‹ Pays et paysagesChapitre 26 sur 58 · ADIEUX · texte numérisé non relu

ADIEUX

Ces airelles qui commencent à bleuir le long du sentier qui monte au Pont d'Espagne, je ne dois pas les cueillir; ces baies vertes des sureaux de montagne, je ne les verrai pas pencher sur le cristal des gaves leurs grappes de corail.

Je suis un passant de ces sentiers, un étranger venu pour un jour ; et ce jour va finir.

Ce qui est là devant moi, cette herbe tendre, ces bouquets de frênes avec leurs feuilles découpées, frissonnantes, cette maison de paysan et les

seilles en bois de hêtre qu'une femme lave à l'eau glacée du torrent, et au-dessus des pierres noires du toit, cette ombre veloutée, odorante, de la sapinière, tout ce que chaque tournant du chemin me prend de la figure des choses, est comme mort pour moi, enseveli déjà dans le passé.

Et je ne rencontrerai jamais non plus ces visages qui me regardent, ces existences coudoyées et qui, mêlées un moment à la mienne, vont s'en aller d'elle — probablement pour toujours.

Je sais peu de chose de ces visages, peu de chose de ces arbres, de ces plantes, si différents de nos arbres, de nos plantes de la plaine; peu de chose encore de ces montagnes énormes, à peine devinées dans leur forme qui change selon qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne d'elles.

D'où vient donc l'attendrissement qui me gagne au moment de quitter ces visages, ces fleurs, ces rochers? Ma voix tremblait tout à l'heure en disant adieu à cette presque inconnue rencontrée un jour au lac de Gaube , et, en envoyant un dernier regard à ces forêts suspendues de Péguère, à cette étrange muraille de rochers et de sapins qui a tenu pendant quelques jours ma vie

enfermée dans son ombre, j'ai senti mes yeux se mouiller.

Oh! cette ombre de la montagne, cette ombre magique, ensorcelante! Oh! le charme inexplicable des choses étrangères , des choses vues en passant et qu'on ne doit pas revoir!

Page 1