MONTE-CARLO
Retour en chemin de fer; on a décidé de brûler Menton et d'aller dîner à Monte-Carlo.
Beaucoup de monde dans le train ; des étrangers venus, comme nous, en promenade de Menton ou de Nice ; des Anglaises avec leur attirail de peintres, le pliant en bambou et la boîte de water-colors ; des alpinistes haut guêtres, le bâton ferré à la main ; d'aimables botanistes avec leur boîte verte en sautoir... Un peu l'aspect d'un train de banlieue parisienne aux belles journées de printemps.
Tout ce monde a des fleurs à la main : des bottes de ciste et de laurier-tin , des gerbes de narcisses et d'anémones, et des palmes, de belles palmes fraîches et souples, que les dames font ployer et claquer dans leurs doigts comme les lames d'un éventail.
Le soir tombe ; un morceau d'alpe neigeuse apparue au fond de la coupure de Vintimille, reçoit les derniers reflets du soleil. La montagne est rose et la vallée est violette ; la mer, sans couleur, n'est plus qu'un amas d'ombres d'où sort, avec la plainte de la vague , la blancheur de l'écume qui marche. Bientôt les premiers phares s'allument ; les feux rouges, les feux blancs sortent de l'obscur, dessinant les sinuosités de la côte, la courbure des golfes invisibles-; et les maisons éparses dans la campagne, les villes et les bourgades du littoral s'illuminent à leur tour.
C'est comme une lueur d'aube, qui monte au front de la nuit à peine descendue, comme le signal d'une autre vie qui commence : la vie brûlante, enfiévrée, des nuits de jeu et de plaisir.
Voici passer, tremblantes dans les floraisons blanches des amandiers, les lumières clairsemées de Menton, et, pas bien loin de là, dans la profondeur du golfe, c'est Monte-Carlo et Monaco, toute la principauté qui s'offre, flamblante des chaudes clartés du gaz; Monte-Carlo, l'assommoir des joueurs, la machine à distiller l'or, la maison de joie qui s'étale, fardée et peinte avec son bruit charmeur de flûtes et de violons, et
son haleine tiède qui porte loin, vers le large, l'odeur mêlée de l'ylang-ylang et des orangers en fleur...
Monte-Carlo ! Le train se vide ; cosmopolites et indigènes, Parisiennes et rastaquouères, soupeuses et professeurs de martingales se pressent sur l'escalier de marbre. Le voyage d'un jour entre Italie et France va finir brusquement en plein boulevard.