LA CHAMBRE
La chambre!... Te la rappelles-tu, la chambre d'autrefois, la même? le papier à fond blanc — un peu moins blanc, à cette heure, — et les pâles églantines dessus, — un peu plus pâles? Et les reconnais-tu, tes rêves d'alors, tes pensées du réveil si roses, — oh! pas du tout roses aujour-
d'hui! — avec les reflets de l'aube sur le mur, légères — oh ! plus si légères ! — avec le gazouillement de la bergeronnette qui sautillait, qui sautille encore, matinale, au faîte de la maison?
La chambre!... Les rideaux blancs comme des dimanches, et les blancheurs montagnardes aussitôt revenues : candeur des champs de neige , mousse azurée des cascades, — des visions comme des gouttes d'eau sur les lèvres de la fièvre !
La chambre!... Le couvre-pied en lainage, qui fait penser aux filatures du Béarn, aux bâtisses blanches le long des gaves, dans les vallées lentes, entre les collines à plis très doux qui fuient ensommeillées sous les fougères...
La chambre'... La commode et l'armoire en bois de frêne, jaunes, d'un jaune si clair, si heureux! Et, plus égayant que la couleur du bois, le souvenir de l'arbre, des frênes ajourés, dont les feuillages souples se balancent ainsi que des palmes à l'air vif de la montagne, vrais arbres d'idylle, d'une idylle sauvage qu'accompagnerait l'odeur du lait aigre, et, plus grêle tambourin, le bruissement, dans l'herbe tiède, des sauterelles printanières. Mais que c'est loin, l'idylle!
La chambre ! . . . Sur la cheminée les deux urnes
néo-grecques en marbre de Campan, les urnes longues, effilées, sœurs des robes à taille courte des Récamier et des Corinne; les urnes, les mêmes où, le soir des promenades, tu mettais tremper les rieurs de montagne, tendres saxifrages, grappes roses de rhododendrons, qu'Elle t'avait données, qu'Elle ne te donnera plus... Elle, ni une autre Elle !
La chambre!... La croisée, la même, à laquelle tu te penchais, tu te penches encore, pour voir la montagne en face, la forêt verticale et les ravins qui montent — telles des rues maudites et tels aussi tes désirs, élancés vers l'impossible! — Et, au-dessous de la montagne, la rue, la vraie rue, la dégringolade brusque des balcons et des enseignes, la rue affairée, discordante, versicolore, les étalages en bas, débordant sur les trottoirs , et des robes claires , des éventails aux fenêtres, pareils à des fleurs! Une rue de carnaval, ramageante, gesticulante, ivre de musique et de soleil. Et, parmi ces masques attroupés de la vanité et du plaisir, seule, accoudée à la rampe de fer, immobile, avec sa figure où il fait sombre, la Maladie qui regarde, — qui te regarde !