MANON, FANCHON ET JEANNETON
Elles vont ainsi jusqu'au bout de leur tâche, jusqu'à la fin du jour. Les mains s'arrêtent lorsque les yeux n'y voient plus. Manon, Fanchon et Jeanneton se distraient alors de leur silence par une conversation qui va jusqu'à la nuit tombée. On n'entend dans la petite rue que le léger murmure de leurs paroles et les frêles éclats de leurs rires.
De quoi parlent-elles? De leur dentelle faite, de la dentelle qu'elles feront, de la mercière qui est venue, de la religieuse qu'elles iront voir. Et encore, des gens qui ont passé au petit carrefour triangulaire, entre leurs trois portes et leurs trois croisées : on est bien placé là pour voir les passants, quand on a le temps de lever la tête. Elles dissertent aussi sur les poules de la voisine, sur une vache qui est malade là-bas, à la première ferme. Et puis, elles en viennent à elles, à ce qui les touche, à ce qui les entoure, aux coiffes qu'il faudra laver samedi soir et repasser dimanche matin, de bonne heure. Elles parlent du morceau de lard accroché à la poutre, elles parlent des crêpes, du lit-ar-
moire, de la boîte à sel, et tous ces riens candides s'évaporent dans le soir.
Lorsqu'elles croient s'être tout dit et que le besoin de sommeil rend leurs paroles plus lentes, elles se lèvent, se disent bonsoir dans le noir, et Manon et Fanchon s'en vont, rentrent dans leur cahute, et toutes les trois rangent le métier et la dentelle, se couchent sans chandelle, se blottissent dans les gros draps, Tédredon sur les pieds, le bonnet de nuit attaché sous le menton. Elles s'endorment, la tête toute pleine de points de dentelle, et c'est encore, comme le réveil, un bon moment de la journée, que ce moment du blottissement dans la nuit, au fond de la venelle silencieuse où va passer la chouette.
Ce soir, leur quiétude n'est pas si entière.
11 y a un peu de fièvre dans leurs vieilles voix, et une tristesse sur leurs visages qui n'est pas seulement la tristesse du crépuscule. Pourquoi, comment sont-elles ainsi?
Quels chemins ont donc pris leurs fragiles pensées?