AUTRE ECLUSE
Plus d'une fois, l'été, j'ai fait ce rêve d'habiter une maison d'écluse au bord du canal.
11 doit faire si bon là-bas !
De loin, à voir sortir de la plaine poudreuse la ligne bleue de la levée, à voir le pignon blanc de la maison émerger des ramures, on a comme un avant-goût de fraîcheur.
On approche et déjà l'odeur des menthes vous arrive; l'épilobe, la renouée, l'armoise, tout un bouquet de plantes à tige bien nourrie, à fleurs vivement colorées, monte du fossé vaseux, tandis que les liserons çà et là suspendent leurs cornets humides aux pousses tendres des saules-nains et des osiers.
Encore un pas, l'ombre vous investit; une belle nappe d'ombre versée de haut par une triple rangée de peupliers, d'ormeaux et de frênes étages au penchant des talus et dont les plus voisins frôlent de leurs branches la façade aux contrevents verts.
Rien de gai comme la découpure de ces feuilles qui joue sur le crépi du mur, aussi net, aussi pur qu'un linge lessivé en train de sécher à l'air; rien de frais comme le bruit d'eau qui vient de l'écluse, le grésillement des sources qui naissent aux fentes des portes et fuient en minuscules cascatelles, épanchées dans la vasque resplendissante
du bassin; rien d'heureux, d'épanoui comme la vie de l'éclusier qui flâne, en manches de chemise, du canal à la maison, le filet à l'épaule, la ligne ou l'arrosoir à la main.
Tout le monde s'y plaît à l'écluse, tout s'y délecte, tout y prospère; plantes, bêtes et gens, tout y vit en joie et en santé. Les pigeons de l'écluse ont une façon à eux de roucouler plus amoureuse que les autres, et les hirondelles nichées là-haut, au galetas, gazouillent si vivement au petit jour ! — « Allons , paresseux , debout , chantent-elles. Si tu savais comme c'est joli; viens voir! »
Et c'est joli, en effet, le ruban d'eau qui fuit entre les verdures, entre les joncs qui crèvent de leurs fines pointes les vapeurs légères du matin. Les arbres mouillés frissonnent doucement, et, sur la nappe limpide, toute rosée d'aurore, des éclairs s'allument, des cercles courent, soulevés par les ébats des poissons. Sièges, barbillons et
cabots, la menuaille s'amuse, et c'est chaque fois, l'espace d'une seconde, une flamme d'argent qui saute avec le frétillement, le coup de fouet prolongé des écailles battant l'eau : frrt...
Cependant la façade remue , les contrevents s'ouvrent, l'éclusier descend.
Et, vite, à l'arrosage; à pleins seaux, à pleines comportes; en veux-tu.-' en voilà; une ondée, une cascade, un déluge. Au potager, au jardinet, l'eau ruisselle, et l'on entend avec le glougloutement de l'arrosoir qui se vide, avec le raclement de la sébile de bois écorchant les douves, la pluie qui glisse sur les feuilles, le frémissement des plantes qui boivent, pâmées sous l'averse.
Et les vrilles s'allongent, les hampes s'étirent, les corolles se dilatent; une joie monte à la peau lustrée des oeillets rouges et des roses trémières, tandis que les balsamines calmes reposent abreuvées, la chair pénétrée de rayons.
Les parfums en même temps s'éveillent ; debout
au seuil de la porte, des lis évaporent leur âme lentement, et d'en bas, du potager, émane l'odeur gourmande des abricots que le soleil va mûrir.
Il monte, le soleil, il monte, il dépasse la tête des arbres, il touche le bord extrême du canal, il mord la raie d'ombre où baigne encore la berge opposée. Il n'est que temps, si l'on a quelque idée de friture, de s'asseoir au bord du talus et de jeter la ligne qui tremble et flotte au reflet de l'eau.
On attend, on épie, immobile; et tout à coup, grande affaire! l'image remue, le reflet danse; une libellule bleue s'est posée au bord du bouchon. Mince et vibrante, les ailes dardées en l'air, elle palpite fixée au liège comme une flèche d'azur.
Mais les ailes s'ouvrent, le bouchon plonge; une piquée cette fois. C'est d'abord le goujon qui donne, puis la blanchaille : le cabot, la siège, des nageoires roses, des écailles d'argent. Et pendant que le roseau travaille , pendant que les morts et les mourants s'entassent au fond du panier, là-bas, au seuil de la maison, l'éclusière prévenue hache les herbes odorantes, le fenouil, le cerfeuil, le bouquet de la friture...
L'Angélus de midi sonne; à table, éclusier!
Après déjeuner, par exemple, le soleil gêne un peu; le canal miroite, incendié; l'écluse brûle; la peinture verte des portes s'écaille, le goudron poisse, et dessous, dans la chambre, entre les quais fumants , l'eau tiède s'évapore avec des odeurs de mousse sèche, des exhalaisons fades de bain chaud.
Où se cacher? où fuir la chaleur?
Là, pas bien loin, à ce tournant du canal, dans cette marge d'ombre, sur ce talus embaumé de serpolet et de menthe où l'on s'allonge avec la caresse de l'air frais sur le visage et l'azur du ciel dans les yeux...
On s'allonge, on s'assoupit; et brusquement :
— Ohé, l'éclusier, ohé !
Une barque arrive. Le cheval de halage a déjà fait du chemin sur l'autre berge; la corde tire et tout le canal se soulève, flue en un large pli sous la poussée de l'avant qui clapote, zébré de peintures, moiré de clartés vives, de reflets d'eau qui
vont et viennent toujours en danse sur le noir du goudron.
C'est la Sainte-Catherine , d'Aurillac, ou la Marianne , de Carcassonne ; celle-ci est chargée de terres cuites, de pots à fleurs enfilés en cornet l'un dans l'autre, de jarres, de damesjeannes, de cruchons; celle-là, bondée de futailles en pyramides, qui laissent après elles une odeur d'aigre sur le canal. Et l'une et l'autre, la barquette légère , comme la lourde gabare languedocienne, portent à leur arrière, près de la cage à poulets jaune et bleue et de la cheminée en miniature, la figure toujours joviale du patron, pipe au bec, le corps renversé sur la barre qu'il pousse de l'épaule tranquillement.
— Ohé! l'éclusier!
Vivement, ilfautcouriràl'écluse, et, sanstarder, jouer du cric. Le guichet s'ouvre, l'eau s'échappe ; à ruisseaux d'abord, bientôt à torrents; et ce sont au-dessous, dans le bassin, des gerbes qui s'écroulent, des spirales qui se creusent, des écumes qui dansent, des remous qui tourbillonnent affolés; une vraie tempête entre deux portes ; puis la colère s'apaise, l'orage insensiblement retombe au calme et sur la nappe sans rides, par l'ou-
verture des portes rabattues clans l'enclave, la barque s'avance avec des appels de manœuvre, de l'argot de mer qui sonne étrangement là sur ce filet d'eau perdu dans l'immensité des campagnes.
Démarre ! A peine remplie, la chambre déjà se vide, la seconde écluse s'ouvre, et, un moment enfermée, prise au piège entre les murailles, la barque file, va délivrée avec des holà oh! des hardi là! qui se perdent dans l'éloignement, dans la perspective rétrécie où se rejoignent les verdures.
La barque fuit, et le jour s'en va; les flammes du couchant meurent assoupies dans la limpidité de l'eau plus claire; l'air fraîchit; et, tout à coup, déchirant la première tombée du silence, des coassements, montent en roulades sonores des bords du canal ; d'autres voix partent en même temps de l'étendue; grillons, courtilières, tous les chanteurs du crépuscule bruissent ensemble,
et leurs musiques se mêlent en une rumeur sourde, qui tantôt s'enfle et tantôt s'abaisse lentement. Il fait nuit.