‹ Pays et paysagesChapitre 17 sur 58 · L HOTEL · texte numérisé non relu

L HOTEL

Fermé, barricadé depuis l'automne, l'hôtel vient de s'éveiller, en grande toilette de printemps, somptueux, avec ses balcons dorés, son escalier de marbre et son vélum de pourpre qui claque à l'air, bruyant comme une réclame...

Le théâtre est prêt ; prêts aussi les figurants et les comparses : dans les sous-sols le chef cuisinier et sa bande de pierrots, le sommelier plus bas, grave avec son tablier noir, et au-dessus dans le vestibule ouvert à deux battants , la livrée, suisse et chasseurs et la haie des garçons en habit noir...

Déjà des baigneurs ; quelques alpinistes , anglais la plupart, dévorateurs de paysages à tant

de milles à l'heure, dompteurs de glaciers, chevaucheurs de cascades ; et à côté de ces intrépides, des infirmes pressés d'entrer en traitement, des gens dévotieux aux divinités thermales, humant ou gargarisant selon la gravure, dans des attitudes appliquées, convaincues, hiératiques.

Une quinzaine de personnes en tout, perdues dans l'ampleur des salons très éclairés pourtant, inondés de lumière Jablochkoff , pour faire illusion aux passants.

La saison tarde encore, le printemps boude.

Mais brusquement le temps a changé ; le baromètre monte et les baigneurs arrivent ; à flots cette fois, à torrents, à cataractes. Le Midi donne et le Nord abonde ; Stockholm est là, Stamboul aussi ; toutes les maladies , toutes les nationalités ; des laryngites en turban écloses au soleil d'Asie et des catarrhes en fourrures nés dans le brouillard bleu des fjords. Toutes les langues, tous les idiomes, l'accent russe et l'accent toulousain.

L'hôtel est plein, l'hôtel déborde; on couche où l'on peut ; on dîne partout. Du matin au soir l'escalier de marbre disparaît sous la procession

balayante des falbalas et des traînes ; des groupes montent, descendent, empanachés, et à tous les étages, accoudés aux balcons dorés, penchés aux fenêtres , des visages roses qui sourient , des étoffes claires qui chantent.

Des gens connus parmi : hauts fonctionnaires, grandes mondaines, célébrités de la politique ou de l'art, un ancien ministre, un contre-amiral, l'inévitable ténor et un évêque , un monsignor tout au moins, pour bénir la foule.

Un bruit là dedans !

A peine rentrés, pâles de leur rencontre avec l'aube, les joueurs, les pontes du Casino, à peine étouffé dans l'épaisseur des tapis le retour furtif de quelque bonne fortune, les souliers cloutés, le bâton ferré du touriste en partance pour les glaciers font résonner les couloirs.

Et bientôt, dès les premiers tintements de l'Angélus, c'est la procession des malades qui monte à la Raillère. En négligé du matin, par deux, par trois, en famille, les baigneurs quittent l'hôtel. En même temps, les omnibus, les landaus commencent à rouler ; une cascade de grelots qui coule mêlée au grondement des gaves, le long des rues en pente de la bourgade.

Grondement de gaves, roulement d'omnibus, et bientôt un bruit de plus , à toute volée , la cloche de l'hôtel qui carillonne le déjeuner. A table ! à table ! Une autre cloche à côté , une cloche concurrente se met en branle, puis encore une en face et d'autres plus loin, secouées à tour de bras. C'est un vrai tocsin qui pétille en l'air avec les fumées grasses des cuisines, avec le brouhaha tout de suite allumé des tables d'hôte qui envoient aux plafonds le jet ininterrompu des cancans et des rires.

Le bruit monte, monte ! La table à peine quittée, c'est la terrasse, c'est la vérandah qui se peuplent, subitement animées du bariolage des toilettes qui papillotent dans la pluie de soleil et d'ombre secouée par le balancement du vélum. Des orchestres ambulants charivaris en t de table en table, et des guides en veste bleue, le fouet en sautoir, circulent entre les groupes, offrant leurs chevaux , proposant des courses . C'est l'heure où les intimités se nouent, où les flirtations se dessinent, ébauchées là, entre le café et la chartreuse, et poursuivies un peu plus tard à cheval, en course vers le lac de Gaube — course à la dot, course au plaisir.

Et voici déjà la cavalcade rangée en bon ordre devant la porte de l'Hôtel : amazones à béret bleu, à béret rouge, cavaliers en blouse plissée de touriste, la figure avalée par l'ombre du casque indien en flanelle blanche. Le guide, en tête, claque du fouet; debout sur les étriers, la main haute, il détache vivement en moulinet par-dessus la tête, la joyeuse fusillade. Et dans le salut des chapeaux levés, des mouchoirs agités aux fenêtres par ceux qui restent, la bande se met en route.

Après c'est une cavalcade de garçonnets et de fillettes, des ânes gris, des ânes noirs qui détalent, et des cris de joie en l'air, comme un vol d'hirondelles qui s'essore; puis des calèches, des landaus ouverts où des paresseuses s'étalent, bercées au rythme des grelots.

L'Hôtel est dehors, au lac de Gaube, au col de Riou, à la vallée du Lys. Il ne demeure aux fenêtres, dans les guérites en paille du jardin, que les âgés, les vraiment malades : figures pâles penchées sur un journal, sur un roman, et regardant par-dessus la page les forêts suspendues en plein ciel, un peu d'herbe comme une émeraude qui tremble, enchâssée dans le vert glauque des sapins.

i3o PAYS ET PAYSAGES.

Une heure ou deux de repos, et déjà le bruit recommence; les amazones rentrent, fripées, lasses, enfiévrées de soleil, avec une vague poésie, comme un reflet de romance dans les yeux, et, piquée au corsage, une fleur de là-haut, une rose sauvage, un lis de montagne, souvenir déjà flétri de la course.

D'autres fois, poursuivie par quelque brusque averse, la cavalcade rentre débandée, en déroute, les robes gâtées, les figures accommodées en vert ou en bleu par les voiles qui pleurent...

Maintenant, de nouveau le tapage, le tocsin des cloches du dîner, le tambourinement des cristaux et des faïences, le tumulte assourdissant de la table d'hôte; et tout de suite après, la musique du bal qui prélude. Tous les salons ouverts, tous les lustres flambants, on danse, on danse... L'Hôtel est fou, l'Hôtel est ivre...

Et la fête recommence le lendemain, la griserie des nuits après l'amusement des jours.

Les figures changent, se renouvellent, aussitôt oubliées ; la musique ne s'arrête pas de tapager, les flirts de chuchoter dans les coins ; la folie va son train.

Deux mois ainsi. Puis, après une bourrasque

de quelques jours, un plongeon dans l'averse, voilà qu'un beau matin la haute montagne se découvre blanche de neige, comme poudrée à frimas. Le soleil reparaît, la neige fond; mais c'est un avertissement donné, un signe écrit sur le mur pour annoncer la facticité de la vie des eaux, la fragilité du décor éclatant et parfumé qui tout à coup va disparaître.

La neige fond, le soleil reparaît ; mais déjà les baigneurs partent. Finies les grandes amitiés de huit jours et les amours d'une heure! En allés les baronnets et les ladies, et le contre-amiral, et le ténor, et l'évêque bénisseur de foules.

Maintenant, ce sont des fonctionnaires de la région, des magistrats, des professeurs en vacances, des gens graves, ornés de rosettes académiques; une société paisible, casanière, pas du tout sportive, dansant peu, ne montant guère à cheval.

Et ceux-là partent à leur tour; les omnibus, les landaus descendent pleins et remontent vides ; l'Hôtel se dégarnit, les corridors sonnent creux ; rideaux tirés, volets clos, les chambres se ferment l'une après l'autre.

Les baigneurs s'en vont, et la neige reparaît,

plus hardie chaque fois, plus persistante. De la corne du Monné et de la pyramide de l'Ardiden, elle descend, légère, aux flancs du Lisey, aux pentes de l'Hourmigas et du Péguère ; des malades matineux ont vu bordé de blanc le toit de la Raillère.

C'est le signal de la débandade. Marchands et acheteurs, malades et médecins, tout Cauterets s'en va.

Plus personne à l'Hôtel. Cuisiniers, marmitons, sommeliers, les noirs et les blancs, tout le personnel a décampé. On a rhabillé les fauteuils de leurs housses, passé aux lustres leurs fourreaux de percale; on a cargué le vélum, roulé les stores japonais de la vérandah, fermé la porte à double tour.

L'Hôtel est seul.

En toilette d'hiver, barricadé, faisant bloc sous la neige qui tombe, comme un navire emprisonné par la banquise, il dormira jusqu'aux premiers souffles de juin.

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