‹ Pays et paysagesChapitre 41 sur 58 · GIBOULÉES · texte numérisé non relu

GIBOULÉES

Pluie et soleil. Des nuages courent, légers, d'une blancheur d'ouate ; ils s'épaississent peu à peu, se gonflent, alentis, lourds de chaleur. Puis ils crèvent.

Une averse pour rire , un coup d'arrosoir à fines gouttelettes sur les feuilles, sur les fleurs nouvellement nées. Trois gouttes, et c'est fini; aussi prompte que l'éclaboussure de l'hirondelle ricochant de l'aile au fil de l'eau, l'averse a dis paru .

La pluie s'en est allée; les diamants restent.

Dans l'allée de la vigne , sous la voûte des pêchers et des pruniers en fleur, c'est, semé en l'air, jeté au fin bout des branches, tout le joli scintillement des rivières adamantines, la flambée des grenats et des rubis tressés en guirlandes sur la robe blanche du printemps.

Les joailleries s'éteignent brusquement. Sur le rire étineelant du soleil, c'est de nouveau le rideau tiré d'un nuage. L'air fraîchit, le vent souffle. Autre giboulée. De la neige, cette fois. Oh! pas bien méchante! des flocons espacés qui, dans la bouffée de la bise, se mêlent aux pétales tombés des amandiers en fleur.

Et déjà la neige ne coule plus. C'est maintenant une pincée de grésil , une averse blanche qui tambourine à roulements légers : telle une musique pour un ballet de fées.

Tout est blanc une minute. Comme une jonchée de perles dans le jardin des légendes , le givre se tasse aux plis de l'herbe, au creux des sillons.

Une minute. Et le décor a changé. C'est le soleil, c'est la chaleur, un bien-être où les plantes se dilatent, où les papillons éclosent. Neigeux comme la fleur des pruniers, soufrés comme la fleur du saule, les papillons festonnent, hésitent en l'air, naïfs et frileux, étonnés de vivre...

Les papillons festonnent, les lézards, en des fuites brusques, froissent les feuilles mortes, une couleuvre glisse dans l'herbe sèche, le long d'un talus, des ébats de orenouilles troublent l'eau

épaisse, irisée, qui tiédit au bord de la source.

La chaleur monte.

Une odeur fade de pourriture végétale se lève des fossés vaseux , des ruisseaux obstrués de feuilles et de branches.

La chaleur monte; l'orage menace; le ciel encore une fois s'obscurcit. C'est d'abord une buée grise, laiteuse, comme de la sève en suspension; puis la tache s'épaissit, tourne au noir; et, sur ce noir bleuté, livide, les fleurs paraissent encore plus blanches.

Près de moi, à l'entrée d'un champ de blé, un prunier s'étale, vêtu de blanc jusqu'au bout des branches. Fragile et paisible en ses habits de triomphe, il sourit sous la menace.

Le vent se lève. Brutal, il couche devant lui les jeunes blés, balance l'éventail fleuri des ormeaux. Il approche, et tout à coup, arrachées ensemble, les fleurs trop mûres du prunier s'envolent effrayées, s'éparpillent à terre.

L'arbre est tout noir maintenant.

Et une tristesse me vient à penser que c'est fini, que la plus jeune saison de l'année, la plus charmante, est déjà close.

Oh ! cette mort du printemps blanc !

FLI... FLIO...

Fli... flio...

Ce sont deux gouttelettes qui naissent au goulot du robinet en col de cygne.

Elles naissent, elles perlent un moment suspendues et sautent dans la baignoire.

Fli... flio...

L'eau se ride imperceptiblement et tremble dans l'émail, et le frais décor du cabinet de bains, les losanges à la mauresque, les appareils en nickel , la table et son napperon blanc, tout cela tremble aussi, remue doucement au reflet de la baignoire...

Fli... flio...

Le bain est prêt ; j'entends de l'autre côté de la cloison le bruit de rouet de la noria, le coup de collier du cheval qui pousse le manège et la chanson des godets qui se versent l'un après l'autre dans le réservoir.

Et je vois le long corridor aux larges baies

aveuglées de rideaux rouges et le jardinet devant, fleurant l'œillet et la lessive, la claire-voie où sèchent les peignoirs, le jet d'eau qui fuse, les abeilles qui festonnent et l'allée de platanes taillés, noire d'ombre, avec des statues de plâtre encadrées dans des niches de feuillages et quelque chose de vert qui palpite au fond entre deux branches : la rivière !

Fli... flio...

La rivière !

La grande baignoire enfermée dans le frisson des saulaies grises ; la belle eau vivante qui s'étire en fils légers, qui s'élargit en nappes, qui se brise aux graviers, meurtrie à la froideur des cailloux blancs.

La lumière joue dessus ; des paillettes s'allument, des moires dansent, des transparences s'enfoncent, et, en amont, tendue d'une rive à l'autre, comme la trame d'un métier, la chaussée tisse sans fin ses flocons de mousseline.

Fli... flio...

Regardez d'une rive à l'autre le pur cristal qui s'épanche, et, à travers le cristal, les longues mousses qui apparaissent, les madriers, les pieux de chêne noir, toute la vieille armature de la

chaussée lustrée au frottement de la rivière.

L'eau saute et des spirales se creusent, tournent ; on dirait des cornets de verre filé , des sveltes guirlandes de liserons tremblants...

A lentes poussées, les courants descendent, remontent, promenant des chapelets d'herbes, des écumes, le long des îlots d'arène rose qui se soulèvent et affleurent pareils à des épaules de nageurs.

Fli... flio...

Midi!

Bue par les moulins , évaporée , la rivière baisse ; la chaussée gronde à peine, ce n'est plus qu'un filet de voix qui chantonne, un filet d'eau qui frétille.

Puis, rien. Le silence.

L'eau flambe. Un soleil y habite, y roule ses larges écailles de métal blanc.

Fli... flio...

Vite ! en frôlant les libellules vertes raidies, hypnotisées à la pointe des joncs, en poussant du coude le martin-pêcheur qui fuit en dévidant son fil d'azur...

Vite ! en respirant l'odeur des menthes flétries par le soleil...

Vite! jusqu'aux sources glacées, intarissables, de la rivière.

Déjà l'eau froide, torrentueuse, court frangée d'écume à l'ombre noire des vergnes et des noisetiers.

Fli... flio...

Ce n'est plus la rivière ; c'est le gave.

Couleur d'or, couleur d'argent, couleur des pierres minières de la montagne, on dirait que l'eau coule sur un lit de joyaux.

L'eau coule, et une fraîcheur monte de la vallée ruisselante de sources.

Elles naissent aux pentes des herbages, elles suintent aux cassures des schistes, elles chantent en courant au bord de la route.

A chaque pas ce sont des vannes qui s'ouvrent, des canaux qui jaillissent , des rigoles qui débordent.

Des morceaux de prairie inondée luisent au soleil, des ardoises bleuissent à travers des pommeraies vertes...

L'air flotte, vaporeux, chargé d'une innocente odeur d'étable et de pâturage.

Fli... flio...

La vallée s'assauvagit, se creuse ; le gave affolé

bondit à travers un chaos de rochers en ruine.

C'est la cascade.

Des fleurs, une ancolie , un lis, pleurent au bord, frissonnent, tourmentées, prises de vertige ; des sapins cassés, noircis, se penchent...

Dessous, l'abîme : deux murailles à pic et une fumée blanche qui passe, un écroulement d'écume dans du brouillard.

Fli... flio...

Entre les pins rouges, par-dessus l'épaule des granits, du bleu remue, une goutte d'azur s'étale; le lac !

Autour, des pics décharnés, des champs de pierre peuplés de rhododendrons et d'iris en fleur.

Du froid tombe d'en haut , des couloirs de neige, des glaciers crevassés de vert ; un froid exquis à savourer sous la morsure ardente du soleil !

Un printemps de montagne, fragile et hâtif, un printemps de rêve a commencé d'éclore...

Des gentianes s'ouvrent ; des saxifrages roses décorent l'herbe courte des pelouses.

Les gaves sont curieux à voir.

Tout petits, d'un air enfantin, ils échappent

24o PAYS ET PAYSAGES.

des névés et bondissent sur les pentes en cascatelles frisées, fines comme des toisons d'agneaux.

Fli...flio...

Il ferait bon vivre là, s'emplir les yeux de la froideur des neiges, respirer l'air vierge qui flotte aux fentes du glacier, écouter les fines gouttelettes qui suintent des roches dégelées et tombent lentement.

Fli... flio...

J'écoute et le bruit se rapproche.

Il tinte plus distinct.

Fli... flio...

Hélas ! ce que j'entends, ce n'est pas le bruit des gouttes d'eau tombant des roches , ni la chanson des cascatelles, ni le grondement de la chaussée.

Fli... flio...

Ce que j'entends, c'est le bruit de la cuiller d'argent dans le bol de tisane qu'on m'apporte, pauvre fiévreux tourmenté du rêve de la soif !

Page 1