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EN GARONNE

Nous habitions alors aux vacances une maison basse au bord d'une route dans une grande plaine du Midi; une plaine en long sans arbres, toute jaune ou toute brune, selon qu'elle portait des moissons ou des labours.

C'était un pays fertile et triste. La monotonie d'un ciel presque toujours bleu, sans une goutte d'eau ni un flocon de vapeur, s'ajoutait à l'uniformité de la terre.

A peine s'il y avait un peu de verdure autour de la maison. Faute de pluie, le jardin avait perdu l'un après l'autre ses arbres à feuilles tendres, tous crevassés, tordus comme une herbe au feu, dévorés par le soleil. Il n'était resté que les plus

5o PAYS ET PAYSAGES.

coriaces , les ifs à aiguilles de métal , les buis taillés encadrant des parterres vides.

L'été, tout était couvert d'une couche de poussière envolée de la route et qui restait là toujours plus blanche, plus épaisse, jusqu'aux premières pluies de l'hiver.

Et c'était ainsi le long de la route, pendant des lieues : les haies toutes blanches et, au delà, les champs poudreux et les maisons basses dont les tuiles rouges pâlissaient, tournaient au gris.

Une diligence cheminait deux fois le jour d'un bout à l'autre de la plaine , dévidant avec ses roues comme un peloton d'ouate où elle disparaissait plus qu'à moitié ; et, dans les champs, les bœufs au labour, les brebis pacageant les chaumes maigres soulevaient aussi des nuages de cendre, comme si le sol calciné, réduit en poudre, s'en allait, balayé dans les souffles de l'air.

Pour reposer la vue sur un peu de fraîcheur, il fallait se tourner au levant. Là, presque au ras du sol, apparaissait une ligne d'un vert tendre, mince et sinueuse, dont le profil s'abaissait insensiblement aux deux extrémités de l'horizon. Cela disait peu de chose à l'œil, et beaucoup à l'idée, quand on se figurait que ce rien de verdure était

le fin bout des ramiers, des vastes plantations de peupliers, enracinés quelques cents mètres plus bas, au pied d'une falaise rocheuse qui plongeait dans la Garonne. Là, parmi les scintillements des eaux vives, s'étendaient des prairies toujours humides, des alignements d'arbres aux frondaisons luxuriantes , toute une oasis de verdure et de fraîcheur.

Impossible d'oublier cela, impossible de ne pas y penser, le soir surtout, à l'heure où, la campagne faisant silence , nous entendions venir de là-bas, du fond de la plaine, comme une musique lointaine, la plainte que rendait le fleuve brisant sur les tufs éboulés.

La Garonne ! Bien vive avait été mon émotion lorsqu'elle m'apparut pour la première fois, du haut de la roche des Cabals.

Le chemin étant un peu long pour mes jambes d'enfant, on m'avait juché, pour arriver jusque-

là, sur la charrette, avec le linge de la lessive que les laveuses allaient battre à la gaure des Ebouls.

C'était en septembre , au temps des premiers labours ; les guérets s'étalaient à perte de vue des deux côtés de la route, si nus et si vastes que les grands attelages de bœufs y disparaissaient presque, rapetisses dans l'allongement des sillons.

Des murs de brique, des toitures basses montaient, à la fin, au-dessus de la plaine. — « Les Cabals » , indiquait un bouvier de la pointe de son aiguillon. C'était une ancienne métairie de couvent, une bâtisse avec un air d'autrefois; dans le jardin cultivé à la paysanne se voyaient des restes d'allées, des tronçons de charmille et, sur le crépi écaillé d'un vieux mur, les heures noires d'un cadran solaire avec des mots latins autour dont quelques syllabes étaient tombées dans le gazon.

Nous traversions la grande cour de la ferme, et, à un tournant très brusque de la route qui avait l'air de se cabrer à droite comme effarée devant le vide, le bord tout à coup défaillant de la roche en surplomb, la vallée se découvrait : la Garonne d'abord, une Garonne tumultueuse, ha-

étante , lancée de toute sa colère contre le roc vif ébréché, déchiré par ses âpres morsures, et, au delà du fleuve, en amont, en aval, tout un pays d'arbres, des ramiers de peupliers, des ramilles de saules, un fouillis vert tendre, d'où sortait la pointe blanche d'un clocher dénonçant un village blotti dans les feuilles.

Je regardais ébloui, les yeux brouillés de vertige, jusqu'à ce que la charrette, penchant de toute la raideur de la côte, dans le chemin creux qui coupait obliquement la falaise , me dérobât le spectacle ensorcelant de la rivière.

Bientôt les roues quittant le sol raboteux et sonore pour s'étouffer dans l'herbe silencieuse nous avertissaient que nous touchions aux ramiers.

Le soleil en même temps avait disparu. A peine si quelques rayons, traversant la voûte ininterrompue des feuillages, tachaient la molle étendue des gazons. L'ombre emplissait les allées vertes

qui s'en allaient à droite, à gauche, diminuées en de mystérieuses profondeurs. Et d'en haut, du plafond mouvant des ramées , descendait avec l'ombre humide la musique aérienne des feuilles qui frissonnaient avec un bruit d'averse.

La charrette s'arrêtait au bord de la gaure.

C'était un petit bras de la Garonne, fermé d'un bout, comblé par la vase au temps de la sécheresse estivale, et communiquant, de l'autre, avec le fleuve dont les derniers remous , largement étalés, venaient mourir là, dans la tranquillité de l'eau morte.

On dételait les bœufs; les laveuses, jambes nues, plantaient leurs bancs dans l'arène tiède, et tout de suite les battoirs commençaient leur claquement monotone.

Je m'esquivais, armé d'une ligne naïve entortillée au bout d'un roseau, je partais à la découverte.

Un jour crépusculaire flottait sous les saules penchés en avant, arqués au-dessus de la gaure; et, dans l'air lourd, des rondes vacillantes de moustiques tournoyaient mollement.

J'avançais avec précaution dans l'herbe drue, coudoyant les chardons et les ronces, et j'hésitais

parfois avant de poser le pied sur les palanqucs jetées en guise de pont en travers des rigoles qui charriaient un peu d'eau limoneuse obstruée d'iris et de roseaux.

Après deux ou trois ruisseaux franchis, je me trouvais déjà comme dépaysé, loin, très loin de la maison basse et de la plaine poudreuse, loin aussi des laveuses dont j'entendais à peine résonner les battoirs.

La gaure bientôt changeait d'aspect. Elle s'ouvrait, s'élargissait en étang, avec de larges plaques de soleil allumées sur l'eau sommeillante.

Des carpes sommeillaient aussi, faisaient la sieste parmi les renouées à fleurs roses ; des grenouilles avec des yeux en or s'étalaient sur les palettes laquées des nénufars ; des libellules se berçaient à la pointe des joncs, et, près du bord, guettant la tombée des moucherons, virant et voletant dans l'eau claire, des chabots aux nageoires roses avaient l'air de me narguer.

Alors je dépliais ma ligne et je péchais.

Avec quel succès ! Je n'en revenais pas. A peine les poissons me laissaient-ils le temps de changer mon amorce. Les heures passaient; je ne

pouvais pas me décider à partir. Le soir venait ; la gaure, facetée un moment d'or rouge et d'or pâle, se décolorait, s'éteignait peu à peu; et dans sa vague transparence une corne de lune s'enfonçait en tremblant.' Je péchais encore, et quand j'avais fait sauter en l'air un mince poisson blanc, il me semblait en voir un autre se jouer en bas, frétiller avec le reflet d'argent qui se tordait dans l'eau brune.

L'obscurité tombait à la fin ; depuis un moment déjà les battoirs des laveuses avaient cessé de claquer ; des voix inquiètes me hélaient ; je répondais, et le son de ma voix me faisait peur, dénaturé par l'écho, multiplié en une huée terrible que me renvoyait la bouche noire de la nuit.

Je me familiarisai plus tard avec l'étrange pays. En compagnie de petits camarades de mon âge, j'y fis plus d'une fois l'école buissonnière, perdu toute une après-midi dans les herbes folles, inven-

tant des repas exquis de mûres sauvages ou de cresson cueilli à des sources dont personne que nous et les merles ne connaissait le chemin.

J'étais en sécurité parfaite avec mes paysanneaux, de petits hommes déjà très affûtés, au fait de tout, industrieux, intrépides, sauf contre les fantômes : les Fades de la gaure ou l'Homme- Vert, l'habitant des ramilles qui gouverne le peuple des oiseaux.

J'étais tranquille, et cependant j'avais moins de plaisir à ces parties de flibuste campagnarde qu'aux descentes que je faisais seul dans les ramiers. Les choses me paraissaient autres dans le tête-à-tête; les herbes étaient plus hautes, les perspectives des peupliers plus profondes, la musique des feuilles plus mvstérieuse... Tout me parlait ces jours-là, tout me vibrait au cœur. Emu sans savoir au juste de quoi, enivré de curiosité et de peur, je marchais à l'aventure.

Quelquefois, aux eaux basses, je quittais les ramiers, je me risquais dans l'îlot.

Rien qu'une grève à traverser, une plage de cailloux roulés tachée çà et là d'herbe rude et broussailleuse, et c'était dès le premier pas comme l'entrée d'un pays nouveau, un coin à part, plus

parfumé, plus sauvage, dans ce terroir déjà si différent de tout.

En plein midi de septembre, alors que dans la plaine les herbes criaient la soif, ici je trouvais les feuilles des saules mouillées de rosée ; des liserons épanouis buvaient l'ombre bleue ; des gouttelettes brillaient au plumet des clématites encore humides de la fraîcheur de la nuit. Et quelle végétation dans ces fourrés, quel fouillis de fleurs et de pousses tendres! Largement abreuvées, nourries de limon à chaque crue du fleuve, les plantes étaient folles. Les ronces s'étiraient, fusaient en l'air aussi haut que les arbres, et de la fente d'un vieux saule des véroniques retombaient en pluie bleue comme des fleurs de rêve.

Pas de sentier là dedans ; rien que des foulées de bêtes : une griffée de lapin au bord d'un roncier, la fine étoile imprimée dans le sable par la patte grêle d'une bécassine dont j'écoutais le cri répété, un cri triste et peureux, fuir dans la vapeur grise des ramilles et se perdre très loin au ras de l'eau.

Le taillis sentait le fauve.

De grands oiseaux de proie, des milans, des buses avaient laissé à terre leur desserte : des

plumes, des débris sanglants; et quelquefois, s'enlevant sous mes pieds d'une touffe d'amarines, un cormoran avec un grand bruit d'ailes montait vers la clarté du ciel...

Le cœur me sautait, moins vite cependant et moins fort que lorsqu'il m'arrivait d'apercevoir, tombant dessus à l'improviste, la limousine rayée et le large feutre noir du vieux Toine, le vacher des Cabals. Je ne me souciais pas trop d'aborder cet individu à mine sournoise et taciturne, encore moins ses deux acolytes, deux grands chiens de berger à longs poils et à longs crocs qui l'aidaient non sans peine à gouverner ses vaches et ses taureaux. L'homme et les chiens s'étaient assauvagis tous les trois à vivre dans ces solitudes qu'ils ne quittaient guère que pour aller dormir à la ferme, à la tombée de la nuit. De loin j'entendais le berger et ses fa rons batailler contre le troupeau. L'homme hurlait, les chiens jappaient, et les taureaux, furieux, meuglaient avec des voix de tonnerre.

Les scieurs de long étaient moins intimidants. En novembre, quand Je brouillard coulait, j'allais leur demander asile.

Leur chantier se vovait à distance, dans le vide

ouvert par l'abatis de la vente; des piles de planches s'échafaudaient; une locomobile crachait sa vapeur sur le ciel noir.

C'était une sorte d'industrie campée là en plein air, propre, gaie, dans la poussière envolée de la scie, une industrie rustique menant un petit train d'usine bien vite perdu dans le sommeil des arbres.

Les ouvriers se donnaient tous, plus ou moins, au braconnage. Le matin, à pointe d'aube, avant qu'il fît assez clair pour mettre la main à l'outil, le soir, à l'heure où la sauvagine rentre de la plaine haute pour s'anuiter au bord de l'eau, ils tendaient leurs quatre-de-chiffre ou leurs reginglettes.

Un, plus hardi, sortait une antique canardière cachée sous les copeaux et s'en allait à l'espère des canards.

Je le suivais; j'espérais avec lui, blotti dans les amarines, à la pointe extrême de l'îlot, la tombée des sarcelles et des halbrans.

Devant nous, au large, la Garonne s'étalait tout unie, toute verte, l'eau et les arbres mêlés, fondus ensemble dans la vapeur du soir.

Un faucon planait en l'air, décrivait de grands

cercles ; un héron péchait, le cou rentré, au bord d'une grève blanche, et c'était tout ce que nous apercevions de vivant dans une lieue de pays.

Bientôt l'eau brunissait ; le ciel s'orangeait au couchant ; un Angélus arrivait en vibrations confuses, s'éparpillait en bruine au-dessus du fleuve.

En même temps, les canards pointaient, sortaient en noir de la pâleur du ciel ; si haut d'abord, si loin, qu'ils paraissaient immobiles; puis, pendant que nous nous amusions à les compter, ils grossissaient à vue d'oeil ; à peine le temps d'épauler le fusil, ils étaient sur nous ; nous entendions le crissement de leurs ailes ramant dans l'espace.

Quelquefois ils s'arrêtaient.

Un par un, en lentes spirales, ils descendaient, comme appelés par le miroir de l'eau, et c'était pendant quelques secondes une agitation, un clapotis, des frôlements de duvet à travers les roseaux raidis de givre; puis le silence.

Alors, visant dans le tas, car on y voyait à peine, mon compagnon faisait feu ; une flamme sortait du fusil, et le coup résonnait, longuement répété dans l'obscur de la nuit, dans le sommeil de la rivière.

Les jours et les années ont passé depuis. La maison basse au bord de la route, dans la grande plaine blanche, a été vendue; nous avons quitté le pays.

Pas tout à fait cependant.

Tous les automnes, à l'époque de la fête votive, je suis invité au village d'Ondes, chez Gervâsi, mon frère de lait.

Comme la fête tombe à la mi-septembre, c'est chez lui que je mange les premières noix fraîches de l'année. Elles sont exquises, ces noix de la Garonne, et Gervâsi est un si brave homme !

La maison, dès le seuil, embaume l'honnêteté et le bois blanc.

Le village aussi m'enchante, un de ces villages de rivière habités par des ouvriers de campagne : sabotiers, vanniers, fabricants de balais ou d'échelles, qui façonnent, aux mortes saisons de l'agriculture, les osiers, les saules, les panicules de maïs récoltés dans leurs champs.

Pauvres ou riches, depuis le chétif refendeur d'osiers jusqu'au marchand de bois qui expédie à Toulouse ou à Bordeaux, tout ce monde-là vit de la Garonne.

Les maisons, bâties en cailloux roulés pris aux eaux basses dans le lit du fleuve, portent sur leur façade une mosaïque très naïve de galets insérés à plat dans le mortier, en guise d'ornement. Et dans les rues, sur la place, au seuil des boutiques, on ne voit que des arbres coupés, équarris ou bruts, prêts à être débités en auges ou en sabots. Des peupliers non écorcés, avec de menues feuilles poussées depuis la coupe, servent de bancs, couchés le long des murs; des paniers sèchent à l'air, enfilés en brochettes, et des échelles de peuplier toutes blanches s'appuient aux façades des maisons.

La rivière n'est pas loin. En avril, les duvets des saules riverains vovagent jusque dans les rues, où ils font en tombant comme une jonchée de neige printanière.

Une terrible voisine, cette Garonne ! Elle est venue un printemps; elle a passé sur le village, arrachant les récoltes, déracinant les arbres, éventrant les maisons.

Quelle journée, et quel lendemain !

Tout perdu, tout aboli, et des désespérés çà et là, pleurant sur des décombres.

Cet automne-là, il ne se parla pas de fête votive. L'automne après non plus.

Mais depuis ! . . .

Depuis, les maisons ont été rebâties, et solidement cette fois. Celle de Gervâsi est des plus cossues, toute blanche avec une galerie en bois blanc où la Guillalmète fait grimper des liserons bleus.

A la fête votive de l'an dernier, j'ai trouvé le village recrépi à neuf, lavé des saletés de la vase, l'air plus gai, plus riche qu'avant l'inondation.

Dans les champs, de jeunes arbres, parfaitement droits et sains, ont remplacé les tordus, les déjetés, derniers survivants du désastre.

Des poussées de verdure fraîche, des flots d'herbe et de rieurs cachent les blessures de la terre, les ravinements pratiqués par la course des eaux.

La terre oublie.

Les gens se souviennent à peine.

L'emboise et le tambour de la vote mènent à travers les rues la fête éternelle de la vie.

LE CAUSSE D'ANGLAR

A ceux qui ne connaissent pas les grandes désolations de la planète, l'ondulation sans fin du steppe russe, les solitudes calcinées du pays de la soif, à ceux-là, les déserts de broussaille et de pierre des causses quercinois peuvent donner une idée de ces spectacles.

Je me souviens de mon saisissement, la première fois que je traversai le causse d'Anglar en voyageant à pied de Penne d'Albigeois à Saint- Antonin. Nous avions laissé derrière nous le village gothique de Penne et son beffroi sonneur des heures de jadis, et, perché au-dessus du village et du beffroi , le pied au bord du roc comme pour un essor , son château fantôme aux baies

descellées , béantes comme des yeux de mort. Arrivés au hameau des Amiels, un hameau de trois ou quatre masures accroupies, mirant leurs figures de vieilles au flot toujours jeune de l'Aveyron, nous avions pris un raccourci de pâtres, un sentier rocailleux, qui, le long des ravins dénudés, çà et là tachés de la verdure soufrée des euphorbes, grimpait vers le causse.

C'était, au commencement de l'automne, une matinée limpide entre brume et soleil avec de légers carillons de sonnailles en l'air, et, en bas, au pli de la vallée, des vapeurs errantes comme des troupeaux d'oies blanches paissant l'herbe des prairies... Des merles et des grives ramageaient à la tiédeur des abris, picoraient les baies rouges de l'aubépine, les baies bleues de l'alaterne. Nous montions ; lacet après lacet nous gravissions les pentes arides , les ravins sans arbres, les cirques désherbés, jonchés de débris. Bientôt, par-dessus les têtes levées des rocs, comme des cariatides colossales portant les assises du grand plateau désert , le causse apparaissait. C'était, dominant de très haut les cirques et les ravins, une ligne droite , un bord de terrasse , quelque chose comme la carrure d'une

citadelle, le prolongement régulier d'un rempart.

Et une curiosité nous venait de cette régularité même, de ce semblant d'architecture, comme si nous allions trouver derrière ces murailles à demi écroulées les restes de quelque humanité préhistorique, de quelque civilisation reculée dans l'autrefois. Nous avions hâte de gravir le dernier ressaut de la montée, de franchir la brèche par où le sentier arrive au plateau.

Je n'étais pas tout à fait ignorant de ce qu'était le causse; des gens du pays m'avaient conté les merveilles de ces étranges solitudes : la gueule ouverte des abens, de ces fissures au ras du sol comme des soupiraux d'enfer par où les eaux d'orage s'engouffrent avec des clameurs d'abîme jusqu'aux entrailles de la terre; on m'avait conté le miracle de la brebis tombée au fond et reparaissant dix lieues plus loin dans le bouillonnement d'un gour, d'une de ces sources du pays calcaire qui, à peine nées, ont la force de faire tourner un moulin... On m'avait expliqué l'entonnoir subit de Yigue, sorte de caverne, de grotte à découvert qui se creuse comme une coupe renversée sous les pas du voyageur. Le grand explorateur des causses, le découvreur des lacs et

des rivières souterraines n'avait pas encore révélé le secret de ces pays de rêve; mais, dans son inventaire de la planète, Elysée Reclus les avait signalés, et des phrases de la Géographie universelle chantaient dans ma mémoire, me préparant à l'initiation souhaitée.

Mais que sont les définitions à côté de la réalité des choses? Je n'ai pas oublié mon premier regard si déconcerté sur la mer, quand elle vint au-devant de moi, subite, un peu avant l'arrivée à Biarritz. Ce que je vis, ce que je crus voir, c'était comme une lande, une colline sombre de genêts ou d'ajoncs, et là-dessus, toutes voiles dehors, le spectacle d'un navire en marche, insolite, inexpliqué...

Cette fois encore, la sensation ne fut pas en concordance avec le rêve. C'était bien un plateau, ce causse d'Anglarqui, la brèche franchie, se développait à perte de vue devant nous ; mais pas uniforme au point où je l'avais imaginé; il ondulait un peu, festonnait en longues lignes raides, s'échancrait en ravins par où de la pierraille grise coulait en ruisseaux vers la vallée. Et ce plateau n'était pas tout à fait un désert. Par delà les murs de pierres sèches qui enclavaient des paca-

ges, une volonté de culture, un espoir de récolte verdissaient çà et là. Et tantôt une courte pyramide à l'orée d'une friche, tantôt le rouge délavé et brûlé d'une toiture, attestaient l'abri d'une maison, le refuge élémentaire d'une cabane de berger. Il est vrai que ce peu de vie si précaire, investi de si près par la mort des pierres, loin de l'atténuer, accroissait l'effet de la solitude ambiante. Seulement cette solitude était d'un caractère très particulier , pas du tout pareille à la solitude de la lande ni delà mer; il s'en dégageait une mélancolie plus âpre, moins dissolvante. Avec les contours nettement définis de ses pierres à vive arête, de ses végétations à la fois indigentes et robustes, le causse donnait une impression de misère héroïque , heureuse presque , lorsque le soleil mettait sur cette nudité des choses son vêtement de beauté.

Oh! cette lumière des causses, cette clarté comme une auréole autour des pierres, des chênaies miséreuses! Combien de fois depuis j'ai senti son attrait ! De loin, des plateaux du Ségala, par-dessus le troupeau noir des châtaigniers, d'ici même, du coteau natal, par delà la banalité des vergers et des moissons plantureuses de la basse

vallée aveyronnaise, le désert lumineux m'appelait, me faisait signe. Invisible il me hantait encore; parqué dans les rues, cloîtré entre des murailles de livres, son image me fascinait, évoquait le souvenir des journées errantes, saturées de joie esthétique, de parfums et de soleil!

Cependant, à peu près orientés, nous avancions. Le sentier, à peine marqué jusque-là, se précisait, devenait chemin, un chemin pierreux étroitement muré de pierres sèches; des mousses dorées rejointaient la rocaille, et par les brèches, à travers le lacis des érables noueux, des prunelliers et des sanguines en palissade, de grands clos se succédaient tous pareils : des champs de pierre duvetés d'herbe pâle. C'était la grèzc. Un genévrier végétait çà et là, un figuier se tordait, chétif à l'abri d'un tas de pierres, et plus loin, solitaire au milieu de la friche, un lentisque se soulevait, un étranger de Provence, suscité là parla volonté

du sol, par le miracle blanc du calcaire à fine écorce où s'emmagasine la chaleur du soleil.

Raide et sinueux, avec des ornières creusées à vif dans la roche dénudée par les pluies, le chemin s'enfonçait dans le causse. Au bord ce n'étaient plus des grèzes maintenant; c'était, des deux côtés, un défilé de bois de chênes, des bois maigres peuplés d'arbres écimés, émondés, pareils à de hautes quenouilles avec un peu de verdure autour en guise d'étoupes...

Les bois défilaient enclavés de murs sans autre issue qu'une brèche sur le chemin fermée d'une claie ou bouchée d'un fagot d'épines jeté là en travers comme d'un geste de colère.

Un bruit, par moments, accompagnait notre marche, un bruit de feuilles froissées, de trituration lente, régulière; c'étaient des chèvres ou des brebis qui cheminaient sous le couvert des ramées en tondant l'herbe maigre du pacage. Le troupeau quelquefois se montrait à l'orée d'un taillis : des chèvres fauves haut encornées, de petites brebis toutes en laine avec des pattes grêles peintes en rouge par l'argile des causses. Le berger les suivait : une silhouette grise perdue sous l'ampleur de la limousine. Immobile, comme absorbé en lui-

même , l'homme nous regardait passer sans un tressaillement d'attention, sans un pli de curiosité sur sa figure...

Nous avancions. Le soleil de trois heures allongeait sur les pelouses rases l'ombre mince des chêneteaux. Depuis un moment déjà, selon l'estimation des gens des Amiels qui nous avaient indiqué la route, nous aurions dû toucher le bord du plateau, en vue de Saint-Antonin. Où étionsnous? Nous avions quitté les bois; nous traversions de nouveau des grèzes embroussaillées de genévriers et de buis. Plus de troupeaux, plus de silhouette de berger, un désert de pierres, une jonchée de débris. Seuls des lézards gris habitaient la stérile étendue; uniques possesseurs de ce royaume de la mort, ils vivaient là, innombrables, les uns engourdis à la tiédeur des abris calcaires, les autres animés à la chasse des sauterelles dont les essaims bleus s'envolaient sous nos pieds...

Un carrefour bientôt nous faisait hésiter; le chemin nous abandonnait embranché en de vagues et multiples foulées de bêtes et de chrétiens. Lesquelles devions-nous suivre? Les plus récentes nous mèneraient peut-être jusqu'au parcours de quelque troupeau ; le berger nous mettrait dans le bon chemin. Bien ou mal orientés d'ailleurs, nous finirions par sortir de cette île déserte bornée à dix lieues de tour par les maisons et les cultures... Nous avions encore trois heures de jour devant nous, et fallût -il nous anuiter dans le causse, une cabane de berger nous fournirait l'abri nécessaire... Ainsi rassurés, nous suivîmes un moment les foulées des brebis, et quand ce fil indicateur nous manqua, les égratignures rouges du sol se confondant avec les griffées légères laissées par les merles et les tourdes, nous poussâmes notre pointe au hasard..,

Bientôt, comme si elles émergeaient de l'ori-

fice d'un puits, des têtes d'arbres brusquement apparurent à quelques pas de nous. C'était Yigue, un semblant de cirque aux gradins rompus qui portaient penchés sur le vide un peuple d'érables et de frênes. Nous nous penchâmes aussi sur le spectacle de l'herbe, une pincée de luzerne qui verdissait au fond du gouffre. Et ainsi inclinés, nos attitudes en évoquaient d'autres; nous pensions aux accoudements séculaires des pâtres meneurs de chèvres qui s'étaient allongés avant nous, sur ce roc, l'œil ravi sans doute, caressé comme le nôtre, par les lignes régulières de cette coupe de verdure. Tout un passé d'idylle, une guirlande de bucoliques sommeillait là prête à s'éveiller au premier appel du galoubet, à la première cadence prolongée de quelque chanson paysanne. Les pâtres avaient quitté l'igue, mais violemment suggestives, les traces odorantes de leurs bêtes étaient restées imprégnées aux érables et aux buis...

L'igue franchie, ce fut la rencontre, au plein découvert de la grèze, d'une cabane de berger, vide malheureusement, mais si curieuse avoir! si pauvre, si ancienne avec son ouverture en fente tournée au levant, sa pierre plate au fond

pour s'asseoir et ses retraits, ses caches ménagées dans l'épaisseur informe clés murailles pour y loger le pain, les noix, les pommes sauvages récoltées en chemin. Oh combien pauvre, combien ancienne! Depuis quand ces pierres avaient été assemblées, les mousses le disaient, vénérables comme des barbes d'ancêtres, et elles le disaient aussi les fumées des cuisines rustiques en couche épaisse sur les murs. Petits pâtres maraudeurs, l'œil aux aguets pointé sur le piège à grives tendu entre deux genévriers, vieux bergers accroupis, le regard en dedans, ruminant l'autrefois, combien de vies humaines, d'humbles vies paysannes s'étaient abritées là, le dos au mur, pendant que la bise d'hiver se lamentait en orgues lointaines ! J'ai voulu m'asseoir à leur place, évoquer ces existences élémentaires, vivre un moment leurs passions et leurs rêves, et voilà qu'à côté de moi, sur une pierre noircie par la fumée, j'ai découvert des lettres, des initiales écrites à la pointe du couteau, toute une phrase ensuite, une phrase de menace : « Toulimat, fais attention de ne pas venir la nuit du côté de chez nous ; on sait pourquoi tu viens ; et prends-toi garde ! » Au-dessous une autre inscription, la réponse sans doute,

grattée, illisible. Que venait faire ce Toulimat la nuit chez son voisin? Qu'avait-il à craindre? Rivalité d'amoureux probablement et la querelle au bout, la rixe en plein soleil, le guet-apens nocturne?

Nous quittions la cabane, nous repartions à l'aventure, à travers les grèzes; nous enjambions les murs de pierres sèches, espérant toujours de l'autre côté de la clôture le bon chemin ou le troupeau avec le berger indicateur. Et toujours pas de berger, toujours pas de chemin. Des pierres, des broussailles, des fuites de lézards sous les rochers, des envolées de grives à travers les genévriers et les sanguines ; et l'au delà pareil ; si loin que pouvait aller le regard rien que des étendues de grèzes plates, avec çà et là des îlots d'arbres taillés en quenouille, comme de grêles cimetières... Faute de chêne où grimper pour éclairer notre route, nous décidions alors de gagner le haut du pays, une friche reconnaissa-

ble à la silhouette d'un lentisque branché bas, mutilé par l'orage, qui laissait pendre un moignon desséché comme en un geste de souffrance.

Mais arrivés là, notre incertitude s'aggravait. L'horizon franchissant la coupure étroite des vallées invisibles s'étendait du causse d'Anglar aux causses voisins du Rouergue et du haut Quercy; le désert s'illimitait ; des crêtes de falaises, des allongements de terrasse montaient superposés en lignes pâles, plus pâles jusqu'aux limites du monde visible. Spectacle déconcertant où la réalité rejoignait, dépassait presque l'irréel!

Mais dans ces vastitudes décourageantes un point nous rassurait; sur la déclivité d'une grèze voisine, au milieu d'un îlot de vignes effeuillées, le toit rouge d'une maison nous annonçait la fin de nos anxiétés , la certitude prochaine de la bonne route. Oh cette maison du causse, cette maison basse, écrasée, fière cependant! fière de ses carrés de fumier, de ses bordures de chênes, de sa treille centenaire, de ses longues, de ses populeuses étables !

Au moment où nous franchissions l'entrée de la cour, la ménagère cornait les soupes. Debout sur le perron qui donne accès à la chambre haute,

le coude en l'air, la tête en avant, elle soufflait, les lèvres écrasées sur l'embouchure de la corne. Et ce geste, cette invitation lancée en un mugissement farouche vers le silence du crépuscule et de la solitude, nous touchait, en si parfait accord avec la figure de la maison et celle de l'hôtesse, rudes, massives, traditionnelles l'une autant que l'autre. Il nous semblait être les passants d'une autre époque heurtant à un logis d'autrefois, ou plutôt la minute et l'acte présents s'indéterminaient devant nous ; nous étions ramenés à la simplicité d'une scène de tous les temps et de tous les pays ; personnages : le passant, l'hôtesse, la maison.

Les paroles échangées ne furent pas en dissonance. Nous nous informâmes de la route à suivre. Nous tournions le dos à Saint-Antonin depuis une heure. L'étape serait longue et le chemin pas facile à démêler à la nuit tombante. On ne pouvait pas nous laisser repartir seuls. Nous allions souper avec eux ; après quoi, le cadet de la maison nous mettrait dans la bonne route.

Nous acceptâmes. Le troupeau rentrait déjà, talonné par le crépuscule, par l'ombre humide qui rôdait à l'orée des bois, se glissait jusqu'au seuil de la cour. Et c'était la couchée du bétail, l'effa-

rement des agneaux à la rencontre des mères brebis, la lenteur des taurins, la tête retournée vers le pacage. Les hommes arrivaient les derniers; le pas cadencé, l'épaule ronde, ils descendaient du causse, escortant une charretée de noix.

L'hôtesse, dame douairière du domaine, signifiait ses ordres à voix basse, aussitôt obéie par son fils aîné et par sa bru, une noiraude et un noiraud aux mouvements assurés et paisibles , soumis et forts tous les deux comme une paire de bœufs sous le joug.

Notre arrivée, cependant, dénouait les langues, activait les ménagères, occupées à casser les œufs, à faire sauter l'omelette... On nous questionnait. Comme les errants de l'Odyssée hospitalisés chez les petits rois des îles, pas beaucoup plus rois que nos hôtes de ce soir-là, on s'informait d'où nous venions et pourquoi ; on voulait savoir le but de notre voyage. Les passants sont rares dans le causse : le chiffonnier, le mendiant, le porteballe ou le porte-besace y viennent seuls chercher fortune; nos bourgeoisies étonnaient, égarées en ces tristes chemins. Que venions-nous y faire? Regarder, admirer ? La chose , pour les gens du pays, était à peine croyable. Admirer des pierres !

So

Vraiment, c'était pour cela que nous étions venus de Montauban ? Montauban ! la capitale, la ville de rêve, la grande ville où siège l'évêque, où réside le préfet : l'homme de Dieu, le prêtre à la mitre d'or qui ouvre les portes du paradis et de l'enfer, l'homme du gouvernement, celui qui lève l'impôt, construit les routes, enrégimente les conscrits ! Montauban ! Notre hôtesse y était allée une seule fois, pour acheter sa livrée de noces ; son fils et sa bru n'avaient pas encore fait le voyage. Tous en parlaient avec admiration. Ils savaient, pour l'avoir entendu raconter à d'autres, la largeur des rues, l'ampleur des monuments ; l'image de ces magnificences lointaines alimentait leur conversation, fournissait une matière à leurs rêves.

Cependant , nous finissions de souper ; nous avions largement arrosé de vin clairet la tranche de jambon et l'omelette, puis, selon les rites, nous avions vidé le petit verre d'eau de coing à la santé de l'hôtesse. Déjà le cadet de la maison, un gas court de taille et large d'épaules, avait empoigné le bâton de buis, le sûr compagnon du retour des marchés et des fêtes votives. Nous partions.

— Prends garde à l'igue de Rastibel, recommandait du seuil la voix de l'Ancienne.

Et déjà l'Ancienne et la maison, et la clarté cordiale de la lampe , tout ce petit inonde où s'était un moment limitée notre vie, s'effaçait, reculait dans le passé et dans la nuit. Nous longions le verger, nous traversions un découvert d'herbe rase où des pierres plates se regardaient assises en cercle comme pour une assemblée de fées. C'étaient les pierres salées, ce qui veut dire, en langage de bergers, les mangeoires où l'on distibue le sel aux moutons.

Le sol penchait ; nous dévalions en lacets sur le pourtour d'un cirque immense. Le ciel était tout à fait noir du côté où nous allions ; un vent de pluie très doux nous soufflait au visage. Nous remontions maintenant ; nous abordions de nouveau en face la terrasse du causse. Et cette fois c'était le vrai chemin devant nous, la monotonie rassurante des murs de pierre où s'appuyaient en défilé de grimaces noires les érables et les lentisques.

Taciturne en partant, notre guide s'était mis à parler; il s'informait des gens de sa paroisse émigrés à Montauban : un conscrit, un terrassier,

une servante. Et c'était pour arriver à celle-là qu'il avait parlé des autres. Elle était louée chez un pharmacien ; et il nous disait le quartier, la rue, le chiffre de ses gages. Ils étaient nombreux chez elle et pas bien riches ; son temps venu, elle avait dû faire son paquet , se mettre en condition ; mais sitôt qu'elle aurait gagné sa dot — il disait : son adot, — elle retournerait au pays. Et il ne nous le nommait pas , à quoi bon ? celui qui, ce jour-là, à l'un de ces carrefours que nous traversions, à l'issue d'une de ces croisières, favorables à l'affût du braconnier ou de l'amoureux , viendrait , les yeux brouillés par la violence du désir, attendre la promise, la petite bonne, enfin libérée de la ville et du servage...

Arrivés à une croisière plus ample où s'embranchaient trois chemins, notre guide s'était arrêté. Je vois encore son geste à gauche en commentaire de ses explications; j'entends pour

la première fois tomber de sa bouche des noms de terroir qui seront plus tard, pour moi, les plus significatifs de la beauté du pays calcaire. Une poignée de main , un bonsoir ; le guide nous quittait; nous étions seuls. Devant nous, traversant obliquement la dernière terrasse du causse, le chemin se développait, toujours emmuraillé de pierres sèches. Plus qu'une petite demi-heure de marche avant de toucher au roc d'Anglar, à la haute falaise qui surplombe Saint-Antonin. Nous étions arrivés.

Cependant, était-ce la proximité du but ou l'excitation pas encore tombée de la journée de plein air , nous nous attardions , nous prolongions à plaisir la dernière étape.

Au lieu de suivre le chemin, nous franchissions le mur, nous poussions à travers le causse.

Oh ! cette entrée dans le pays nocturne ! Le sol, aussi loin que nous pouvions voir, était comme sous la clarté lunaire, rayé de noir et de blanc; noires, les broussailles qui mettaient à nos doigts la senteur amère des buis, la piqûre des genévriers; blanches, les roches plates allongées à terre comme des pierres tombales. Nous avancions prudemment à travers cet étrange cime-

tière, alentis par la crainte des carrières d'extraction, comme des fosses immenses, ouvertes à chaque pas , arrêtés par la peur de perdre la bonne route ; et alors quel désastre ! Nous risquions de marcher toute la nuit sans rencontrer âme qui vive! La solitude nocturne nous impressionnait aussi quelque peu ; la certitude du vide devant nous rendait presque effrayants les moindres témoignages de vie, les bruits légers, les formes indéterminées qui se mouvaient dans l'obscur. Longtemps une lumière au ras du sol nous inquiéta, lumignon ou étoile ? et nous écoutâmes, émus, un glapissement étrange qui se rapprochait, s'écartait de nous par randonnées, la voix d'un renard qui suivait un lièvre à vue. . .

Tout se transformait, tout se disproportionnait à nos yeux. Une touffe de buis à dix pas nous faisait l'effet d'un bosquet lointain ; nous prenions pour une maison la brève pyramide d'une cabane de berger. Cette fantasmagorie, à la fin, nous troublait; il y avait dans ces jeux de l'ombre comme une hostilité des choses. Le mystère innocent de la nuit nous angoissait comme un cauchemar.

Nous marchions cependant, mais sans perdre de vue le mur indicateur du chemin. L'un de nous tout à coup s'arrêta, jeta un cri. Nous accourûmes , nous nous arrêtâmes à notre tour, épouvantés. Sous nos pieds, brusquement, sans l'obstacle d'une broussaille au bord, la terrasse du causse finissait en précipice; vertigineux, le roc d'Anglar descendait, plongeait à pic dans les profondeurs de la vallée. D'autres falaises en face, des silhouettes obscures de montagnes encerclaient la cuve immense d'où nous arrivait, affaibli, le roulement d'une chaussée.

L'Aveyron était là et la ville, enfoncés, ensevelis sous des spirales de ténèbres. Seuls vivants dans ce sépulcre , quelques réverbères — tels des reflets d'étoiles au fond d'un puits — tremblaient , ébauchant des silhouettes confuses de maisons.. .

Saint- Antonin dormait. Tout à coup, dans la solennité du silence, une cloche se mit en branle. Dix heures sonnaient à l'horloge du beffroi. La voix de bronze montait, s'élevait lentement jusqu'à nous. Onde par onde nous l'écoutions, nous la sentions venir, nous recevions le choc léger dans nos poitrines; elle passait, et

nous nous retournions pour l'entendre mourir dans les solitudes du causse...

Et c'était fini des illusions et des fantômes. La réalité de l'heure proclamait la mort du rêve, la reprise de la vie.

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