêt à céder sous les pas; le sol tremblant rend de l'eau, comme une éponge gonflée, sous la moindre pression. Les canaux à écluses qui viennent de la mer, les quatre fossés qui entourent les champs, fossés profonds et vaseux dont l'eau disparaît perfidement sous la croûte des vertes moisissures, des lentilles d'eau, et le fouillis des joncs et des nénuphars, sont parcourus par les paysans qui transportent, en barque, leurs légumes au marché de Marans ou au marché de Luçon. Pour aller d'un champ à l'autre, le maraîchin saute aussi le fossé, quelle qu'en soit la largeur, deux mètres ou huit mètres; il voltige, chargé de fardeaux, au dessus des ruis-
seaux herbeux, se servant d'une perche pour se projeter d'un bord à l'autre.
L'hiver, toute communication est interrompue; les ruisseaux grossissent ; les canaux s'étalent; toute herbe devient aquatique; l'eau couvre les prairies ; le champ devient une mare. La saison se passe ainsi. Les bestiaux remis au vert quand les eaux se retirent y restent jour et nuit jusqu'au moment de la vente. C'est là tout. Aucune culture; aucun engrais; la fiente des bestiaux elle-même est un superflu! réduite en cendre, elle est vendue aux cultivateurs du Bocage qui viennent de plus de dix lieues à la ronde l'acheter aux paysans maraîchins.
L'homme n'a pour ainsi dire pas de part dans cette production excessive d'herbe et de bestiaux ; là où il y a marais salant ou marais desséché, l'effort a été grand et visible, mais dans le marais mouillé, le mariage constant et mystérieux de la terre et de l'eau a tout fait : la richesse prodigieuse du pays, et la fraîche beauté de ces pâturages où l'herbe foisonne, de ces fuites de ruisseaux qui dis-
paraissent sous la verdure d'arbres nains, dans des lointains mouillés et miroitants où tout, l'eau, les feuilles, les rayons s'unissent et se confondent dans la même vague et verte clarté.