‹ Pays et paysagesChapitre 13 sur 58 · FRAGMENTS DUN JOURNAL · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DUN JOURNAL

J'ai vu de manière à ne pas les oublier bien des sites, bien des aspects de la montagne. Il y a des formes de rocher qui ont fait trou dans ma mémoire — Peyrelanz, par exemple, au voisinage du pont d'Espagne : un pic ébréché, méchant, avec des sapins barbelés, plantés dessus comme des flèches dans un carquois de sauvage. Il y a aussi des couleurs de ciel pour toujours imprimées dans mes yeux, comme ce crépuscule d'août que nous contemplâmes certain soir au lac de Gaube : le ciel rose et le lac déjà obscur, transparent encore, avec des reflets d'étoiles pareils à des fusées d'or tombant dans les profondeurs.

C'est ça et ce n'est pas tout à fait ça; c'est

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vrai, ce n'est pas vivant. Pour faire revenir ces images, pour les sensibiliser, comme on fait des plaques photographiques, il faut encore quelque chose.

Peu de chose. Un frémissement de harpe, trois mesures d'une valse ou d'une polka populaire, entendue jadis rue de la Raillère, àCauterets, ou sur les Coustous, à Bagnères-de-Bigorre, opèrent le miracle. Qu'un quatuor d'ambulants à cheveux gras attaque l'air de Santa Lucia, me voilà tout à coup assailli d'impressions pyrénéennes, pincé au cœur par les souvenirs.

Je suis là-bas; je respire la fraîcheur exquise des couloirs de neige; j'entends claquer les soufflets formidables de l'autan sur les schistes nus de la Grande-Fache ; je revois le voile vert fripé, l'air enivré et las des amazones qui descendent au pas de leurs chevaux la rue de la Raillère, laissant traîner après elles l'odeur délicieusement exotique des fleurs de montagne qu'elles rapportent piquées à leur corsage...

De Lourdes à Bétharam, clans la vallée de l'Adour, les villages s'égrènent comme les A ve du chapelet aux doigts des pèlerins.

Lentement, devant nous, les maisons défilent; l'une après l'autre, elles s'encadrent aux portières de la voiture, toutes pareilles, grises, la porte en auvent, la treille au mur, la corniche en feston.

Un bruit monotone de fléaux battant le blé vient de la vallée et accompagne à contretemps, sur une mesure plus lente, la cadence monotone des grelots.

Au-dessus des villages, des deux côtés jusqu'au bout de l'horizon, on voit fuir en perspective régulière les collines basses, uniformément habillées de fougères. A la tombée de la nuit, quand les pentes s'obscurcissent, on dirait, à voir cette double ligne immobile , enveloppée d'ombre et couronnée d'étoiles, une procession agenouillée...

Comme s'il voulait se mettre à l'unisson du calme paysage, le gave aussi s'est apaisé. Lassé du vertige, des chutes à pic dans la noirceur des gouffres, des poussées folles contre la dureté des roches, il adoucit sa grande voix désespérée jusqu'au mince fausset des litanies. Entre les rives plates, il glisse, gazouillant des prières jusqu'au saint pèlerinage.

Bétharam ! Bétharam ! Rien qu'à invoquer ce nom, une douceur vous pénètre; peines et angoisses se fondent, se dissolvent dans le baiser que ces syllabes font aux lèvres : Bétharam !

Avec quel ravissement ils devaient respirer ce parfum de grâce et de miracle, les pèlerins d'autrefois, les montagnards descendus des âpres solitudes, des villages sombres enfouis dans cet effrayant chaos des Pyrénées ! Lamentable procession de goitres et d'ulcères qui s'est traînée ici durant la longue, l'horrible maladie du moyen âge.

Ils venaient en foules innombrables, à pied ou couchés sur leurs chariots étroits. Tout le jour, ils marchaient en chantant des cantiques. La nuit, sur la paille des étables, dans le délire de la fièvre,

d'étranges visions traversaient leurs rêves : c'était Bétharam, le pont de lierre, l'église resplendissante de cierges, et, au fond du sanctuaire, dans la lueur embrasée des vitraux, le sourire si doux de la Vierge miraculeuse.

Une rue en pente, toute en marbre et en fer, des façades noires qui luisent, d'autres blanchies à la chaux, les fenêtres encadrées de calcaire bleu ; des balcons à chaque étage ; une dégringolade de toits anguleux qui se coupent avec la raideur de l'ardoise ; la montagne par-dessus, une forêt de sapins qui monte hérissée, dardant des ombres aiguës, une muraille d'arbres haute et droite à donner le vertige... Cela s'appelle la rue de la Raillère, à Cauterets.

Une vraie rue des Pyrénées.

Rien que les noms inscrits sur les enseignes dépaysent l'oreille avec leurs voyelles criantes, leurs consonnes rudes : Harracca, Mandago.

Tous voituriers, loueurs de chevaux, guides,

pêcheurs de truites, chasseurs, marchands de pierres...

Chaque enseigne est comme une évocation de l'inconnu, un appel de la haute montagne.

Les étalages aussi parlent à leur façon.

Tournés en coupes ou en urnes, les marbres de Campan, de Saint-Béat, les marbres veinés de rouge vif, striés de vert pâle, racontent le paysage des carrières ou le décor si curieux des marbreries de Bacmères-de-Biororre, le blanc cimetière de pierres levées au bord du gave, le grincement des scies dans l'envolement des poussières froides.

Un magasin de lainages , des écharpes suspendues, blanches comme neige, des manteaux couleur de framboise, font penser aux villages de tisserands et de fileuses de la vallée de l'Adour.

Et puis, ce sont des ateliers de cannes rustiques : celles-ci encore vêtues de l'écorce native ; des baguettes de coudrier cueillies au bord des gaves, des tiges parfumées de merisier sauvage; celles-là, naïvement sculptées, la poignée en forme de serpent ou de bec d'oiseau, le bois travaillé, historié de cuivre comme celui des maquilas bas-

ques, ou armé de fer ainsi qu'on le voit aux grandes piques d'alpiniste dont la pointe est prête à mordre la neige durcie ou le granit.

Monté hier à Cambasque et au lac Bleu. Monotone vallée de pâturages sans un arbre, sans un abri d'ombre au pied des roches. Rien que du soleil et de l'herbe ; des pentes de gazon tombant à pic des sommets déchirés du Lvsetdu Péguère. D'innombrables troupeaux de vaches et de brebis paissaient, suspendus très haut au-dessus des précipices.

A l'heure où nous centrions, le soir tombait, les bêtes quittaient l'herbe déjà moite de rosée, pour regagner les parcs où elles font leur nuitée sous la garde des bergers et des chiens.

Lentement, à la file, on les voyait descendre le long des petits sentiers qui tracent comme des rides sur la face nue de la montagne.

C'était une agitation très douce, un léger carillon de sonnettes, une rumeur de bêlements

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lointains qui donnait l'illusion de je ne sais quel Angélus sauvage, inattendu dans le silence de ces hautes solitudes.

Les grands chiens, avec des abois longuement répétés par les rochers, pressaient les retardataires, et déjà les premières vaches arrivées au parc s'entassaient devant les cabanes où les pâtres agenouillés s'occupaient à les traire et à vider leur lait dans des jattes en bois de frêne.

Je les regardais faire et une impression me gagnait, d'innocence extrême ; un rêve de vie simple et libre me faisait venir les larmes aux yeux.

J'ai entendu de nouveau les sonnailles.

Elles m'ont éveillé la nuit dernière.

Un tintement sourd, répété, approchait.

Bientôt, comme si des écluses s'étaient ouvertes, ce fut, sous mes fenêtres, avec un bruit d'eau qui coule, le ruissellement continu d'une foule.

Après la première sonnette passée, diminuée dans l'éloignement, une autre arrivait, battait son carillon de cuivre fêlé, se perdait à son tour; puis une autre... Ça ne s'arrêtait pas.

Sans doute, ainsi que cela se pratique souvent, trois ou quatre troupeaux de brebis ou de moutons descendaient à la fois vers la vallée.

Ils déniaient, harcelés par les jappements des chiens, brutalisés par les coups de fouet des bergers , dont les commandements brefs m'arrivaient distinctement dans le grand calme de la nuit.

Le dernier bruit qui me vint fut un bêlement d'agneau nouveau-né.

Trop faible pour faire sur ses jambes grêles la longue course des burons à la vallée , il voyageait séparé de sa mère, porté dans une barde, en queue de la caravane, sur le mulet du berger chef.

Et il me semblait entendre dans ce mè è enrhumé et triste toutes les plaintes de ce peuple d'émigrants, le regret de l'herbe fraîche, l'horreur de l'étable obscure, de l'abattoir rouge qui les attend en bas...

Il pleut. Ça a commencé par du brouillard sec, du brouillard qui ne mouille pas ; puis est venu le brouillard qui mouille, la pluie ensuite; une pluie fine, froide, tantôt cinglée en averses, tantôt crachée en bruine. Et ainsi de suite pendant trois jours. Pas d'autre perspective à travers les carreaux de ma chambre que les flaques d'eau qui luisent sur la pierre fruste du balcon et les toits en face, lavés par l'ondée. J'essaye de me consoler en pensant que les cascades vont se trouver en beauté, grossies par ce déluge ; je m'ennuie quand même.

Dimanche . — Les carillons envolés du vieux clocheront appelé en bas tous les gens de la montagne. Ils flânent, arrêtés en groupe, ou marchent

à petits pas dans les rues; figures incultes, rocheuses, allures graves étoffées dans la toison de bure qui les couvre de la tête aux pieds.

Voici des bergers du Lisey avec leur beurre pendu dans des linges mouillés aux deux bouts d'un bâton. Un homme de Cambalès les suit, portant dans un panier des échantillons de pierre : du minerai d'argent, un fragment de cristal de roche, des plaques étincelantes de micaschiste , une esquille de granit incrustée de grenats.

Un chasseur de Lutour offre un aiglon en cage, piteux et déplumé; et cet autre, un paysan de la vallée d'Ossun, tire après lui, attaché à une corde, un énorme chien de montagne à l'air triste et abruti...

Au marché, près du gave, j'ai vu les montagnoles : maigres, sordides, le visage couleur de suie, l'œil inquiet dans l'ombre du foulard tombant bas sur le front et sur la nuque, elles vendent, assises à terre, des régimes d'oignons de couleur très blonde, des poires vertes, des pommes de terre de forme allongée et, dans des assiettes de terre brune, des piles de fraises ou de frambroises cueillies au frais du matin.

Une fleur de gentiane, un sonnet : voilà ce que je trouve en tournant la page de mon calepin. Je copie le sonnet :

Bordé de gentiane et d'ancolie en fleurs, Le lac brille enchâssé dans la roche âpre et noire, Et, dans son pur cristal où l'air souffle une moire, L'émeraude et l'azur alternent leurs couleurs.

C'est au fond d'un grand cirque ; un morne promontoire, Vieux colosse en ruine aux farouches pâleurs, Y verse avec son ombre une cascade en pleurs, De si haut, qu'en chemin le soleil peut la boire.

Solitude profonde. En hiver, le tapis Des candides névés étouffe dans ses plis L'eau vive qui s'endort et le roc qui s'efface;

Et c'est tout, si, l'été, du front brûlant des cieux On voit descendre au bord du flot silencieux Le reflet allongé d'un nuage qui passe.

Parmi la foule élégante et grimacière des jolies mondaines et des jeunes beaux en blouse de touriste savamment plissée et sanglée d'une ceinture de cuir russe, je cherche — pour les plaindre — l'espèce de gens insultés par les logeurs et boutiquiers du pays du nom de petits baigneurs.

Ce .sont des artisans, des cultivateurs des départements voisins, des vignerons de l'Armagnac, des marchands du Béarn ou du Languedoc , de vrais malades, ceux-là, et qui ne sont pas venus à Cauterets pour s'amuser. Cela se voit de reste à leurs joues caves, à leurs yeux angoissés, à l'ennui profond qui les fait bâiller tandis qu'assis dans la galerie des Thermes ou dans l'antichambre du docteur, ils attendent leur tour de bain ou de consultation.

Pauvres gens que ne distrait même pas le spectacle si curieux pour nous de la montagne.

Dépaysés et nostalgiques comme des conscrits

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à leur première garnison, tantôt on les voit lire avec attendrissement les rares lettres écrites en gros qu'on leur envoie du pays, et tantôt flâner, associés à quelques compagnons d'infortune, devant les baraques et les étalages. Et partout le regret les poursuit de leur chez-eux, de leur coin de province, de la rue poudreuse ou du jardinet de campagne où ils ont laissé leurs chères habitudes de tous les jours.

J'ai oublié le nom de ce village de la vallée d'Argelès où, chaque année, allant aux Pyrénées, je retrouve, comment si je l'avais laissée là l'été d'avant, au bord de la route, la saveur du pays nouveau.

Pourquoi là précisément, puisque depuis Lourdes on est déjà en pleine montagne? Je ne sais pas. Je sais seulement que ce nom oublié finit très joliment en os ou en ur et que les maisons, très rustiques avec leur toit de chaume fleuri de mousse et leur volière treillagée, sont adossées à

une châtaigneraie rocheuse pleine de sources , tandis que, de l'autre côté de la route, s'étalent des prairies lavées d'eaux vives, des vergers noirs d'ombre, des pommeraies incultes enchevêtrées, des clos d'herbages bordés de noisetiers ou de frênes.

Est-ce ceci ou cela? le dessin naïf des arabesques peintes sur la façade des maisons, ou le bruit des rigoles s'épanchant au seuil des étables dans les auges de pierre, ou bien encore le bruissement léger des sauterelles dans les prairies ?

Je crois bien que c'est tout cela, mais exprimé, concentré dans une odeur qui m'arrive en même temps, une odeur où il v a à la fois la fraîcheur de l'herbe, la pureté du ciel, l'innocence des étables.

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