BIARRITZ
Très vive impression en entrant dans notre chambre à l'hôtel ; une chambre d'angle un peu basse, toute blanche; et, dans l'ouverture des deux croisées, la chose bleue, verte, illimitée, qui vient vers nous et qui nous parle...
La plage, agaçante avec son exhibition de mondains et de mondaines. Vu à travers, l'Océan se fait mesquin. Oh ! les vilains faux petits marins, occupés à pêcher de problématiques crevettes dans les rochers avec des gestes précieux et des outils achetés, avant de quitter Paris, à la Ménagère.
Le soir, à l'heure de la baignade, c'est drôle, ce monde falot qui regarde, planté dans le sable :
des bébés à chapeaux incommensurables, de jeunes petits messieurs, dresseurs de caniches noirs, et dans la mer, pris à tout moment par le bouillonnement de la lame, les baigneurs : une bande de sauvages, couverts de loques bizarres, criant et se bousculant avec l'agitation factice des figurants de l'Opéra envahissant le vaisseau épave, au troisième acte de Y Africaine.
Visité le couvent des Bernardines. La route laisse le phare et la mer, coupe la falaise et se perd dans la pinède sableuse qui borde l'Océan, entre la station d'Anglet et l'embouchure de l'Adour.
Les pins, en colonnades grêles d'une élégance naïve, s'étagent plantés dans la dune vaguement montueuse, et, à travers le paysage vide, monotone, d'une composition comme maladroite et archaïque, des figures se meuvent, telles qu'on en voit dans les tableaux des primitifs. C'est une scène de la vie conventuelle rustique. Des religieuses noires et bleues, des converses probablement, s'activent autour d'une charrette attelée de vaches landaises ; pauvre cueillette d'aiguilles de pin que les unes balayent, que les autres portent à brassées dans le chariot. Les gestes sont lents,
io PAYS ET PAYSAGES.
les figures calmes, les commandements à l'attelage d'une douceur évangélique.
La voiture nous a abandonnés, enlisée dans le sable. Plus qu'une courte montée entre les pins ; nous arrivons.
Une simple barrière en bois, une avenue de platanes bordée de rosiers défleuris, et, venant à nous dans l'ombre remuée des arbres, une petite procession de six religieuses, les pas étouffés, les yeux baissés , et chacune un pot de fleurs à la main .
Où vont-elles ?
Au bout de l'allée une religieuse nous attend. Salut conventuel, voix à peine perceptible et cet avis imprimé sur le mur en entrant :
Prière de parler à voix basse.
La religieuse se nomme Sœur Solitude. A voix basse, en effet, suivant la règle, mais avec une physionomie de brune très alerte, une physionomie qui parle plus haut que la voix, Sœur Solitude, tout en nous exhibant les scapulaires, les chapelets, les bénitiers montés en paille qu'on fabrique au couvent, nous explique l'origine, le but de l'association.
ROUTES DE FRONTIÈRES. n
Il v a deux petits peuples dans la ruche. Les Servantes de Marie, congrégation paysanne employée aux travaux des champs ou de l'atelier, logent chez elles et nourrissent un essaim de Bernardines , nonnes contemplatives et éducatrices qui élèvent les orphelines et les repenties recueillies dans le couvent.
Sœur Solitude est Servante de Marie. Elle nous raconte les débuts de l'Ordre : la Mère fondatrice, retirée là, dans ce désert de sable, pour prier et faire pénitence, et la première cabane en paille, la pauvreté, le dénuement de la solitaire ; puis bientôt d'autres cabanes, et de la culture autour ; juste de quoi ne pas mourir de faim.
Et maintenant, moins d'un demi-siècle après, ce sont des propriétés immenses, des ateliers, des fermes , toute une grande exploitation agricole nourrissant un monde de religieuses, d'orphelines ou de converses.
Mais le premier enclos a été conservé tel quel : des bâtiments presque au ras de terre, plafonnés de chaume, dallés en terre battue, et, entre les bâtiments, de grands jardins, des carrés d'œillets, d'héliotropes, de verveines, de quoi fabriquer chaque jour des milliers de bouquets qui
sont une des industries du couvent. Maintenant encore, à la fin de l'été, les plates-bandes foisonnent de fleurs, l'eau court dans les rigoles, et comme chez eux, dans le pieux enclos, debout au croisement des allées, des saintes Vierges, des saints Joseph en terre cuite coloriée, bénissent les œillets et les verveines.
Le silence profond laisse entendre le grondement de la mer, toute proche.
— A trois kilomètres, nous dit Sœur Solitude, qui, arrivée au couvent du côté des terres, l'entend parler jour et nuit depuis vingt ans — et ne l'a jamais vue !
Nous avançons , et des apparitions blanches , vivantes celles-là, se lèvent, se défilent le long de l'enclos. Ce sont des Bernardines, religieuses cloîtrées, qui glissent entre les massifs, légères comme des ombres . Précaution inutile ! Leur costume les enferme, tête et tout, comme dans un sac, un sac de laine blanche avec un goulot au bout, plissé large et qui laisse passer juste un peu du nez et de la bouche. Un vrai masque! Cependant, à travers le carreau d'une fenêtre, on peut nous montrer une Sœur qui brode, assise sur un banc, et le banc enfoncé en pleine ombre, en
pleine verdure , sous les branches retombantes d'un sofora pleureur. Et il nous semble voir une chose pas vraie, pas vivante, une évocation d'un autre temps, d'un autre pavs : Inde mystique, moyen âge.
Plus lente, très recueillie, Sœur Solitude nous conduit devant un tout petit clos plus enfoncé, presque moisi, d'un silence et d'une obscurité funèbres.
Ce sont les sépultures vénérées de la Mère fondatrice et du Père fondateur de l'Ordre. On nous a montré tout à l'heure les photographies de ce ménage mystique qui a peuplé et fait fructifier le sable des dunes ; une grosse dame enflée d'hydropisie, un prêtre à rude visage de paysan.
Les tombes paraissent réduites comme des tombes d'enfants, des tombes d'innocence. Des plis de terre les couvrent et des coquillages de mer plantés dessus naïvement , en forme de croix.
Encore Biarritz.
Après dîner. La magnificence du couchant sur la mer; l'ampleur, la plénitude du phénomène, sans un fétu à travers, sans une brisure, tant
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que l'œil peut en prendre ; et alors, la merveilleuse dégradation des teintes, qui vont s'atténuant, se fondant, des pourpres vives allumées au bord de l'horizon jusqu'à la pâleur de l'azur qui sombrit en montant.
Les tamaris frémissent doucement au vent du large ; des morceaux de falaise jaune se découvrent à travers les branches et, au sommet de l'Atalaye , le sémaphore s'érige avec son gréement sur la douceur crépusculaire, comme la mâture d'un navire glissant en plein ciel...
Le port vieux est déjà dans le noir, fortement ombré par le relief des jetées et des môles ; des bonshommes s'y activent, courent sur les dalles de pierre, s'agitent sur les bateaux dont les bordages résonnent, frappés par l'aviron. Les pêcheurs rentrent ; des silhouettes de femmes se font voir sur le quai, debout, les reins cambrés sous le poids des paniers à poissons. Des jurons, des commandements brefs; l'une après l'autre, les barques touchent le quai, envoient à terre leur mâture légère, les longues lignes et les roseaux de pêche. Et déjà voici les nasses vidées sur les dalles et le frétillement des écailles blanches dans l'obscur.
Un pêcheur, accroupi, compte les poissons, fait le partage.
Puis tout ce monde s'en va.
Et le petit port se met tout à fait au calme, au grand calme de la nuit, avec ses formes incertaines de barques lentement soulevées , et le bruit de la mer tout autour, dont on voit seulement un flocon d'écume, une blancheur vivante qui saute, par intervalles, au-dessus de la jetée.