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LA COCCINELLE

Je m'y ennuyais à la fin, sur ce glacier !

Trois heures de montée, lacets après lacets, les pas emboîtés dans les pas ! Trois heures sans rien voir que de la neige, sans rien entendre que le craquement du névé sous nos semelles.

Le temps me durait.

C'était beau pourtant, ce que j'avais devant moi, très beau, mais si méchant, si triste !

Des banquettes, des murs de neige, comme une cascade figée, qui coulait à grandes nappes, haute et large à perte de vue, et sur cette immensité blanche, seulement deux ou trois rocs noirs émergeant, comme des carènes de navires échoués depuis des siècles, emprisonnés dans les glaces, et encore çà et là, bâillant démesurément comme un porche d'église, une crevasse bleue-verte — mais d'un vert jamais vu, d'un bleu jamais rêvé! Très effrayantes à voir, ces crevasses et plus effrayant encore le ciel au-dessus, un ciel tout noir à force

d'être bleu. Sur le grand linceul blanc du glacier, cela faisait l'effet de quelque catalfaque, comme si quelqu'un là-haut était mort !

Oui; quelqu'un est mort. Il est là sous nos pieds, livide et glabre, sans un poil de broussaille sur sa rigide écorce, le cadavre géant, le Vignemale ! il est là enseveli pour l'éternité dans son blanc linceul.

Vision funèbre ! Et rien où égayer ses yeux ; pas un être ayant vie, pas un frisson d'herbe au vent, pas un nuage qui marche. Si pourtant! Devant moi, tout près, à mes pieds, quelque chose remue, quelque chose de rouge. Je me penche. C'est une coccinelle, portée jusque-là, roulée dans quelque bourrasque. Un atome naufragé dans un océan! Et cela vit cependant, cela bouge, cela monte. Qui sait? Cela veut arriver peut-être au sommet de la Pique-Longue. Pauvre bestiole ! Je l'ai recueillie, réchauffée dans mes doigts, et l'un portant l'autre, l'ascension recommence ! Non sans effort ! Après la neige, le rocher, une muraille noire, ébréchée, où l'on s'agriffe des pieds, des mains, comme on peut !

Le sommet, enfin !

Là, ce que je vois m'épouvante. La terre? le

ciel? on ne sait pas ; de la lumière, beaucoup de lumière; une vapeur bleue répandue où flottent des êtres sans nom, énormes et immatériels, un troupeau de monstres , de bêtes fantastiques mordant l'azur; des reins cassés, des croupes rompues, des têtes soulevées qui regardent!

Il y en a tout près de nous, accroupis en rond, avec des poses de damnés au sabbat, cyniques, étalant à l'air la vermine de rochers qui coule le long de leurs ravines noires. D'autres se lèvent plus loin, fantômatisés, bleuis par la distance, et d'autres encore après ceux-là, d'autres plus lointains , plus pâles ! Comme un berger comptant son troupeau, le guide les nomme en les visant l'un après l'autre, de la pointe de son bâton ferré :

Marboré, Mont-Perdu, Ardiden, Maladetta!

Des noms d'épouvante.

je n'ose plus regarder.

L'immensité m'accable.

Trop de montagnes, trop de ciel... la mer aussi peut-être !

Et ce morceau de plaine qui oscille là-bas, jaune et vert comme le dos d'un serpent !

Où suis-je? et quelle idée de me hausser jus-

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qu'à cet infini, moi l'humble amoureux des brins d'herbe!

Écrasé, je me suis laissé tomber dans la pierraille trouée, émiettée par la foudre, et la visière de mon chapeau rabattue sur les yeux, je regarde manœuvrer la coccinelle montée avec moi, sur moi, jusqu'au haut de la Pique-Longue.

Je regarde, et voilà la bestiole tout à coup ranimée, excitée par le soleil de midi, qui allonge ses élytres minuscules, et bravement, sans hésiter, prend son vol en bas, vers Cauterets.

Alors seulement, j'ai compris ce que j'étais venu faire sur le Visrnemale.

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