LÉGENDE
Dans la brèche subite d'un ravin , à travers l'obscurité bleue d'une sapinière, quelque chose de blanc qui se cabre; de l'écume et du bruit; et, à mesure qu'on approche, plus de bruit, plus d'écume; le gouffre enfin; des vapeurs en l'air; des frissons d'arc-en-ciel et , parmi , pareille à une énorme gerbe de cristal, l'eau affolée, comme poursuivie, qui saute dans le vide...
Vision de grâce et d'épouvante! Oh! d'épouvante aussi; comme si, penché au bord, le vertige allait vous prendre, la folie ensorcelante de la chute , une chute comme d'une écume , si douce, si légère !
Vision de rêve pour les yeux plus naïfs d'autrefois ! Et c'était alors, pour les crédules bergers, quelque créature de l'au delà , une fade qu'ils s'imaginaient voir plonger avec l'écume, ou se bercer, endormie, sur la poussière dorée des arcsen-ciel.
iSo PAYS ET PAYSAGES.
Une légende avant d'autres légendes, et, celle d'hier comme celles d'aujourd'hui, si chez elles en ce pays de l'impossible où chantent les sources guérisseuses, où les apparitions se lèvent, blanches, dans l'ombre suggestive des cavernes!... Oh ! y croire un moment, si l'on pouvait y croire!
C'était donc une fée, une fée de jadis, bergère divine, occupée à paître les nuages, le long des prairies et des pentes bocagères. Nuages légers, transparents; pas même des nuages, des flocons qui glissent, et la fée avec eux, à la pointe de l'herbe.
Légende, broderie naïve, avec des riens, bijou d'enfant, image d'un sou, plus éclatante que les arcs-en-ciel !
Et voilà qu'à travers le pacage, un jour que leurs troupeaux s'étaient rencontrés, — les ouailles d'en bas mêlées aux brebis célestes, — un berger a vu la fée... L'a-t-il bien vue? Ces urnes d'azur devinées dans la transparence de la bruine, étaient-ce vraiment ses yeux ou des gentianes ouvertes au ras de l'herbe? et ce qu'il a cru entendre, ce rire frais, ce soupir en l'air, n'était-ce pas la musique du vent à travers les tiges d'asphodèles?
Le berger l'a vue ; le berger l'aime. — O légende, conte bleu, fleur sauvage, diamant dans l'herbe, et rien qu'un peu d'eau si l'on y touche! — Le berger l'aime. Et elle, curieuse, qui sait? amoureuse peut-être, se laisse surprendre un jour, s'oublie entre les bras du berger.
— Et alors? interroge, ses veux levés vers moi, ses yeux de gentiane, l'enfant pour qui je conte cette histoire... Et alors?
Alors, les nuées à l'abandon, quittées par leur pastoure, se sont ameutées; furieuses, elles ont cogné du front l'une contre l'autre, comme des brebis qui se cossent. Et le tonnerre a grondé; et le ciel a lâché ses écluses. Le tonnerre gronde et les gaves bondissent, arrachant, entraînant les rochers et les fleurs, et la fée aussi, la malheureuse fée qui veut fuir et qui trébuche, et qui roule, engloutie dans l'horreur du précipice.
Morte? non pas ; condamnée à tomber toujours, éternisée dans sa chute.
La cascade, c'est elle. Regardez! Entravée au rocher — et ce rocher, n'est-ce pas le berger luimême, le berger sacrilège, pétrifié, changé en granit? — elle glisse, les cheveux au vent, elle plonge, vertigineuse. Mais, oh! la douce suppli-
ciée, si gracieuse à tomber! si souple à s'abandonner au destin!
Elle plonge, et les ancolies violettes, les innocentes saxifrages, les fleurs qu'elle aimait pleurent, soulevées autour d'elle, et, secourables, les vapeurs planent au-dessus, l'enveloppent de leur éternel mystère.