‹ Pays et paysagesChapitre 37 sur 58 · JARDIN DE PAYSAN · texte numérisé non relu

JARDIN DE PAYSAN

Ce sont deux pieds de giroflées en fleur au bord du mur en pisé d'une maison de paysan. Le

2io PAYS ET PAYSAGES.

mur est ancien, doré de hâle; les giroflées d'un jaune marbré s'épanouissent avec des tons de jaspe somptueux et frais... Au-dessus se tord le bois râpeux d'une treille sans feuilles, et plus haut, festonnée, légère, l'ombre portée du toit de tuiles rouges. Devant, c'est le jardin : quatre carrés avec des poiriers en bordure.

Dans un carré, de l'ail déjà haut; dans l'autre, des choux graines; dans le troisième, des petits pois en rame, les fleurs comme des papillons blancs posés le long de la tige.

Le dernier carré est travaillé de frais, la terre ameublie, en poussière blonde. Une femme est penchée dessus; elle sème, une à une, très soigneuse, des graines de haricots rouges. Un enfant est accroupi près d'elle dans l'allée; un tout petit, pieds nus, tête nue, un chiffon de robe sur la peau. Il se tient là, immobile, avec un sourire épais dans une grosse face paisible, et il serre fortement, avidement, comme une proie, un petit bouquet de giroflées que les abeilles, en quête de nourriture, viennent butiner dans sa main.

Montauban, 5 avril.

ROSSIGNOL DETE,

Je l'avais vu rôder, petite âme inquiète, au bord des lilas, au fond du jardin : une apparition brusque, sautillante, à la lisière d'un massif, une fuite rapide avec un brin d'herbe, un duvet au bec. Il bâtissait son nid. Muet encore ou presque; un cri seulement, un rauquement de la gorge, comme un coup d'archet pour essayer les cordes.

Avril finissait cependant : les lilas fanés se décomposaient en fumée bleue ; l'odeur vanillée des iris montait des plates-bandes. Et, de loin, des fourrés de saules, au bord de la rivière, s'élançaient , passionnées , triomphales , des voix de rossignols.

Il les écoutait sans doute, il s'exaltait à les entendre. Il ne leur répondait pas; il attendait. Il attendait l'émotion plus forte, plus pressante, il attendait l'heure favorable, le silence nocturne où la voix s'étend, se prolonge sans obstacle.

Il était tard, près de minuit, quand il a com-

mencé. J'étais là. Oh! l'admirable artiste! Il hésitait d'abord, il s'arrêtait, étonné de son chant, de ce qui sortait de lui, du mystère de cette voix profonde qui s'en allait vers les solitudes.

Puis il s'animait, il s'enhardissait peu à peu ; il filait un son, battait un trille, gargarisait une roulade. La roulade manquée ou le trille, il recommençait; et c'était un travail scrupuleux et enivré, un apprentissage d'une minute où l'artiste affranchi triomphait du premier coup, sans effort.

D'elles-mêmes, ses tentatives s'ordonnaient, se composaient ; de son âme ingénue la mélodie partait, ardente annonciatrice du bonheur, montait en fusée de feu vers les palpitantes étoiles.

Je l'ai entendu deux mois plus tard, le rossignol du jardin.

C'était au bord des lilas défleuris, par une soirée de lune, chaude, assoupie, languissante. Les grillons, depuis quelques nuits déjà, ne chantaient plus dans les prés ; les courtilières ne chantaient pas encore. Un vent brûlant passait, tombait, à lentes haleinées. Et, quand le souffle était tombé, une lassitude planait, une torpeur morte où s'a-

néantissaient les êtres et les choses, les feuillages inertes, les fleurs exténuées et la lune ellemême , une lune déclinante qui n'avait plus, semblait-il, la force d'éclairer.

Etait-ce la lune malade et la moiteur de l'air? était-ce la maturité un peu lourde et presque brutale de la saison estivale? il faisait triste, cette nuit-là, dans mon coeur.

Le rossignol, alors, se mit à chanter. Il y avait plus d'un mois qu'il se taisait, et ce fut un événement.

Mais que triste, au bout d'un moment, que changée d'âme et de timbre, me parut la voix du chanteur !

Oh ! les fusées en deuil, les roulades comme des pluies de larmes, les trilles pareils à des frissons de fièvre; et des hésitations à tout coup, des chutes brusques au lieu du triomphant point d'orgue !...

Evidemment il chantait par devoir, sans élan. Pour l'espoir d'un second nid, sans doute : la première couvée avait été détruite avant l'heure; et, sans qu'il s'en doutât, c'était sa saison d'aimer manquée qu'il soupirait en appelant un nouvel amour.

Appel sans écho, répété deux ou trois fois encore, plus faible chaque fois et à de plus longs intervalles.

Puis il se tut; et, ni ce soir-là ni le lendemain, je n'entendis la chanson, la chanson triste du rossignol d'été.

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