SAINT-SEBASTIEN
Hôtel neuf, dans le quartier neuf, au bord de la Concha; rien de local que l'équipe des servantes ; des figures de race, un peu rudes, d'une expression brutale qui deviendrait facilement tragique; et sur ces figures, les noms de baptême des héroïnes connues du roman ou du théâtre :
i8 PAYS ET PAYSAGES.
Michaëla, Carmen, Rosario ; toutes avec des tignasses effrénées, des yeux fendus large, des lèvres épaisses à pulpe de fruit mûr.
La Concha : un alignement de maisons peintes à l'huile, suantes sous leur couche de rose tendre ou de blanc crème comme une actrice sous le fard, et des ornements étriqués dessus, des apurements de galeries, de l'architecture en sucre. Sur ce décor fade , les nuances vives des toilettes de jeunes femmes penchées aux fenêtres et jouant de l'éventail.
Somptueux, un peu plus loin, le Casino, fortement polychrome, fier de ses valets de pied à livrée orange et amarante , des laquais moustachus à poses théâtrales, — tels d'inconscients Ruy Blas.
Dimanche. Des cris d'enfants nous réveillent après une nuit de fièvre, la tête promenée sur l'oreiller insolite trop étroit et pas assez long. De tout petits garçonnets crient les journaux du matin avec une insistance féroce et nasillarde, d'un accent exotique.
Et très exotiques aussi, d'une fêlure jamais entendue, les sonneries des cloches dominicales qui appellent les fidèles à la messe.
Voici la cathédrale, en haut, adossée à la montagne ; le clocher en pierre jaune se profile sur la verdure matinale, et au fond de la rue droite — toutes les rues ici sont droites, de longueur et de largeur à peu près pareilles — la façade, jaune aussi, se carre portée sur un perron de marbre. Façade pompeuse, avec une profusion d'ornements rococo, de coquilles, de corniches, d'astragales...
Dans une niche festonnée, le patron de la ville, saint Sébastien, reçoit une flèche comme qui joue aux grâces, le mollet tendu, dans une attitude de maître à danser.
L'intérieur, comme à Fontarabie ; plus propre seulement et plus riche. Les murs, les piliers, les autels même disparaissent sous le fouillis des décorations, des motifs; les rangées de saints et de saintes se superposent en pyramides comme au cirque, peinturlurés, habillés, vivants , et des rayonnements parmi, des gloires, des nuages à transparents roses. Les autels ne sont plus des autels ; les piliers habités jusqu'à la voûte ressemblent à des mâts de cocagne, portant tout un peuple de bonshommes bizarrement campés, un pied en l'air, des martyrs poupins et souriants, des évêques dorés sur toutes les coutures. Les
yeux blancs regardent, les gestes parlent; c'est l'art espagnol, précieux et tragique, tourmenté et redondant, réaliste et mystique ; quelque chose comme le parafe d'un maître d'écriture qui imiterait Michel-Ange!
Drôle d'art, drôle de religion ! Comme c'est loin de nous, malgré le symbole pareil, ce catholicisme d'au delà des Pyrénées ! Sommes-nous à l'église ou au théâtre ? L'orchestre est là confortablement installé dans la tribune, très copieuse, débordant sur la nef. Un orchestre complet; les basses ronflent, les violons modulent, les flûtes rossignolent avec des trémolos mignards , des points d'orgue à crier : Bis! Une musique d'opéra ou plutôt de ballet, une musique à roulade et à ronds de jambes !
Mais tout à coup le spectacle change. A grand bruit d'anneaux grinçant sur les tringles, les rideaux se ferment sur les hautes verrières. La nuit se fait, laissant à peine voir le prédicateur qui monte en chaire.
Disparu dans les ténèbres, le prêtre n'est plus qu'une voix, une voix très âpre, nasillarde, qui résonne sous les voûtes comme la trompette de l'archange.
Dans la nuit, dans le silence de l'église, la parole descend, plane sur les fidèles qui écoutent tête baissée , immobiles comme un troupeau sous l'orage. Mais l'orage finit ; la voix expire, adoucie par la bénédiction suprême; et aussitôt la lumière renaît, la musique recommence.
Ile, mis s a est.
Dans la foule ; des crieurs vendent des illustrés comiques ; sur la première page une charge anticléricale, une procession de curés pansus et mafflus, portant à Rome le denier de Saint-Pierre. A côté de ces vendeurs, des gamins de sept à huit ans offrent aux promeneurs du dimanche des traductions de Paul de Kock et de Pigault- Lebrun.
Deux types d'Espagnols : un très gras, à menton épais, à fortes bajoues ; l'autre décharné, les pommettes crevant la peau. Et chez le gras, comme chez le maigre, toujours l'air dur, la férocité sensuelle du mystique : quelque chose de rude et de grave.
Il y a bien de la dureté aussi, malgré la coquetterie du sourire et du regard, sur les ligures des filles du peuple, des boutiquières qui passent ;
presque toutes jolies, d'une beauté de race sans expression, sans physionomie individuelle ; presque pareilles.
Rien n'est plus loin que ce genre de beauté, de l'air sucré, du vide souriant de certaines figures de mondaines françaises. Ici on sent très bien, et cela relève singulièrement la bestialité de certains types, on sent la passion présente ou en puissance.