‹ Pays et paysagesChapitre 12 sur 58 · DANS LE NOIR · texte numérisé non relu

DANS LE NOIR

Une odeur d'abord, une pointe d'âcreté dans l'air, et cet air lui-même épaissi, comme embrumé d'une vapeur impalpable qui filtre, ternissant la lumière, entre la terre et le ciel.

C'est le pays de la houille, le pays de la fumée qui s'annonce.

Au bord de la route, rien n'indique encore un changement prochain. Toujours des solitudes pastorales, des ravins rocheux, des châtaigneraies en pente, des pacages arrosés d'ombre fraîche et d'eau vive, et parmi, quelque vache paissant l'herbe, un bûcheron invisible dont la cognée résonne à coups indéfiniment répercutés dans la profondeur des combes...

ss

Seulement, à mesure qu'on avance, la lumière diminue au couchant, le voile noir s'épaissit en l'air. Bientôt les châtaigniers apparaissent noircis tous du même côté, encrassés par la suie que le vent porte des hauts fourneaux et des usines...

Et la fumée en même temps se fait plus distincte; c'est une tache qui monte, épandue au bord du ciel , quelque chose comme la couleur qui trahit l'approche d'un astre — le lever d'un soleil noir.

Cransac est là, et Aubin, et Decazeville, et Firmy, le pays des forgerons et des mineurs.

Dès l'entrée de la vallée, après Viviez, la montagne se déboise, les pacages se dénudent. Plus de prairies, plus d'arbres; des ravins morts, un sol partout labouré, écartelé par les fouilles, brûlé par le feu souterrain, par la houillère en combustion d'où émanent en de béantes fissures la fumée jaune et l'acre odeur des solfatares.

Çà et là, sur les pentes lépreuses, de pauvres petits clos entourent des bicoques. Au fond, glisse un torrent noir, sans reflets, empuanti de scories et de pestilences.

A de certains moments, quand le vent souffle de l'ouest, rabattant, comme un vol d'oiseaux

nocturnes, les tourbillons vomis par les cheminées des usines, tout disparaît ; la vallée n'est plus qu'une vision de rêve...

Aubin, le Gua, Cransac, les trois villes ne forment qu'une rue, un couloir étouffé entre les montagnes. Rien que des maisons d'ouvriers, des bicoques malades, crottées du haut en bas, peintes de la cave au grenier, meubles et linge et vaisselle et tout d'une couleur uniforme, d'un enduit ignoble de fumée.

Oh! le triste, triste pays! sans saisons, sans dimanches, toujours le même, aussi laid en juin qu'en décembre, funèbre invariablement.

Dans cette rue de deux lieues, pas un endroit engageant, pas une fleur aux fenêtres, pas un brin de fantaisie ou d'agrément. Tout ce qu'on voit est sombre, le visage des passants comme les devantures des boutiques : pauvres étalages de nourritures grossières, d'étoffes de couleur

morte , cottes ou bourgerons d'ouvriers ou de mineurs...

On sent bien qu'ici la vie humaine n'est rien, l'industrie étant tout.

Des rails luisent entre les pavés, des trains de wagonnets filent au ras des boutiques, et wagonnets et rails disparaissent, brusquement avalés par la gueule d'une galerie de mine qui bâille au coin d'un carrefour...

La rue n'est qu'une voie ferrée, la montagne entière n'est qu'une usine.

Surplombant de haut, écrasant les maisons, les bâtisses de la Compagnie, les grandes halles en fer, les maçonneries gigantesques des hauts fourneaux, s'élèvent, portées sur des escaliers de cent marches, jusqu'au front de la montagne.

Et tant de puissance étalée est effrayante à voir à côté de tant de misère...

Deux peuples là dedans : ceux de la mine et ceux de la forge; deux peuples, deux enfers.

Les forgerons se reconnaissent vite : tannés, recuits au feu des canieaux, le geste brusque, le gosier râpeux, la voix cassée à jeter des cris dans le fracas de la forge, à travers la résonance des marteaux-pilons , le choc du fer battant le fer. . . Les mineurs, blêmes, le dos rond, la démarche hésitante des bêtes nocturnes, le corps flasque, comme aplati par l'habitude de se glisser dans les étroits des galeries; et sur la figure, cet air écrasé, passif et grave que donne la lutte disproportionnée avec les éléments, la menace perpétuelle du grisou...

Il faut les voir, les malheureux, le matin, à l'heure où l'équipe de nuit sort de la mine!

Un échafaudage à mi-côte, quatre madriers, une baraque en planches, un trou noir au milieu : c'est le puits de descente. Ceux de l'équipe de jour sont là, abrutis de sommeil, silencieux, mal en train; assis ou adossés au mur, ils attendent.

Un signal, un coup de marteau qui vient de si bas, de si loin! La benne monte, elle émerge; les hommes enjambent, se secouent et demeurent un moment plantés sur le seuil de la baraque, éblouis par les clartés du jour, les yeux blessés par les rouges épées du soleil qui pointent, déchirant le voile épais des fumées.

Au fond de la mine ; trois cents mètres de terre par-dessus la tête et des lieues de galeries, des heures de cheminement obscur, le front baissé sous les boisages, à plat ventre dans les boyaux crevés qui s'étranglent.

Le chantier est là, le front de taille, comme ils disent; une brèche dans l'épaisseur du charbon, un trou dans le noir; et voici le mineur debout, nu jusqu'à la ceinture, piquant le mur de houille qui luit, brillante de diamants noirs, dans le rond de lumière envoyé par la lampe.

Grand silence dans cet enfoncement; un silence épais qui pèse dans l'air alourdi de matière, chargé d'animalité chaude, de gaz en suspension. Les bruits arrivent étouffés, lointains : appels de mineurs, coups de marteau de la benne qui remonte, cahotements d'un train de wagonnets qui passe, mené par un cheval-fantôme.

Et après ces bruits, de nouveau le silence, la

succession insensible des heures , des heures toutes pareilles, également mornes, également lourdes.

A quoi pense le mineur?

Le mineur du Rouergue est un paysan ; son rêve est un rêve de terrien. Le souvenir de la vie au grand air, la vision du champ convoité par lui et qu'il achètera de son salaire, l'accompagnent, descendent avec lui dans la mine.

Et, comme pour fouetter son désir, pour irriter sa nostalgie, voici venir, on ne sait d'où, des abîmes souterrains, une bouffée de musique printanière, si étrange à entendre et si douce.

Ce sont des grillons apportés avec le foin des chevaux qui bruissent éperdumenttous ensemble, évoquant le mirage de l'herbe fraîche, des espaces baignés de soleil et d'eau vive.

Monté au-dessus du village deCransac, monté au-dessus de l'église. Après, la banlieue corn-

mence : une banlieue spéciale, plus triste à voir, plus sordide encore que la banlieue des grandes villes. Toujours de ces ruines neuves, de ces baraques expropriées, où les écriteaux de vente pourrissent empalés au bout d'un poteau qui fléchit; toujours des jardins mangés par l'herbe, du vide enfermé entre quatre murs... Mais ce qui est bien d'ici, c'est sur le chemin, ce pavage de débris, de saletés d'usine qui se délaient en boue noire; c'est l'ignoble enduit de suie collé sur les choses, sur le crépi des murs rongés d'ulcères, sur le bois des contrevents, sur la verdure des arbres, jusque sur cette rose unique appuyée à un mur en ruine. Pauvre rose pâle, emperlée des larmes noires du charbon !

Parmi ces enclos tristes, l'enclos funèbre : le cimetière trop étroit où les croix empilées font comme un taillis sombre. Croix et couronnes, tout est en métal. A peine si un peu de terre se voit entre les tombes. Le temps a effacé les lettres peintes, la pluie a fait couler les larmes blanches. Les inscriptions que je déchiffre se rapportent presque toutes à des accidents de mine. Celui-ci est tombé pris dans un éboulement ; cet autre est mort victime du grisou.

Et ces deux encore : un mineur, un soldat, couchés côte à côte et morts le même jour. Un jour de grève !

Horrible chose, le crassier!

Imaginez une montagne de décombres, mais une vraie montagne, un tas de scories qui est monté, monté, comblant peu à peu le fond de la vallée, obstruant les ruisseaux, écrasant les maisons, obscurcissant le jour.

C'est l'exutoire de la mine qui jette par là son trop-plein de débris, ses balayures de pierres ou de charbons en feu.

D'heure en heure, le wagon qui les charrie arrive au bord de la pente, bascule et vomit son chargement d'ordures minérales.

Ce qui se passe alors est indicible. De l'ombre où ils se traînaient courbés en deux, quêtant leur vie, cherchant les miettes de charbon mêlées à la pierraille, des êtres à apparence à peine humaine,

des paquets de loques sans couleur et sans sexe, femmes, enfants, qui sait? se lèvent tout à coup et se précipitent — tels les chiens se disputant les os jetés à la rue — sur les débris incandescents, les fumerons mal éteints, desserte horrible de la mine !

Il bruine depuis ce matin, depuis hier; il bruine. Est-ce que vraiment il fait jour? Sous le ciel bas, la bruine coule, menue, froide, éternelle. La bruine coule et les fumées rampent, retombent en pluie noire, mêlées au brouillard. Est-ce le jour, est-ce le soir? La lumière baisse, baisse encore. Oh! le triste, le navrant crépuscule d'hiver! La lumière s'éteint dans le brouillard , dans le froid . Pauvre reste de lumière glacée qui agonise dans la bruine!

C'est la nuit maintenant! L'étoile d'un bec de gaz vacille, reflétée dans une flaque d'eau noire qui frissonne vaguement sous la pluie. D'autres

becs de gaz s'allument, la rue s'éclaire, et bientôt, au-dessus des maisons, une vapeur s'élève comme une aurore nocturne.

La journée est finie et le travail recommence.

Des vitrages d'ateliers s'empourprent, illuminant la montée à perte de vue d'une cheminée monstrueuse dont le faîte se perd dans l'obscur. L'ombre s'étoile de signaux bleus, de signaux rouges. Les gros veux effarés des locomotives luisent, emportés sur des viaducs invisibles, et puis s'éteignent subitement étouffés sous l'arche béante d'un tunnel.

Très effrayante à regarder, la forge, en plein travail maintenant, l'immense halle, tout incendiée de la lueur de la fonte qui coule pailletée de blanc, charriant comme des fleurs vivantes un fleuve d'étincelles. Effrayants aussi ces tronçons de fer rouge qui se tordent, coupés par le geste des machines ; et ces cages toutes vibrantes de clarté, où les puddleurs, remuant leur boule de métal incandescent, ont l'air de forger des soleils; et ces fours à coke accouplés deux par deux et dardant — tels les damnés à la chaîne — leur âme bleue qui palpite dans la nuit.

Et au-dessus des forges, au-dessus des fours

à coke, comme une torche gigantesque mise là pour éclairer la vallée maudite , c'est un morceau de montagne qui brûle, une houillère embrasée qui flambe, ainsi qu'un bloc de métal en fusion.

Page 1