PRESAGE
Ils sont venus, les corbeaux.
Ils sont venus trois, puis sept, puis cinquante, puis si nombreux que mes yeux, mes pauvres veux fatigués par l'insomnie nocturne, ne pouvaient plus les compter.
Ils sont venus.
Sur la pâleur matinale de la vitre, à travers l'incertitude des choses qui allaient être, à travers la tristesse de l'aube hiémale et les tourbillons glacés de la neige et les plaintes du \ent, rauque d'avoir lamenté toute la nuit, ils sont venus, les corbeaux.
Effaré, je les regardais dénier sur la pâleur un peu jaune de la vitre, effaré de la lumière nouvelle et des mauvais rêves de la fièvre, des mauvais rêves blottis dans l'angle des rideaux.
Je les regardais.
La flamme de la bougie clignotait, hésitait à mourir; le jour rampait, fumait, hésitait à naître.
Le jour rampait, et les branches des ormeaux, fatiguées de plier et de fuir sous le vent, geignaient ainsi que des malades que le délire oblige à se tourner et à se retourner dans leur lit. Et dans le vent, dans la houle des branches, dans les tourbillons de la neige, muets comme une armée en déroute, les corbeaux descendaient.
Où allaient-ils ainsi sous la neige, à travers l'incertitude des choses qui allaient être?
Péniblement, sur l'oreiller écrasé par mes rêves de fiévreux, je me suis soulevé pour les regarder s'en aller, pour être sûr qu'ils s'en allaient vers les lointains du parc.
Tous du même côté, en bande, obéissant au même signe, ils s'en allaient noirs, — oh, si noirs ! — à travers les espaces blancs endormis sous la neige.
Ils s'en allaient.
Et comme, satisfait de les avoir vus disparaître, je laissais retomber ma tête sur l'oreiller, ma pauvre tête épuisée par l'insomnie nocturne, en voici un qui revient, un seul. Il revient vers moi. Lentement, lourdement, à travers la neige, il revient; il se perche à la cime d'un ormeau, en face, juste en face de ma croisée.
La branche plie, secouée par la rafale ; la neige croule en pesantes avalanches. Et le corbeau se tient là, immobile. Immobile, il me regarde fixement, il me regarde. Oh ! ce regard du corbeau !
Est-ce la fièvre, est-ce la peur? mes paupières battent, mes yeux se ferment.
Combien de temps ainsi ?
Quand j'ai rouvert les yeux, la bougie était morte, une clarté froide emplissait la chambre, une clarté froide et blanche comme un reflet de lune. Le corbeau était là, toujours là, perché en face, juste en face de ma fenêtre. Mais il n'était pas seul maintenant.
Comme les merises mûres sur les merisiers , les ormeaux du parc portaient une noire , une hideuse récolte de corbeaux, pendus, vacillants jusqu'au bout des branches. Ils étaient là muets, attentifs, juste en face de ma fenêtre.
Tout à coup, pareil au clairon d'une victoire triste, un croassement a résonné, un long croassement. Un corbeau, alors, s'est détaché de l'arbre, puis un autre à côté, puis tous.
Lentement, lourdement, ils s'en sont allés du même côté; en bande, obéissant au même signe,
ils s'en sont allés, — oh! l'oublier, comment le pourrai-je? — ils s'en sont allés à gauche, tous à
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