NUIT TOMBANTE
Le soir vient ; depuis longtemps déjà les cascades ont éteint leur arc-en-ciel ; les couleurs sont parties ; le rouge des grappes de sureaux se perd
ii4 PAYS ET PAYSAGES.
dans le velours noir des sapinières; l'ombelle blanche d'une angélique flotte en l'air, comme décapitée, dans l'entaille d'un ravin.
De ressaut en ressaut, contournant des rochers griffés parles racines tortueuses des pins rouges, longeant des précipices herbeux blanchis par l'écume des gaves, surplombant des cirques déserts, où, dans le gazon, filtre une eau silencieuse, le sentier monte, monte...
Encore un cavalier, une amazone qui reviennent du lac : un voile blanc qui flotte, un regard bleu qui rêve. Après, personne : la montagne, le ciel, un peu d'azur à travers l'épaisseur des branches retombantes; et l'azur se fait plus terne, la montagne plus obscure.
Tout à coup, à un tournant, la Vallée apparaît , étroite , longue ; un berceau avec un lac au fond, de l'eau qui dort; et, très loin, très haut, au-dessus du lac, au-dessus de la cascade qui se tord, à moitié dévorée par la nuit des sapinières, au-dessus des crêtes rocheuses, déjà drapées d'ombre, une figure monte, toute blanche , comme illuminée par un autre soleil.
Le Vignemale!
On dirait d'une vision , d'une montagne-fantôme qui se lève, rigide et froide, portant en son giron de pierre les neiges verticales d'un glacier, et poussant droit au ciel ses trois aiguilles mutilées qui blessent de leurs pointes la tendresse de l'azur.
Je regarde, et à mesure que la nuit s'épaissit, l'apparition se fait plus lumineuse. Bientôt des reflets roses animent la blancheur spectrale du colosse; une vapeur exhalée de l'abîme monte, enroulée à ses flancs ; telle une fumée d'encens aux pieds dune idole.
La fumée plane un moment en nimbe , puis s'anéantit, insensiblement dissoute dans la pâleur du ciel. L'azur mourant se voile, et dans le reste de clarté qui traîne, une corne de lune commence à luire, suspendue au bord de l'horizon.
Alors, on dirait que c'est de la douceur qui tombe ; sous la caresse à peine effleurante de la lueur qui coule , une autre vie commence , si calme, si pure! Les sapins frissonnent doucement au souffle du vent d'Espagne , et dans l'eau remuée, les étoiles se bercent, si légères!
Le Yignemale, au fond, n'est plus qu'une vapeur; si haut maintenant, si reculé, si pâle, qu'il
semble qu'il va se fondre tout à l'heure, au premier chant du coq, dans la rougeur du matin.