LA MALADE
Au balcon de l'hôtel, sur un fauteuil garni d'oreillers blancs est allongée la malade. Elle songe :
« Ils veulent tous que j'espère. Avec le régime et l'air de la montagne, vous serez bientôt sur pied, a dit le médecin. Et la baigneuse assure qu'on en revient toujours à mon âge.
« Espérer! c'est aisé à dire. Mais comment? Si je n'étais pas très malade, est-ce que grandpère viendrait si souvent, la nuit, voir si je dors? Et les gens se retourneraient-ils pour me voir passer, quand on me porte dans ma chaise à la Raillière?
« On chuchote souvent après qu'on m'a vue et, sans le vouloir, j'entends des mots qui me percent le cœur.
« Oh ! je n'en ai que faire, de leur pitié banale. Je hais la cohue des eaux, ce monde bruyant et paré qui passe sous mes fenêtres, et le galop des cavalcades , et les causeries à voix basse des fiancés accoudés au balcon.
« Perdue! Est-ce possible? Cependant il me semble par moments que mes forces reviennent. Hier, dans ma litière, à Cambasque, bercée par la cadence des porteurs , comme je savourais l'ombre des hêtres, et, plus haut, aux pelouses de la vallée, qu'il faisait bon respirer l'air tiède, embaumé de foin nouveau, écouter les bêlements lointains mêlés au roulement des gaves et suivre l'ombre lente des nuages glissant sur le velours des sommets !
« Oh! si je pouvais vivre là-haut, dans la hutte enfumée des pâtres, vêtir la mante et le capulet rouge, me nourrir de lait et de pain bis et puiser l'eau pure à la coupe des lacs bleus !
« Qui sait? Un bon signe, c'est que j'ai reposé un peu la nuit passée. J'aime tant dormir! Je rêve alors que je suis au bal et je danse, je danse
sans jamais me lasser. Mais après, le réveil est pénible, et je m'éveille si souvent!
« Aussitôt les idées noires reviennent avec leur cortège de fantômes. J'ai beau prier Dieu et la bonne Vierge de Lourdes, les fantômes demeurent à mon chevet jusqu'au premier rayon du jour.
« Véronique, ma bonne, ne croyait pas mal faire en me disant que maman était morte poitrinaire alors que je n'étais qu'une enfant.
« Mais, depuis que je l'ai su, beaucoup d'idées me sont venues, et j'ai compris pourquoi le portrait de ma mère qui est dans le salon me regarde fixement. Il me fait signe de venir.
« Sur la route qui longe le Parc, dans la haute muraille de granit est une porte toujours fermée. Une croix la surmonte et une colombe peinte est perchée sur la croix. C'est le cimetière de Cauterets.
« On dit que quand les baigneurs meurent, on les y porte en secret, de grand matin. Les prêtres ne chantent pas et le cortège défile promptement dans les rues désertes.
« Le lendemain , la chambre mortuaire a de nouveaux hôtes; de riantes jeunes filles s'accou-
dent au balcon où se traînait hier la triste mourante. »
Ainsi songe, étendue dans son fauteuil, pâle sur les oreillers blancs , la pauvre malade ; et cependant le soir vient; les pourpres du couchant s'éteignent sur les hautes cimes; un souffle glacé monte des défilés du Nord ; les baigneurs rentrent ; les balcons se vident; les bruits s'apaisent, et bientôt la grande voix du gave remplit seule le silence de la nuit.