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LA NAÏADE

Les fontaines sont capricieuses. Naïades ou fées, on sait que ces jolies personnes supportent malaisément d'être maniées. — Ne les capte pas qui veut.

Ainsi raconte-t-on de ces Vierges miraculeuses qui refusent d'échanger leur niche de pierre et leur toit de chaume pour les lambris dorés d'un sanctuaire neuf.

C'est pourquoi, laissant la foule se presser aux

Thermes nouveaux où, dans un canal de marbre, on a fait descendre , pour la mettre à la portée des malades, la Naïade rustique, je prends à travers les ruelles sombres de la ville haute le chemin qui grimpe à la vraie source , aux vieux Thermes romains. C'est le chemin des baigneurs d'autrefois. César y fut, dit-on, porté dans sa litière, et l'adorable reine de Navarre y laissa voir le coin de son bas bleu. Sur ces rochers se traîna péniblement aussi le plus blond et le plus spirituel de nos poètes, Henri Heine, rimant les strophes à'Atta-Troll.

Après lui — non sans broncher quelquefois — je monte le long des prairies bordées de noisetiers, jusqu'au seuil de l'antique masure dont le toit se dérobe au plus épais des hêtres, des sureaux et des frênes, comme dans l'obscurité d'un bois sacré.

Là, dévotement allongé dans le bain, j'implore la Naïade.

Je ne prie pas en vain. Bientôt la vertu de la source opère ; à des signes certains, je reconnais la présence de la déesse, et, à travers les vapeurs légères qu'exhale la baignoire, je crois bientôt la voir paraître.

Elle a les yeux verts, couleur de soufre ; et un réseau de barégine voile à demi la blancheur de ses formes.

C'est l'habitude des sources de bavarder. Aussi ai-je pu recueillir de la bouche de mon amie nombre de confidences et d'aventures de l'ancienne chronique de Cauterets...

Du temps où les bergers et les bergères de la vallée lui dédiaient des autels de granit, suspendaient des guirlandes de pin à l'entrée de sa grotte, et dansaient en son honneur, au bruit du galoubet et du tympanon, la farandole sacrée...

Et, plus tard encore, du temps où les roitelets de la frontière, les infants de Navarre ou d'Aragon, avec leur suite chamarrée, logeaient au bord du gave dans des baraques de sapin.

Elle m'a conté tout cela et combien c'était une chose galante à voir que ces chevauchées de velours et de satin sous la noire verdure des forêts qui couvraient alors les vallées et les montagnes.

« Hélas! soupire-t-elle, les choses ont bien changé depuis. Les baraques ont fait place aux maisons de marbre ; mais les montagnes ont perdu leur splendide manteau de forêts ; elles s'émiettent maintenant en raillères désolées ; et,

bien plus tristement encore, a dégénéré la race des hommes.

« Où sont mes robustes bergers ibériens et mes petits rois sveltes et forts comme leurs épées ? Je ne rencontre aujourd'hui que de petits vieux rabougris et tristes, des bonshommes ennuyeux et affairés. Dieux ! qu'ils sont laids à voir accroupis dans leur baignoire, lisant le journal ou récitant le chapelet !

« Ils n'ont aucun égard pour ma divinité ; guéris, ils ne pensent pas à m offrir un bout de prière, un brin de fleur. C'est à peine si depuis de longues années un seul étranger m'a témoigné quelque attention : un grand blond très bien fait, un poète lyrique et qui faisait publiquement profession de paganisme.

« On le nommait Henri Heine. Il prétendait restaurer mon culte et rétablir dans leur splendeur première les dieux légitimes , les grands et les petits Olympiens. Mais tout cela n'était qu'un badinage. Mon poète blond est parti, les saisons se sont écoulées, et j'attends encore le retour de l'Olympe et la chute des usurpateurs.

« Hélas ! la Trinité chrétienne et la Vierge vêtue de blanc trônent toujours dans les cieux

immobiles; l'encens fume dans leurs églises, et les cantiques des pèlerins résonnent dans la profondeur des grottes miraculeuses.

« Et nous, divinités proscrites, dans la solitude glacée de nos sanctuaires, nous consumons sans but notre jeunesse éternelle. »

La Naïade pleure et ses sanglots se confondent avec le bruit de l'eau qui perle au bord du robinet et s'égfoutte dans la baignoire.

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