LYMPHE
J'ai là, devant moi, trempant dans un verre, un bouquet de roses de jardin acheté à une petite mendiante goitreuse, à l'entrée de Pierrefitte.
Très pâles, brouillardées, mangées de pucerons et de vermine,' ces roses ont bien l'air lymphatique des choses d'ici : l'air des vergers saturés d'eau vive, des cabanes à toits de chaume pourris parles pluies et les neiges, l'air des verdures noires et acides des sureaux et des frênes, des herbages à tige trop grasse qui font, une fois coupés, une espèce de foin blanchâtre sans saveur et sans parfum.
Je vois encore le petit jardinet de paysan où ces roses ont été cueillies, un jardinet clos de grands feuillets d'ardoise, avec des carrés de choux verts, des poiriers à poires vertes, et de l'eau à pleines rigoles, sans couleur, sans reflet, de l'eau qui s'épanchait clans une auge de bois verdie de mousse... Des cigales vertes bruissaient
plus loin, suspendues aux épis d'un seigle très pâle, qui s'efforçait à mûrir... Au delà du seigle, dans une prairie bosselée de rochers, un ruisseau bondissait, le blanc de l'eau soulevé au-dessus de l'herbe, et au tournant du mamelon herbeux qui bouchait la perspective, sur le ciel d'un bleu lavé, humide, un nuage apparaissait, un nuage épais, chargé d'une prochaine averse.
Très lasse, elle repose allongée sur une pile de coussins; mignonne et quelque chose d'ancien sur elle, l'air d'un vieux portrait de toute jeune enfant, l'ombre portée sur la lèvre d'un nez de race , exagérément courbé et pincé du bout , un peu .
Elle repose; une rose sur elle trop mûre, alanguie, les pétales penchants ; de la moiteur en l'air ; un rayonnement d'été trop vif, amorti par les stores de mousseline qui tamisent, font flotter dans le cadre blanc de la fenêtre un décor de jardin : de la montagne au fond, lointaine, un pic
aigu avec un peu de neige en haut, comme la pointe d'un sorbet, et plus près, étages, une coupole russe, une tour gothique, un toit de chalet suisse, une terrasse à l'italienne, et des rochers parmi, des interruptions de verdure tendre, un jet d'eau qui grésille dans du marbre; un assemblage irraisonnable de choses exotiques d'où s'exhalent mêlées en une senteur cosmopolite, l'odeur blanche des orangers, l'odeur verte des tilleuls en fleur.
La princesse repose, la princesse rêve : des fantaisies sans nom subitement écloses et aussitôt réalisées, hélas ! comme si elle ne dormait pas ; un cauchemar de petite personne qui cherche et, toujours exaucée, ne trouve pas l'impossible.
Du bruit la réveille : un son aigre de galoubet scandé par le tapotement en mesure du tympanon, quelque chose de sec et de fêlé qui vibre, et des drapeaux qui claquent secoués, des pas qui tantôt glissent et tantôt sautent, un piétinement en cadence qui évolue sous la fenêtre.
C'est la farandole montagnarde, l'antique danse de l'épée qui, sur un air naïf et grave, festonne et tourne dans les allées du jardin.
La petite princesse se soulève, écoute et brus-
quement fait un signe. Aussitôt obéie. Le galoubet s'arrête de nasiller, le tympanon de ronfler; les danseurs ont rompu la cadence...
La princesse ferme les yeux, cherchant le sommeil. Mais là, maintenant, tout près, encore du bruit, un bruissement plutôt, la chute d'un jet d'eau qui s'égouttedans le marbre. Peu de chose, mais si monotone à entendre...
La princesse s'agite. Ce jet d'eau, si on pouvait l'arrêter! Et tout de suite, son élan coupé, le jet d'eau sans pied retombe, s'écrase en paquet dans la vasque.
La princesse va dormir. Elle dormirait déjà sans une malencontreuse cigale qui s'est mise à chanter sous la fenêtre. Oh! l'enragée racleuse! Une musique d'acier et de soleil, quelque chose d'âpre, d'aigu qui pénètre.
Assez! La princesse s'impatiente, et vivement à coups de tabliers blancs, non sans quelques rires étouffés, les suivantes ont chassé la cigale du jardin.
Le jardin est au grand calme, et la chambre et la princesse. Mais voici, dans ce calme, monter une voix inentendue jusque-là, une voix grave, puissante, éternelle... ennuyeuse!
— Qu'est-ce donc? qui se permet encore?
— Altesse, répond la gouvernante désespérée, les yeux au ciel, c'est le gave...
— Ah ! soupire la petite princesse en secouant les épaules.
Et contente d'avoir trouvé quelqu'un qui lui résiste, bercée par la voix grave, puissante, inétouffable, la princesse s'endort.