MANON, FANGHON ET JEANNETON
mence : le feu rallumé, des pommes de terre, des légumes, du lard, des châtaignes ou des crêpes, de l'eau ou du lait. Le soir, à six heures, la soupe, et le dimanche, une pomme cuite. Toujours le repas pris sur le seuil, pour se voir.
L'après-midi, d'habitude, se passe chez l'une d'elles, Jeanneton, qui a la chambre la plus grande. Manon et Fanchon apportent leurs métiers. De même, le soir, en été, lorsque le jour traîne longtemps.
Manon, Fanchon et Jeanneton sont dentellières.
Dentellières réputées, connues à la ronde. Elles ont pour clientes les mercières de la ville et les religieuses de l'Hospice. Depuis leur enfance, elles fabriquent de la dentelle, là, à ce même endroit où elles vieillissent ensemble, chacune dans son embrasure ou rassemblées toutes trois, les chaises se touchant, le métier sur les genoux, dans l'embrasure de Jeanneton.
Leurs métiers sont des petits métiers ovales, très anciens, la planchette tout usée,
toute polie, bien rembourrée, les fuseaux sont luisants comme du métal, et les vieilles mains les font marcher avec une vélocité extraordinaire. A voir les trois octogénaires couchées dans leurs lits-armoires ou sommeillant dans leurs fauteuils de paille, on pourrait croire à des momies, jaunes, cireuses, rigides. Réveillées, leur activité tient du prodige. Debout, elles trottinent sans cesse. Assises avec leur métier sur les genoux, le corps et la tête immobiles, ce sont leurs poignets fins, leurs mains sèches, et les fuseaux luisants, que l'on voit s'agiter en une folie de mouvementé donner le vertige. De cette agitation sort le tissu, léger comme une nuée, ajouré, orné, à peine chargé de feuillages, de fleurs, de rinceaux, d'arabesques, en lin, en soie, en or, en argent. Le tout exé culé en point de France, sur les modèles d'autrefois, ou selon le caprice des vieilles ouvrières aux doigts inventeurs, aux gestes instinctifs et hérités, aux mains sèches et grises qui semblent tisser le fil comme les araignées leur toile.