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MATINES

La nuit; l'hiver; des lieues d'obscurité; un infini de silence.

Dans l'étendue confuse, une ville monte; les maisons serrées en tas, appuyées l'une à l'autre comme un troupeau, sous la garde du grand berger noir, le clocher, debout sur le vague du ciel.

Il gèle; quelque chose travaille en l'air, qui raidit les herbes ; la mort passe.

Tout à coup, dans l'effroi de ce calme, din, din ! une cloche tinte au bout du faubourg, une cloche de couvent.

Din, din! La cloche feutrée de givre sonne mat; la corde échappe aux doigts engourdis de la tourière.

Din, din ! Une sonnerie grêle, comme arrivant d'un autre monde à travers des épaisseurs de limbes; et la sonneuse elle-même a l'air d'une ombre; sans corps, sans figure, encapuchonnée, ensevelie sous la bure, fixée dans un mouvement d'automate, une révérence raidequi suit le balancement de la cloche écartant et ramenant les voiles noirs.

Din, din! Le carillon s'en va, frôlant les cloîtres, rasant les murs, se perdre dans la solitude des jardins glacés, au bord des parterres, poudrés de blanc, au fond des charmilles nues où grelottent des saintes vierges transies.

Din, din! La voix fêlée, tremblante, monte le large escalier, enfile le corridor et discrètement : din, din! vibre aux portes des cellules.

Oh ! le bon sommeil des nonnes ; le sommeil paisible sous les rideaux blancs, croisés au-dessus du lit comme deux ailes !

Un sommeil blanc aussi, candide, régulier, allongé dans des attitudes hiératiques et conventuelles, la tête renversée droit, les mains jointes dans le geste de la mort; un sommeil rigide, oublié, dirait-on, sous de la neige ou pétrifié sur le couvercle d'un tombeau.

Il v a des lèvres tendues qui ébauchent l'amen d'un dernier Pater ; des moues inconscientes qui trahissent la piqûre du cilice; des fronts tourmentés où pèse comme un cauchemar l'ombre d'un scrupule...

Din, din! Le battement suprême de la cloche s'évanouit au lointain des corridors, et déjà, cheminant de cellule en cellule, la tourière jette à travers chaque porte le Bcncdic a mu s Domino! — Dco gratias ! renvoie la cellule.

Et cela fait bientôt toute une volée de Deo gratias qui partent : des graves, des aigus, des solennels, l'un soupiré du bout des lèvres, l'autre lancé à plein gosier, celui-ci flûte avec onction, celui-là tombé sèchement, par habitude; sans compter ce dernier, un Deo gratias paresseux, bâillé à moitié, étouffé entre les dents blanches de quelque novice.

Le couvent remue; les nonnes s'habillent. Sans regarder, les yeux en l'air; un signe de croix et vite! Du bout des doigts, en trois gestes, des gestes appris, mesurés, scrupuleux, elles endossent la sainte livrée.

Pas d'autres témoins que les étoiles du ciel. Encore, pour amortir leurs regards, le givre a-t-il,

sur la transparence des carreaux, brodé ses rideaux de rieurs.

Vite! La guimpe s'étale toute raide, aplatissant le corsage; vite! la coiffe s'ajuste aux cheveux coupés ras, et la jupe de bure tombe à grands plis avec une musique de grains de chapelet froissés. C'est fait. Une cellule s'ouvre, puis une autre, discrètement, et des ombres glissent dans les corridors étoiles de lampes suspendues.

Une nonne plus leste, plus pressée peut-être à son rendez-vous nocturne, touche la première le pavé du chœur.

Une salle haute et nue, avec de grands espaces d'ombre vers la voûte. Au fond, pareil à une immense toile d'araignée, un grillage noir la sépare de l'église, et, à travers les losanges, la silhouette d'un autel apparaît.

Étouffant leurs pas, amortissant le choc de la porte, les religieuses arrivent. Avec des bruits d'âmes, ténus, imperceptibles, elles gagnent leurs places, aussitôt prosternées dans des attitudes impassibles, confondues avec l'immobilité des stalles et des murs.

Le chœur s'emplit; une retardataire entre après les autres, laissant battre la porte et réson-

ner ses sandales sur les carreaux. Deux coiffes, trois coiffes, se tournent de son côté, puis se détournent ; c'est tout.

Encore deux minutes de silence.

L'office a commencé.

Une voix part du fond; très étrange; une voix de fantôme, aiguë, vibrante, inflexible, scandant sur un rythme bizarre les psaumes latins.

La voix se tait; d'autres reprennent en écho; et c'est très émouvant, ce dialogue, ces versets alternés qui se répondent dans l'obscur.

A cette heure suspecte, dans le mystère de ce temple endormi, on dirait de quelque rite secret, de quelque incantation de magie blanche; et l'on attend, angoissé, le Dieu tjui va paraître, le miracle qui va s'accomplir.

Le Dieu vient; le miracle s'opère. Regardez! Comme si l'évocation liturgique allumait le flambeau du matin, comme si la candeur des âmes en prières appelait les clartés de l'aube nouvelle, voyez pâlir là-haut les sombres verrières.

Les psaumes s'égrènent et des filtrées de blancheurs coulent dans la pénombre. La rangée des stalles sedécoupe en noir sur la nudité des murs, et, au-dessus, les grands tableaux de sainteté étalent

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leurs couleurs d'apothéose : des frissons d'ailes blanches dans des bleus de paradis, des cœurs à nu, distillant leur pourpre goutte à goutte.

L'aube croît, et d'en bas montent, verslajeune lumière, les strophes enflammées du Te Deum.

Dieu soit loué ! La prière a vaincu ; le jour est né. Sois béni, Père céleste! Toi qui tiens les nuits dans ta main gauche et les jours dans ta main droite, merci d'avoir ouvert tes doigts pleins de rayons !

In te, Domine, speravi; non confundar in œternum.

La dernière strophe expire longuement sous les voûtes.

Matines sont dites; laudes vont commencer.

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