VIE ET MORT D UNE GENTIANE
Elle a dormi longtemps la gentiane, bien longtemps ! Oh ! le sommeil de l'hiver, le sommeil obscur, sous la blancheur de la neige amoncelée !
Aucun bruit jusqu'à l'ensevelie, aucun ; ni le fracas de l'avalanche qui croule, ni la fuite aé-
rienne de l'isard effleurant le glacier. Rien , la nuit, l'hiver, le silence!
Un jour, cependant, dans l'obscurité profonde, dans l'obscurité étouffée, silencieuse, quelque chose a tressailli. C'est comme une détente qui se fait ; de la douceur qui glisse ; et des voix en même temps, des musiques souterraines d'eau qui s'épanche.
La neige fond ; le printemps a commencé.
Encore des jours, encore des mois d'attente. Enfin une lueur est descendue jusqu'en bas, jusqu'à la gentiane , une lueur si trouble , si lointaine ! La neige fond et la lueur croît insensiblement, la lumière approche; elle éclate enfin; à travers les arcs-en-ciel brisés des cristaux de neige, l'azur apparaît.
Et, vite, pressée de vivre, la gentiane étire ses feuilles, déclôt ses yeux bleus qui regardent.
Ce que voient les yeux bleus ? Un cirque d'herbe rase ; une solitude pastorale emmurée de rochers ; et là, baignant dans l'eau froide échappée des moraines, un parterre d'yeux bleus épanouis, toute une prairie de gentianes, quelques-unes, les plus près, fraîches ouvertes, d'autres plus loin déjà flétries par le soleil.
i24 PAYS ET PAYSAGES.
La gentiane regarde.
Dans la jeune lumière du matin, des êtres apparaissent , vaporeux , à peine distincts des rochers, de l'herbe ; des silhouettes de brebis, de génisses encore couchées dans leur attitude de sommeil ; toute une bergerie de rêve ; des couleurs tendres, des formes à peine existantes, de l'innocence qui s'éveille mêlée à la douceur de l'aube qui va naître.
La gentiane regarde ; elle boit à pleins yeux la lumière matinale, l'air vif chargé de la senteur amère des sapins.
Mais voici que , brusquement , la lumière se voile, le ciel s'appâlit ; des vapeurs glacées rampent au-dessus du clos d'herbe rase. La gentiane frissonne. Déjà les rochers, les troupeaux ont disparu dans le brouillard.
La nuit revient, la longue nuit d'hiver. L'automne est mort dans un dernier sourire. Le ciel s'est refermé ; la neige tombe — la neige ensevelisseuse.
La gentiane frissonne. Oh ! la morsure du froid sur les pétales si tendres, sur les feuilles dépliées du matin ! La neige tombe ; flocon sur flocon le mur s'épaissit, la prison se ferme, le sépulcre se
clôt sur la fleur vivante. Pauvre gentiane ! Tant qu'un peu de jour arrive jusqu'à elle, elle espère encore, elle ne veut pas mourir. Mais elle décroît, la lueur, elle recule, elle s'éteint ; les veux bleus se ferment ; la gentiane a vécu.