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AMANDIERS EN FLEUR

Les merles flûtent depuis ce matin dans la prairie, les grives se poursuivent à travers les

peupliers, au bord de l'eau. De la joie monte, s'épand, gagne de proche en proche.

Au ciel, d'un bleu tendre, les nuées s'espacent, floconneuses; toutes avec ce joli rebrousse-poil, cette mèche en l'air, qui est comme le coup de pouce de l'autan.

Il ne souffle pas encore, et c'est lui déjà; c'est la douceur de son haleine, c'est la beauté de sa lumière.

La vie remue; d'un geste lent, qui s'éveille, elle crève la défroque usée de l'hiver.

Les écorces des peupliers luisent, amollies par la montée de la sève ; les cimes des ormeaux s'alourdissent de chatons roses; les sureaux, plus hardis, déplient leurs premières feuilles.

Et des odeurs flottent.

Les blés sentent bon l'herbe fraîche; des violettes exhalent leur petite âme au bord d'un taillis...

J'ai quitté la prairie, j'ai pris le sentier des vignes.

Là, c'est encore toute la rigidité de la saison mauvaise. La terre est rugueuse, compacte; les souches râpeuses ont l'air de racines mortes; et,

au-dessus, couronnant l'enceinte des échalas et des ceps mutilés, la garenne s'étage, sévère, avec des nids en loques à la cime des chênes, et, comme un sourire triste, enguirlandées aux buissons, les houppes blanches de la clématite défunte.

Tristesse! Des branches gisent à terre vidées de leur substance, la peau flasque comme des serpents morts, et, sur nos têtes, les feuilles, les dernières, usées jusqu'à la trame, rendent, agitées par l'autan qui se lève, une musique légère, un bruit de soie fripée , un bruit élégant et funèbre...

Mais déjà, sur la pente opposée, à l'abri du nord, les amandiers commencent à fleurir : quelques fleurs seulement et toutes au haut de l'arbre. Oh! cette floraison des amandiers, si timide , si expressive ! Avec leur joli bouquet blanc, porté en l'air, ils sont les coureurs ingénus qui précèdent le somptueux cortège.

Le printemps est là; le printemps arrive.

C'était une églantine pieuse, une âme vraiment mystique. A la première clarté du jour, pendant que ses sœurs rêvaient encore, engourdies et repliées sur leurs tiges, elle commençait d'entr ouvrir délicatement ses pétales et d'envoyer ses parfums vers le ciel ; — ce qui est la manière de prier des églantines.

Et, le soir, aussi longtemps qu'elle pouvait entendre passer, comme un frisson sur l'herbe, les vibrations de V Angélus, elle continuait à prier et à sentir bon.

C'était une âme pure, sans ombre de coquetterie. Elle ne se mirait pas dans les gouttes de rosée, elle ne se pâmait pas sous le regard des papillons. Ses amis étaient quelques bêtes à bon Dieu et une mante religieuse tout émaciée et réduite à rien par les mortifications.

L'églantine pensait souvent à la mort. Xon qu'elle en eût peur : la mort des fleurs est si

douce! une langueur suprême, une chute lente dans le vide... Ce qui faisait frissonner l'églantine, c'était la crainte de tomber dans la mare qui croupissait au-dessous d'elle et de devenir la proie des salamandres et des crapauds.

— Mon Dieu! soupirait-elle, faites que je meure loin d'ici !

Et Dieu l'exauça.

Vers la fin de juin, comme elle achevait de se décolorer et de se flétrir, vint un petit enfant — était-ce un enfant ou un ange? — blond, rose, en tunique blanche brodée de fleurs.

Il cueillit la mourante et la mit avec d'autres églantines dans une corbeille garnie de dentelles, qu'il portait pendue au cou par un ruban violet.

Puis l'enfant et la corbeille s'en allèrent à la ville, où ils devaient figurer dans le cortège de la Fête-Dieu.

Il v avait là, sur une grande place, d'autres petits enfants déguisés en anges et des jeunes filles vêtues de blanc, et des bannières bleues et des bannières rouges; et les bannières, les jeunes filles, les enfants déguisés en anges entraient, se perdaient dans la vieille, dans l'immense cathé-

drale, qui se dressait, grande ouverte, en plein soleil, bruissante et bourdonnante, pleine du carillon des cloches et des rumeurs de l'orgue qui grondait sous les voûtes.

La procession sortit enfin; le cortège déroula ses ondes d'or et d'argent sur les marbres du parvis.

Et, presque aussitôt, effeuillée entre les doigts de l'enfant, l'églantine s'éparpilla en l'air; elle entrevit, à travers la vapeur bleue de l'encens, le Dieu qui venait vers elle, porté sous le dais écarlate, dans le rayonnement de l'ostensoir.

Et son âme, son âme d'églantine pieuse, s'en alla extasiée, tandis que ses pétales retombaient en pluie molle, mêlés pour y mourir à la jonchée triomphale des lis et des romarins.

l'écluse.

Au bord du Lot, en haut de l'étroite vallée qui remonte vers les solitudes du Rouergue.

Des montagnes sévères, noires de châtaigniers

à l'aspect du nord, égayées au levant de vignobles et de hameaux aux toits rouges, accompagnent la rivière qui se déroule avec ampleur.

A des endroits, la vallée s'élargit; des ruisseaux précipités des pentes rocheuses nourrissent des prés encadrés de vieux arbres ; des noyers se penchent sur les cultures; des luzernières, des blés, des seigles en épis, s'espacent sous le ciel ; et adossée à la montagne, l'ardoise d'un clocher bleuit dans le lointain.

Tout cela très calme : la campagne silencieuse, la rivière lente. ,

En avant, en arrière, la large nappe s'étale d'un seul morceau, et sur cette coulée d'eau paresseuse, des hirondelles toujours montent, toujours descendent, les ailes étendues, avec la régularité de ces flèches empennées qu'on voit sur les plans coloriés des fleuves, où elles figurent l'amont et l'aval.

Le chemin de halage, verdi d'herbes, ne porte aucune trace du passage des chevaux, à peine une foulée au bord dans les menthes, un raccourci de piéton. Les saules livrés à eux-mêmes, oubliés par l'émondeur, ont poussé de droite, de gauche, sans souci du niveau officiel. Puis c'est

une coupure qui s'ouvre, un éboulement du talus qui, faute d'entretien, s'est laissé aller dans la rivière.

Il y a longtemps, sans doute, que la navigation est interrompue par ici, bien longtemps.

Et cependant, voici au bout d'une levée de pierre le terre-plein d'une écluse qui se carre; la maison de l'éclusier un peu plus loin sort des arbres, et, tendue d'un bord à l'autre bord comme la trame d'un métier, la chaussée tisse sans fin ses flocons de mousseline blanche.

Un joli endroit de solitude. Qui sait depuis quand les lourds vantaux de chêne de l'écluse n'ont pas joué dans leurs gonds?

L'araignée file sa toile à l'angle des poutrelles, et des chapelets d'herbes, des rameaux, des brins de foin tombés au long des berges, se sont amassés au devant des portes, tandis que des mousses indéfiniment accrues ont changé en prairie la nappe du radier.

La maison elle aussi a l'air de dormir; l'éclusier est absent; les pigeons s'ébattent en liberté sur les corniches, et des bandes de loriots pillent effrontément les groseilliers et les figues-fleurs... Tout au bout de l'allée droite qui va de l'écluse à

la maison, blanche sur le portail vert une grande affiche administrative porte en tête ce mot qui explique tout : chômage.

Chômage ! le mot saute aux yeux avec son accent circonflexe paresseusement allongé dessus : chômage! Un mot terrible quelquefois, cruellement expressif, mais qui, dans ce gai pavsage, sur ce portail rustique, ne fait qu'éveiller d'aimables idées de vacances, de flâneries permises, de repos administratif.

Heureux éclusier!

Accoudé à la claie d'un champ, sans doute, il s'amuse à voir les faucheurs aller et venir sous le soleil, ou bien, assis jambes pendantes sur le quai de son écluse, il pêche tranquillement à la ligne en regardant couler l'eau.

Entre Viviez et Capdenac, 23 juin.

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