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EN SEMAINE SAINTE

A Saint-Etienne, le dimanche des Rameaux, à la grand 'messe.

Devant nous, au delà des balustres de marbre rouge du banc de communion, c'est le sanctuaire en hémicycle, l'autel, et au-dessus de l'autel, l'énorme retable ; toute une architecture pyramidante : des portiques, des niches, des colonnes, des entablements, des frises, des volutes; ornements sur ornements ; une profusion de coquilles et de guirlandes, une cascade d'anges, des grands, des petits, des moyens, en cariatides, en porteécussons , en porte -cartouches. Deux figures

ailées, au sommet, se penchent en équilibre de danseurs, des palmes dans les mains.

Mais le motif central, le bas-relief qui représente la lapidation de saint Etienne est voilé d'une serge violette; drapées aussi les croix et les statues; le dénuement liturgique du carême éteint la somptuosité, la vie gesticulante du décor. Audessus seulement, à travers le lacis des nervures, monte comme un ciel d'aube ou de crépuscule, la flambée violente, ou la pâleur recueillie des vitraux...

Personne encore dans le sanctuaire, personne dans le chœur. Sur une table drapée de violet, à gauche de l'autel, des rameaux d'olivier font un tas de verdure grise d'où s'élance, en courbe solennelle, une longue palme emmanchée de velours rouge.

Les séminaristes arrivent , deux par deux , graves sous la blancheur empesée des surplis. Après eux, un par un, ce sont les chanoines, reconnaissables à leur camail liseré de rouge : un défilé de vieilles têtes d'argent, de figures poupines et fleuries, et d'autres, à la suite, émaciées, creusées, transparentes.

Neuf heures sonnent. L'office commence. Les

chantres psalmodient des versets de psaumes, des stances d'hymnes sur deux tons alternés. A l'antienne, ce sont les soprani des enfants de chœur, des voix grêles, aiguës qui fusent vers la voûte.

Puis, sur une invitation de la cloche, le cortège de la messe fait son entrée dans le chœur, gravit les marches du sanctuaire. A mesure qu'ils arrivent, les officiants se groupent, prennent place selon leur dignité et leur fonction. Le cardinal archevêque est le centre de l'action liturgique. C'est un grand vieillard rose et blanc, avec une figure solennelle, un peu éteinte... Une nuée d'acolytes l'entourent, le servent : maître des cérémonies, assistants, diacre et sous-diacre, clercs en petit collet, valet de chambre en culotte courte, et des noirs, et des blancs et des violets. Tout ce monde évolue gravement, s'agenouille, se prosterne devant Son Éminence; des mains se tendent vers lui, préviennent ses gestes, le coiffent, le décoiffent, l'habillent et le déshabillent; il y a le porte-bougeoir, le porte-missel, le porteaiguière, le porte-crosse, le porte-croix, le portecoussin, le porte-mitre. Le cardinal est là comme une idole, accablé sous le poids et la complication

des ornements archiépiscopaux. Il v en a de rechange pour chacune des cérémonies : deux mitres, une en or, l'autre en argent, et à certains moments, remplaçant la mitre, la barrette, la calotte rouge... Un détail curieux : les souliers de satin blanc, qui se découvrent au moment où le cardinal descend du trône pontifical; c'est comme une élégance suprême, une chaussure de cour, de cour céleste.

La cérémonie a commencé.

Un hosanna part en antienne avec des notes de splendeur, des évocations de palmes, de verdure triomphale. C'est le rameau d'olivier au bec de la colombe, c'est la palme de la victoire gagnée par Jésus sur le prince de la mort. Les fraîches images, les ingénus svmboles s'épanouissent à flots sur les lèvres de l'officiant écarlate qui allonge sa main tremblante pour bénir les rameaux. La distribution faite, la procession descend du sanctuaire. Une palme ou un rameau en main, le long cortège traverse le chœur, s'allonge dans la nef; on dirait une forêt qui marche.

La procession sort, les portes se ferment; et, dans le silence de l'église vide, montent avec des éclats de fifres les voix des enfants de chœur

restés dans la nef... Dialogue étrange, adjurations symboliques, sommations implorantes...

La divine comédie s'achève.

Les portes se rouvrent, un flot de lumière vraie, de lumière grise de la rue, se mêle aux poussières mystiques, aux volutes bleues de l'encens.

Jeudi saint; la visite aux tombeaux. Ce sont les reposoirs de fleurs où se réfugie, exilée pendant deux jours de l'autel, la divine Eucharistie. Chaque église , chaque chapelle de couvent a dressé son monument de verdure et de cierges. Les lamentations des infirmes et des pauvres montent du seuil enténébré des porches et, à l'intérieur, les sollicitations des quêteurs et des quêteuses, le tintement des gros sous et des piécettes dans les plateaux d'étain tendus pour l'aumône, guident les pas des curieux et des pèlerins...

Nous commençons parleCarmel. Très étrange et concordante monotonie de l'avenue, dépouillée, aride, entre deux murs très hauts, qui fait à la

chapelle comme un seuil de désert... Au bout, l'accueil sévère d'un haut perron prépare à l'aspect de la chapelle toute en hauteur, avec sa coupole orientale et son unique statue du prophète Elie emporté dans un geste d'élan, d'ascension violente vers le ciel.

Au Refuge. Un couvent neuf, inachevé; de longs corridors, des cloîtres nus, des murs sans enduit; la chapelle, elle-même, est presque vide, et plus vide encore le sanctuaire : un autel tout seul, sans une stalle, sans un siège autour, sans rien qui annonce une présence humaine... Les fidèles sont là cependant, mais invisibles, cachés derrière trois immenses grilles en cintre surbaissé qui s'ouvrent des trois côtés du sanctuaire... Celle du fond, à mailles plus larges, laisse voir la profondeur d'une seconde chapelle, et à l'autre bout de cette chapelle, agenouillées à une vague tribune, des figures blanches, immobiles de religieuses.

Chez les sœurs de Notre-Dame, les voiles violets autour des statues s'atténuent en gazes légères, et ces gazes, de nuance très tendre,

moulent les formes, les gestes des saints et des saintes en terre cuite. Il semble qua travers ces transparences les gestes soient plus mignards, les statues de couleurs plus fades.

Mais les sœurs de l'Espérance nous offrent le chef-d'œuvre du joli. C'est une toute mignonne chapelle, blanc et or, les murs drapés de mousseline pailletée, fleurie de bouquets d'or; de sveltes banderoles, des écussons et des devises flottent; et le décor léger, virginal, s'enferme entre deux palmiers artificiels, deux arbres en or, annonciateurs chimériques de ce tombeau pour demoiselles riches.

Le Stabat à Saint-Jérôme. Un escalier dérobé, un couloir poudreux, encombré d'accessoires. J'entre dans une loge. En face, de l'autre côté de la salle, d'autres loges s'ouvrent sur le pourtour en hémicycle d'une salle très ornée, décorée en style Louis XVI. Entre les pilastres engagés, ce sont des attributs en relief, des figures minces, des poses alanguies, drapées de tuniques et de peplos antiques... Je me penche au bord de la

loge. Le théâtre est une église : deux salles, d'inégales dimensions, cintrées toutes les deux en forme de guitare. La plus étroite sert de chœur, la plus large de nef. La chaire est entre les deux, et en face de la chaire, le banc des marguilliers fait comme une avant-scène. Le tombeau est à l'entrée, sous l'orgue; des draperies rouge, blanc et or ; un autel échafaudé, très haut, couvert de rieurs et de lumières ; un crucifix couché en long devant l'autel. C'est la mise en scène du Stabat.

Huit heures. Le clergé fait son entrée; courte oraison : un signe de croix , c'est fini. Et le concert commence. Je reconnais Y I nflammatiis de G. Salvaire, que chante une mondaine quasi professionnelle. A la fin de la stance sur le point d'orgue, frisson léger du public; on s'étonne de ne pas entendre le bruit des applaudissements.

Vendredi saint. Traversé le Boulingrin plein de soleil; les ormeaux en fleur font une ombre maigre, persillée, sur les allées blanches. Autour du jet d'eau, des jacinthes épanouies d'hier en-

voient une odeur tiède, capiteuse. Des bébés et des nounous aspirent la douceur printanière... La joie de vivre éclate dans les pépiements des moineaux, dans la cadence des rondes enfantines... Sur la place Saint-Etienne, le clocher de brique et son léger campanile se revêtent de cette transparence rose qui est comme la nuance juste du bonheur.

Je franchis la porte de la cathédrale et tout change... Des rideaux gris, pareils à des toiles d'araignée, éteignent la flambée des rosaces, des verrières; et, en accord avec la grisaille des draperies, avec la grisaille de la lumière, c'est dans le chœur, la récitation lente, monotone de l'office des ténèbres. Toujours la même note, et, à la fin de chaque verset, une chute -brève comme le tintement d'un glas. Le sanctuaire est vide, rien qu'un chandelier triangulaire et son maigre éclairage d'une tristesse qui s'aggrave de quart d'heure en quart d'heure, à mesure que le prêtre éteint les cierges. Ils meurent l'un après l'autre. C'est comme une veillée de mort, une descente au sépulcre. Un seul cierge reste allumé au sommet du triangle. Le prêtre le cache un moment derrière l'autel, puis le rapporte.

Et pendant cette agonie lente des lumières et des voix, dans l'ombre épaissie des bas côtés, glisse le peuple muet des dévotes. C'est l'heure des chemins de croix, des confessions. Des grisettes en cheveux, des mondaines en toilettes appropriées, s'agenouillent, se prosternent de pilier en pilier. ..

Une dame d'âge, de dévotion confortable, fait suivre son prie-Dieu, se laisse aller dans le moelleux d'un coussin. Plus loin, c'est une fille du peuple, une figure pâle, ardente, toute en regards... Elle va d'une station à l'autre le corps abandonné, les mains jointes très bas, le menton dans la poitrine, dans une attitude de pénitence excessive comme on en voit aux saints et aux saintes des vitraux.

Toulouse, 2=; mars-2 avril.

Secoue-toi, Julite, petite Julite de Fontblanque! La plume du lit est chaude, et dans le pré l'herbe est si fraîche, l'herbe nouvelle! Secouetoi ! Ce n'est pas ton miroir qui brille dans l'obscur de la chambre; c'est le soleil déjà haut qui te fait signe à travers la fente du volet.

Lève-toi, Julite, petite Julite de Fontblanque!

Regarde! L'érable, devant ta porte, se hâte de fleurir. Hier encore il était aride et noir, et maintenant le voilà couronné d'or comme un jeune roi. Et les pêchers, les pruniers, regarde le joli travail qu'ils ont fait depuis hier! Regarde les belles guirlandes neuves, les guirlandes blanches, les guirlandes roses , nouées aux branches du versrer!

Printemps des filles, printemps des fleurs, la saison du bonheur est brève, Julite, petite Julite de Fontblanque! Dépêche-toi, lace tes souliers, croise le fichu d'indienne sur ta poitrine. Descends! Le printemps s'avance. Vois! La lune est mince, là-haut, dans le ciel tendre, la vieille lune d'avril. Déjà tes pieds, au bord du chemin, écrasent des violettes mortes, et voici s'allumer à la crête des murs le flambeau nuptial des iris.

Dépêche-toi! la saison t'appelle, Julite, petite Julite de Fontblanque!

Descends! Ton tour est venu d'entrer dans la danse, de sauter au bras du danseur.

Dépêche-toi! L'an dernier, c'était Bièbe d'Escalas et Marie des Brugues. Oh! comme elles ont sauté, comme elles ont tourné, t'en souviens-tu? Et maintenant Bièbe est mariée et Marie est toute pâle d'avoir perdu son amoureux. C'est ton tour, Julite.

Écoute ce que te dit la chouette au fond du verger, écoute ce que te conseille l'odeur des lilas. Dépêche-toi! la saison t'appelle, Julite, petite Julite de Fontblanque!

Après les anémones, les iris; après Julite, Janon des Boscarles. Pointue et frêle comme un

bourgeon d'avril, elle pousse, elle s'étire, la petite Janon; curieuse, elle écoute la musique de la danse; elle bat la mesure du pied, elle retrousse la jupe, prête à danser à son tour.

Dépêche-toi, Julite ! Le printemps est court, la mort est prompte. Ne fais pas comme celles qui meurent si tristes de n'avoir pas aimé. Pense à Zabeth, pense à Lise, pense à leurs regrets maintenant, quand la chouette appelle, mystérieuse, au fond du clos noir, sous les cyprès.

Dépêche-toi, Julite! Déjà les sureaux boutonnent, prêts à fleurir, déjà la grive chante au bois de l'Albergue. Vite, lace tes souliers, croise ton fichu d'indienne sur ta poitrine. Descends! Quelqu'un passe; tu sais bien qui. Il passe lentement; il se retourne, le visage levé vers ta fenêtre. Ne le fais pas languir, Julite, petite Julite de Fontblanque.

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