‹ Pays et paysagesChapitre 15 sur 58 · VITRAIL · texte numérisé non relu

VITRAIL

Au saint monastère d'Agos, en Bigourdan , c'est là que vit cloîtrée sous le manteau blanc des Carmélites , celle qui fut Véronique Satur , la petite bergère à qui a parlé la Vierge-Mère, un jour qu'elle gardait ses ouailles au pré communal, dans la forêt de Laas.

La Bonne-Dame a parlé, et depuis, c'est comme un ruisseau de miracles qui coule au pied du vieux hêtre qu'habita un instant la vision surnaturelle. Jour et nuit les foules s'agenouillent au pied de l'arbre, et les cantiques résonnent dans les rues de la ville bâtie par des pèlerins.

Mais la Miraculée ne sait rien de ces choses; elle vit toute en Dieu, égrenant le rosaire ou psalmodiant l'office selon l'observance du Carmel.

Combien de fois depuis qu'elle a prononcé ses vœux, les sureaux ont-ils refleuri sur les tombes

herbeuses du cloître? Combien cle fois les roses trémières ont-elles dressé leurs hampes dans le parterre, à l'ombre des grands murs?

Les semaines, les années s'en vont toutes pareilles, sans autre événement pour la recluse, que des secousses d'extase à de certains moments, des poussées de bonheur qui la font crier et se pâmer, toute raide sur les dalles. Et c'est la Bonne-Dame qu'elle voit alors, telle qu'elle la vit enfant, dans la forêt, blanche et souriante, mais plus blanche chaque fois , le sourire plus lointain.

Maintenant la Miraculée, la petite amie de la Vierge-Mère est tombée en une étrange langueur. Ses chairs se dessèchent , ses moelles tarissent dans ses os. Ah! si elle pouvait, là-bas, dans la forêt natale , implorer Notre-Dame de Laas!

Son souhait est exaucé. Dans une litière fermée portée à bras par les tenanciers du couvent, la malade voyage à petites journées vers la forêt natale. Presque seule, d'abord; rien qu'un tonsuré devant, portant la croix abbatiale, et à ses côtés le mire et l'aumônier chevauchant l'un à sa droite et l'autre à sa gauche et lui administrant

n8 PAYS ET PAYSAGES.

selon qu'elle les réclame, les secours de la terre ou les consolations du ciel.

Mais dès la première étape, aussitôt connu le passage de la Miraculée, le pays se soulève; villes ou villages, les paroisses font la haie, se pressent autour de la litière. Des femmes obligent la Sainte à toucher des chapelets, des malades la supplient d'imposer les mains sur leurs maladies.

Curieux ou pèlerins , une foule immense se joint au cortège, et de la poussière se lève sous leurs pieds comme celle qu'on voit s'allonger après une armée en marche.

Et Véronique entr'ouvrant de son doigt frêle de malade les rideaux de la litière, s'étonne à voir dénier ce peuple et ces seigneurs. Pour elle! est-ce bien pour elle?

Sur la fin du quatrième jour, comme la litière arrive à la brèche d'un noir défilé de montagne, le cortège a fait halte.

Laas ! Laas! ont acclamé ceux qui marchaient en avant; et tête nue aussitôt, genoux en terre, ils se sont mis à prier.

Laas ! Laas !

Pas loin, sur le versant opposé de la monta-

gne, à la lisière d'une forêt de hêtres, une ville apparaît : des toits, des clochers, des remparts, une forêt de pierres qui se dresse, mêlée à la forêt de feuilles. Et les deux forêts, la blanche et la verte, tremblent, un peu plus bas, au reflet du gave, un gave bleu, apaisé dans la douceur d'un remous.

Laas ! Une ville de couvents et d'églises, avec des croix partout, sur les maisons, au coin des carrefours, au sommets des rochers; une ville de miracles avec des statues de saints ou de saintes toutes raides , comme des apparitions blanches érigées sur le ciel, une ville de prières, avec des clochers qui chantent, de grands moulins à cantiques qui répandent dans les rues comme une poussière mystique, une vapeur d'orémus.

Véronique s'étonne. Cette forêt de Laas, elle la connaît bien, mais la ville ?

Et déjà la litière, traversant le pont, s'engage sous la grande porte. Là, un autre cortège : de longues files de moines et de nonnes, des corporations d'ouvriers avec leurs bannières et la milice avec ses pertuisanes, et des musiques, des tentures au vent et l'odeur des roses qui monte du pavé jonché de fleurs.

Longtemps, par les rues étroites, à travers la pluie de roses et le balancement des oriflammes, la procession monte accompagnant la litière.

Elle s'arrête enfin. C'est au haut de la ville, à l'entrée d'un champ d'herbe, d'une sorte de clairière au bord de la forêt. Un mur de pierres l'entoure, et de la prairie piétinée, écrasée par places, un arbre sort, un seul arbre, un hêtre immense dont le tronc est lamé d'or et qui porte en guise de fruits, pendus à la voûte obscure des branches, des cœurs d'or, des chapelets, des choses précieuses qui remuent au vent avec des reflets d'émeraude et de rubis.

Soulevée d'espoir, d'orgueil aussi peut-être, Véronique , descendue de la litière, est allée s'agenouiller, les bras en croix, au pied de l'arbre, de son arbre !

— Sainte Vierge de Laas , priez pour moi ! prononce-t-elle avec assurance , comme si elle n'avait qu'un mot à dire.

Et loin, derrière elle, au bord du Champ du Miracle, le peuple et les moines et les nonnes, les bras en croix comme elle, répètent :

— Sainte Vierge de Laas, priez pour nous. Mais le miracle attendu ne se fait pas. Et une

honte vient à la Miraculée. Délaissée par la Bonne-Dame, reniée publiquement, quel affront!

Elle se prosterne alors ; le visage dans l'herbe, elle pleure ; ses larmes comme deux ruisseaux coulent à sa droite et à sa gauche et mouillent le pré tout autour.

Et le miracle tarde encore ; la Vierge boude. Les minutes passent, les heures, le soir vient. La foule, lasse d'attendre, se retire ou s'endort.

Véronique est seule.

Désespérée , elle se traîne hors du pré communal, jusqu'à la forêt.

Elle se traîne, et peu à peu, la paix des arbres l'enveloppe. Le peuple est loin, et les bannières rouges, et l'odeur triomphale des roses; loin aussi son orgueil. Ici, la senteur paysanne des fougères, l'humilité des plantes et des arbres, ses amis d'autrefois. Oh ! sa vie obscure de jadis, ses parcours en forêt quand elle gardait ses ouailles, en égrenant le chapelet de buis !

Et comme si son rêve tout à coup prenait corps, voici venir, dans la clarté vague qui flotte entre les rochers et les arbres, comme une autre elle, une pastoure menant un troupeau de brebis. Lentes, avec un bruit frais d'eau coulante, elles.

s'avancent, effleurant les herbes, si blanches que le taillis s'illumine autour d'elles. Et la figure de la pastoure , oh ! la douce figure , pareille à la lune à travers les branches ! Un scapulaire bleu est passé à son cou, et on dirait, tombant de sa quenouille blanche, des rayons d'argent qu'elle file.

Extasiée, guérie, Véronique regarde ; et déjà, là où étaient la pastoure et le troupeau, elle n'a plus devant elle qu'une blancheur miraculeuse, un rayon qui tremble entre les feuilles et une odeur en l'air, l'humble odeur des menthes écrasées que les brebis célestes ont laissées après elles.

Page 1