‹ Pays et paysagesChapitre 19 sur 58 · ROSA MONTANA · texte numérisé non relu

ROSA MONTANA

Dans le jardin de l'Hôtel, parmi les arbustes de la plaine, les seringas à odeur fade, les chèvrefeuilles émondés, domestiqués en berceau, fleurit une rose sauvage, une rose de montagne.

Transplantée de là-haut, de la solitude où bruissent les sapins, où bondissent les souples cascades, elle languit ici, comme une reine déchue.

Pauvre rose de montagne! Ignorée de tous, elle s'ignore elle-même, elle oublie sa royale origine. Blessée par la poussière et par la sottise,

elle languit, tant que dure le jour, évaporant à regret son âme parfumée devant la foule indifférente.

Mais, le soir venu, quand les derniers reflets du soleil sont éteints sur la croupe des montagnes, quand le feuillage des frênes tremble doucement sur la pâleur du ciel, alors la rose se souvient.

Penchées très haut au-dessus de la vallée, comme accoudées à la margelle d'un puits d'ombre, les yeux amis des étoiles la contemplent. Pour elle les sapinières bruissent avec lenteur; pour elle, au fond de la vallée, la cascade chante son éternelle romance.

D I ATHESES,

Dans le salon d'attente du docteur Z... ; un rez-de-chaussée, rue Mauhourat, des meubles de louage presque frais, des bibelots, des fleurs, et, bien en vue, étalés sur les tables, accrochés aux murs, des livres, des peintures, des souvenirs offerts avec dédicaces très flatteuses, au maître

guérisseur, quelque chose comme les ex-voto de cette chapelle laïque, richement achalandée de dévots et de dévotes. Sur la table du milieu, pêle-mêle, des journaux anglais, les derniers numéros du Graphie pour la clientèle d'outre- Manche, la Liste des Etrangers et deux ou trois Vie parisienne pour les mondains, un album de Topffer à l'intention des jeunes demoiselles, et, cachées dans le tas, sournoisement, un lot de brochures médicales, un prétexte à aligner plein la couverture de titres accompagnant le nom du docteur Z..., membre de ceci et de cela, correspondant d'autre chose et décoré d'une quantité d'ordres exotiques.

Du monde, du beau monde, des malades de choix, des messieurs boutonnés, sanglés, monocle à l'œil, stick en main, des dames en toilette d'après-midi, très élégantes, avec ce rien de fantaisie un peu voyante, très seyant dans l'aimable carnaval des eaux ; tout cela fabriqué chez le faiseur ou la faiseuse à la mode, et les gestes, les attitudes, les conversations appropriées, les mots du jour, les parfums recommandés.

Bruits de jupes froissées, de journaux dépliés, de compliments chuchotes, et, là-dessus, venant

de dehors par la fenêtre entr'ouverte, le tapage de Cauterets : détonations d'un tir au pistolet voisin, claquements de fouets d'une cavalcade qui passe.

Dans les silences, on entend aussi, à travers la cloison, une toux trop sèche ou trop grasse. C'est le malade ou la malade en consultation que le docteur ausculte.

D'une élégance noble avec les hommes, d'une galanterie discrète avec les femmes, avec des sourires encourageants, des gestes onctueux, des attouchements délicats, le docteur écoute chanter les poumons de sa clientèle, des poumons distingués, aristocratiques, accoutumés à respirer l'air des endroits comme il faut — et qui n'en fonctionnent pas mieux, hélas !

Le consultant ou la consultante partis, indifférent et méthodique, le docteur consigne ses observations du jour sur un carnet ad hoc, un carnet à tranche rose où les malades et les maladies figurent, classés par ordre alphabétique : asthme, bronchite, catarrhe; et les subdivisions : asthme nerveux, bronchite chronique, etc.

Le docteur écrit sa note, étouffe un bâillement et, entr'ouvrant la porte du salon d'attente :

Au suivant !

J'ai revu le soir, dans le salon de l'Hôtel, les clients et les clientes du docteur Z...; les messieurs encore plus corrects, les dames plus élégantes. On dansait ; au bruit aigre d'un piano de louage, les nobles rataquouères, les majors de table d'hôte, les barines et les marchesi de contrebande, les comtesses et les marquises apocryphes se trémoussaient et flirtaient avec des airs sucrés et des sourires d'éventails.

Et pendant qu'ils glissaient et qu'ils tournaient en cadence, dans la somptuosité criarde du décor banal, pendant qu'ils coquetaient, allumés par la fièvre du plaisir, il me semblait voir sur les visages composés, fardés, trop pâles ou trop rouges, comme si je lisais le carnet du docteur Z..., les symptômes, les noms écrits des maladies qu'ils promenaient, les malheureux et les malheureuses, oublieux, inconscients peut-être !

L'étrange vision !

Une toute mignonne et un peu raide Arthritis faisait vis-à-vis à un jeune et bouillant — trop bouillant Emphysème.

Une blonde Tuberculose, très pâle, avec des joues caves où, comme de mélancoliques arai-

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gnées tissaient leur toile d'ombre, s'appuyait à l'épaule d'un Catarrhe essoufflé.

Une Laryngite russe, en tulle blanc, minaudait au bras d'un Herpès brésilien galant et majestueux.

Aux sons aigres du piano, insuffisamment tenu par un Rhumatisme articulaire, deux par deux, diversement accouplées, les Diathèses passaient, évoluaient devant moi, et, à mesure que je les observais, des signes m'apparaissaient, plus évidents ; des développements anormaux, des déviations dangereuses : la poitrine trop serrée de celle-là, les ongles trop bombés de celui-ci, l'épaule hasardée de telle autre, et les teints trop ardents et les teints exsangues !

C'était comme une danse macabre ; et, debout dans l'embrasure de la porte, blême et amène, ironique peut-être, hochant la tête en mesure — telle la mort dans la danse d'Holbein — le docteur Z... menait le bal.

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