MANON, FAXCHON ET JEANNETON
Jeanneton, en arrêtant son métier, a dit que les hirondelles allaient bientôt partir, et que l'automne venait. II y a eu un silence. Et brusquement, sans qu'on sache par quel lien de réflexion, Fanchon a demandé qui habita, dans l'ancien temps, le château qui les couvre d'ombre. Aucune ne le sait, l'une parle des seigneurs, des femmes qui montaien t à cheval et qui étaient vêtues de riches vêtements. Elles ont cette perception que beaucoup de gens ont vécu avant elles, et cette lueur est suivie d'une autre qui leur montre tant de gens aussi qui vivent ailleurs que dans leur venelle, elles ne savent pas où. Pour la première fois, elles paraissent s'inquiéter de savoir où vont toutes leurs dentelles, les feuillages, les fleurs qui naissent sous leurs doigts... Un instant, leurs mains tremblent, leurs lèvres veulent parler, elles ne trouvent aucun mot, mais elles ont aperçu, pendant la durée d'une seconde, l'immensité et le tumulte de la vie. Elles se taisent encore longtemps.
Et tout à coup, encore, Manon interroge
i -i PAYS D OUEST
les deux autres, veut savoir s'il ne leur est jamais rien arrivé. Elles sont stupéfaites, répondent que non. Manon est comme elles, elle cherche, elle ne voit rien, elle se rappelle seulement une chanson qu'elle a entendu chanter, et elle la chante d'une voix qui chevrotte :
Pierre, mon ami Pierre, Bien loin s'en est allé, Pour un bouton de rose Que j'iui ai refusé.
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier, Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer.
A ce dernier mot, toutes trois se regardent dans la nuit, se voient à peine, toutes grises, toutes lointaines, les yeux et les lèvres sans couleurs, la chair presque évanouie. Non, il ne leur était jamais, jamais rien arrivé. Longtemps alors, dans l'obscurité, elles pleurent.
PÈRE BOUDAN
PERE BOUDAN
J'ai vu un hameau, aux confins de la Basse-Normandie, près la Bretagne.
- II était grand comme une grande cour de ferme, une réunion de dix ou douze maisons basses, d'écuries où meuglaient des vaches, d'étables où grognaient des porcs. Toutes les cassines se ressemblaient, celles où entraient les porcs, où entraient les vaches, où entraient les gens. Même hauteur de murs, mêmes portes basses, mêmes toits tombants.
Ce hameau était situé au creux d'un vallon. Il était assez riant au printemps, chaud comme un four en été, mais son vrai caractère était automnal et hivernal. Ses petites
bâtisses, écrasées au sol, ses murs noirs et gras, son purin, ses bêtes, vaches noires et blanches, cochons boueux, ses gens, petites gens vêtues de noir, petites bonnes femmes, petits vieux hommes, visages ruinés, — tout cela s'accordait mieux, de septembre à mars, avec les entours tombés dans le gâchis des pluies et des neiges, avec les ornières, les arbres noirs, les pierres noires, le ciel de suie. Ce fonds de terre humide était d'ailleurs orienté de façon que la tiédeur y était presque continuelle.
C'était probablement à cet état d'atmosphère qu'était due la pullulation des insectes, insectes habituels des caves mêlés aux insectes habituels du sol. Quelque endroit que l'on regardât, on apercevait les petits corps agiles, gris, roux ou noirs, la précipitation des pattes, les mouvements brefs des têtes mobiles. Au bas des murs gras, verdis de mousses sombres, les cafards, les cloportes abondaient, donnaient, par instants, la sensation que le sol et les vieilles pierres bougeaient. Autour des enclos, c'étaient des
PERE BOUDAN 17
fourmis, des grandes brunes, des petites blondes, en associations séparées, avec des zones neutres. A certaines heures, elles défilaient, partaient en excursion, ou revenaient, parcouraient l'espace libre, le sol battu comme le sol d'une aire. Le plus souvent, l'agitation minuscule était la seule existence du hameau désert. Pendant que l'insecte augmentait, l'humanité décroissait visiblement : déjà deux maisons tombées, pourries, retournaient au soi.
Les gens s'en allaient aussi au néant.
Sur leurs vieux visages, on aurait pu croire les plans, les traits, usés par le temps, défoncés par les averses. La couleur des yeux, des lèvres, des gencives, des cheveux, s'évanouissait, tournait à de blêmes et vagues apparences. Les personnages tout entiers s'enfonçaient dans le lointain, rongés, devenus poussière, avec la même usure que les personnages en laine des vieilles tapisseries.
On voyait à peine la chair flétrie, d'une vieille sous l'auvent d'une mante, d'un vieuxsous l'ombre d'un chapeau. Des vêtements
sombres surgissaient aux portes, traversaient le chemin parmi les fourmis, ou bien des vestes, des jupes, d'un bleu verdâtre, couleur d'herbe fanée, couleur de crépuscule, couleur de vieux clair de lune. Une main blême apparaissait, qui tirait sur le licol d'une vache triste, ou frappait d'une branche sur le cochon arrêté pour flairer les cafards et les cloportes. Les occupations, c'était de tirer sur ce licol, de frapper de cette badine. Puis, quelques bras débiles, agissant par habitude, travaillaient encore la terre autour des maisons, ramassaient des brindilles de bois. On vivait de pain noir, de pommes de terre, de lait. Les seules dépenses, c'était le sel, la chandelle, le tabac : dépenses couvertes parla vente de quelque beurre. Aux mêmes heures, les toits fumaient, et c'aurait été toute la vie locale, s'il n'y avait eu le prolongement des veillées, — à la belle saison, sur le seuil des portes, sous le ciel splendide et pur, en saphir et en or, — l'automne et l'hiver, autour de quelque âtre au rose braisillement, dans le bruit régulier de la pluie.