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FLEURS DE MONTAGNE

Ceux qui aiment les fleurs, non pas les fleurs de collection, les malheureuses plantes dénaturées, forcées par la culture, œillets bleus ou roses noires, ni les fleurs en carton des parterres, les fleurs savantes qu'on oblige à dessiner des figures géométriques, à s'entrelacer en initiales, ni même les fleurs de botanistes, les plantes rares qu'on embaume jolies ou non dans les herbiers sous des épitaphes en latin, mais les vraies fleurs, les fleurs incultes poussées comme il leur plaît et

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qui ne savent rien faire que de fleurir et sentir bon, ceux-là feront bien de monter comme moi au Péguère.

Toutes les plantes de la montagne sont là, semées à profusion, jetées comme un voile éclatant et parfumé sur la raideur des pentes, au bord des gouffres, à la cime de ces pics aigus, taillés en pointe de flèche, qui s'érigent en l'air comme pour servir de piédestal au vertige.

Aussitôt traversé le gave, l'enchantement commence. Le chemin forestier monte à lacets tantôt sous le couvert des noisetiers et des hêtres , tantôt au flanc des précipices, et sous les arbres au bord des fourrés humides, sur les déclivités rocheuses aux fentes du granit, des fleurs, partout des fleurs.

Ce sont d'abord les plantes d'en bas, les chardons violets, les scabieuses, les boutons d'or, les chicorées bleues, les angéliques à ombelles blanches, toutes déjà vues, rencontrées dans la vallée, au bord des prairies, le long des routes; mais plus drues par ici, d'une couleur plus vive, d'un jet plus hardi, d'une vie plus intense.

Des silènes roses se montrent çà et là en touffes énormes, haut montées, d'un rose frais

qui éclate sur la mousse grise des rochers, sur la mousse blanche de l'eau qui écume. Si haute, si vigoureuse est la végétation dans les ravins, qu'à de certains endroits le ruisseau disparaît ; le bouillonnement des fleurs continue le bouillonnement de la cascade : cascade bleue de chicorées, cascade rose de silènes !

Et voici déjà paraître, jetant hors d'un fourré de vergnes ses branches grêles et ses feuilles délicates d'un vert bronzé très mat, le rosier de montagne ; mais défleuri , butiné peut-être par ceux qui — peu nombreux cependant — sont montés avant nous.

Très peu nombreux. A peine si quelques empreintes ont griffé la terre noire du chemin, cet humus léger de la montagne, fait de la mort des feuilles et des fleurs. Tandis que, de l'autre côté du gave visible par moments à nos pieds, très bas, comme un fil blanc entre les écorces des sapins, la bru vante procession des cavaliers et des amazones monte vers le Pont d'Espagne, entre les arbres porte-enseignes et les rochers porteaffiches, ici sur la rive gauche, la solitude, le silence. Déjà la colère des torrents s'adoucit , le grondement des cascades arrive à nous atténué,

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comme une caresse. D'heure en heure seulement, entre deux avertissements du cornet à bouquin, la détonation fracassante d'un coup de mine audessus du Cerisey ; et près de nous, sur nos têtes, le cri monotone des bouvreuils qui s'appellent à travers les sapinières.

Un compagnon de route nous arrive : le brouillard ; monté traîtreusement des fonds obscurs de la vallée, il nous enveloppe brusquement, d'un souffle ; et autour de nous la solitude se fait plus fermée, presque inquiétante.

Nous sommes seuls, très haut, enfermés dans un court espace de rochers et d'arbres, une prison grise qui s'ouvre devant nous et se referme sur nos pas. Où allons-nous? A de certains tournants, en nous penchant au bord du chemin, c'est, en bas, la tombée à pic d'un rocher, un morceau de granit mouillé et des touffes d'herbes accrochées dessus, échevelées, pleurantes ; cela glisse dans le gris ininterrompu , sans commencement ni fin.

Le brouillard monte, et les lacets se font plus

âpres, la montagne plus sévère. Au lieu des pentes boisées, des taillis d'aulnes et de noisetiers, ce ne sont plus maintenant que des rochers et des pins ; un éboulis de rocs cassés, échafaudés l'un sur l'autre au hasard de la chute; et parmi, jaillissant des fentes, les colonnes rugueuses , le branchement noueux et tourmenté des pins rouges dont le bouquet se perd dans le brouillard.

Tout à coup, dans un couloir humide, entre les rocs, comme une tache d'or, la large face étoilée de l'arnica, la figure de bonté qui s'offre au départ de l'ascension, comme un remède, s'il le fallait, aux chutes, aux blessures!

Encore un lacet et le chemin finit , étréci en sentier ; les pins en même temps se font plus chétifs, plus rares. Xoués aux rochers qu'ils éteignent désespérément de leurs racines , ils se tordent, tourmentés par le vent des cimes, mutilés quelques-uns, coudés tous, écrasés de haut en bas par la poussée de l'avalanche. Dans la pâleur qui flotte autour, ils prennent de loin des attitudes de fantômes, d'arbres maudits pos-

tés à la limite du monde, au bord du néant.

Plus âpre, toujours plus âpre, l'escalade. La montagne se dénude, se ravine ; entre des arêtes vives de rochers, des vallées se creusent, presque verticales, des précipices d'herbe et de fleurs qui tombent dans le brouillard.

A mesure que la montagne se dépouille d'arbres, les plantes s'étalent, s'épanouissent plus vivaces.

Encore quelques fleurs d'en bas, des stellaires depuis longtemps passées dans la vallée, des myosotis, des véroniques.

Mais voici monter au-dessus de l'humble troupeau la tige grêle de l'ancolie ployant sous le poids de ses clochettes d'un bleu sombre, et, à côté, dans ce pli d'herbe plus verte où suinte une source invisible, la hampe au port si noble du lis martagon.

Oh , ces lis ! ces fleurs violettes d'un violet rouge tigré de pourpre du martagon, ces fleurs d'or, d'un or vert tigré de noir, du lis des Pyrénées ! Sauvages, virginales ! J'ai comme une honte de sacrilège à les cueillir, à toucher cette peau soyeuse, ces pétales hardiment retournés, ces étamines en aigrettes dardées d'un jet si fier!

C'est comme des cassolettes renversées d'où les parfums s'épanchent, des parfums capiteux d'une volupté à peine supportable même là-haut, dans la vastitude du plein air.

L'odeur des iris s'y mêle un peu plus loin; une odeur plus violente encore, presque nauséeuse. Ils sont là quelques-uns, la racine plongeant dans la fraîcheur du pâturage, le bouquet haut, lancé en panache, un panache qui tremble balancé sur sa tige comme un oiseau bleu sur sa branche.

Mais plus pure, une haleine vient à nous maintenant, une haleine d'une fraîcheur paradisiaque et si délicatement savoureuse, d'une saveur musquée de fruit mûr ! Et en même temps, comme des gouttes de carmin tombées dans l'herbe, apparaissent les corolles délicates des roses de montagne. On dirait des lèvres entr'ouvertes , des lèvres naïves qui respirent.

Oh! ces roses, ces lis, cette vie innocente de là-haut, dans les jardins de rochers et d'herbages, dans les solitudes suspendues en plein ciel, visitées seulement par la neige l'hiver, l'été par l'ombre d'un nuage qui passe !

A les traverser, à vivre un moment avec ces simples créatures , un peu de leur inconscience

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vous pénètre; quelque chose de léger, de doux, une ivresse presque immatérielle vous soulève... On oublie l'insécurité de la montagne, la traîtrise du brouillard, la gueule ouverte du précipice.

Il est là le précipice, devant nous ; un pas de plus au bord de cette pente, etlaraillère vous entraîne.

Pas très effrayante cependant au départ, cette raillère : une déchirure dans le tapis de rieurs, un trou par où s'échappent, comme d'une blessure ouverte, les blocs désagrégés. Cent mètres plus bas, c'est un abîme. La terre labourée, éventrée par la chute des rocs, a glissé à son tour, laissant à nu le squelette de la montagne, la roche mère, énorme , indestructible , qui repousse à la façon d'une enclume le choc des avalanches, des quartiers de granit émiettés, dispersés en l'air comme un vol dloiseaux noirs.

Depuis quand l'œuvre de destruction est-elle commencée? Combien d'années a-t-il fallu pour que l'égratignure première , le coup d'ongle au

flanc du pâturage soit devenu cette plaie énorme par où s'écoulent les entrailles de la montagne?

Et combien d'années faudra-t-il à l'industrie humaine pour réparer la brèche, pour cicatriser la plaie, pour fixer ces masses formidables suspendues comme une menace au-dessus de la luxueuse et chétive bourgade logée , telle une fourmilière, à la base du colosse ?

Aujourd'hui, à travers ce voile de brouillard où les choses flottent incertaines, où l'invisible ressemble à l'impossible, le problème à résoudre m'épouvante.

Et cependant le salut se prépare ; les forestiers sont à l'œuvre ; leur chantier est par là, au-dessous de nous , caché par cet amas de rocs ; et voici, creusées dans le granit, les grottes où s'abritent les travailleurs.

Deux marches, un enfoncement sous le rocher qui suinte, moins une cabane qu'un terrier; une cheminée pourtant, ou quelque chose d'approchant, une fente pour la fumée, et, en guise de piliers, deux blocs de granit éclaté, quelque chose de si élémentaire, de si fruste ! Mais si élémentaire est la vie qu'on mène là-haut; l'humanité s'y contente de si peu! Un abri pour la nuit,

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de quoi allumer une flambée de branches de pin pour se sécher après l'averse; il n'en faut pas davantage. ..

La brassée de pins flambe clair dans le noir de la grotte ; une acre et salubre odeur de résine se répand sous la v?ûte, évoquant le souvenir d'autres flambées allumées autrefois dans d'autres gîtes de montagne, en plein air. entre deux pierres devant la couïla des bergers ; et je revois la cabane, les troupeaux qui descendent des pâturages faisant tinter leurs sonnailles, et la fumée qui monte toute droite dans l'air calme.

Un dernier effort maintenant pour escalader la cime. Plus de sentier ; à peine un peu de terre où le pied glisse. Rien que des blocs déchirés, des cassons de granit, une ruinaille qui dégringole, poussée par le coup de balai des orages; et parmi, debout encore, en équilibre, une corniche en surplomb, un éperon ébréché,un escalier tronqué qui descend dans le brouillard, peut-être dans le vide...

Des fleurs parmi; les dernières. Sans parfum

celles-ci, comme épuisées de l'effort de vivre... Belles cependant , mais d'une beauté étrange ; rhododendrons à grappes roses, d'un rose si tendre , presque transparent; gentianes d'un bleu intense, presque dur, les tiges trop courtes laissant aller leurs urnes penchantes mystérieusement entr'ouvertes au ras de terre ; à peine une plante, rien qu'une fleur.

Et plus haut, encore, toute seule, et la plus insolite : l'édelweis , une étoile blanche , d'un blanc mat, cotonneux, comme taillé dans du velours. Est-ce une fleur, est-ce un peu de neige qui reste fixé sur urt brin d'herbe?

Le brouillard a remué tout à coup ; la masse endormie s'anime; comme un linceul au vent, le voile s'agite ; de subites déchirures découvrent la montagne; très haut en face, de l'autre côté de la vallée , des êtres monstrueux apparaissent , des figures sourcilleuses de rochers , des crêtes déchiquetées de montagnes mortes ; visions d'un instant , apparitions funèbres qui pâlissent à travers l'échevèlement des fumées en

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fuite. Elles s'agitent, les fumées; elles tourbillonnent comme des âmes en peine , flagellées par des courants contraires, vomies par les noirs soupiraux des vallées, aspirées par les cheminées géantes de la montagne. Un monde chaotique, insaisissable, chancelle devant nous; terre ou ciel? montagne ou plaine? Ici, en plein vide, cet amas de blancheur, est-ce un nuage? est-ce un glacier ? et ces fils d'argent qui ruissellent dans du noir, est-ce un champ de neige, est-ce une cascade ?

Le névé de Culaous peut-être ; la cascade de Lutour sans doute.

Et là, visible sous nos pieds entre les aiguilles de rocher et les sapins rompus, voici les maisons de Cauterets : un amas de pierres grises, quelque chose comme un récif et des trous à travers, des vides qui sont des places et des rues.

D'ici cela a l'air mort, abandonné, et si lointain ! Puis, brusquement, comme si un souffle avait passé dessus, la ville morte s'anéantit, disparaît dans le brouillard.

La cascade a disparu en même temps ; disparus les sapins de Peyraute et le champ de neige de Culaous.

Le voile s'épaissit; le brouillard coule. Il faut descendre.

Lentement, silencieusement, nous plongeons, ombres mouvantes parmi les ombres immobiles des choses.

Devant nous seulement , oscillant à trois pas dans le gris, une tache bleue qui marche.

C'est le bouquet d'iris qui descend avec nous, planté dans le sac du guide.

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