LA «TRATTORIA GARIBALDI
Tout le Midi s'est réfugié dans la trattoria pimpante, peinturlurée du haut en bas de fres-
ques à grands ramages et égayée pour le quart d'heure par les toilettes multicolores et le bavardage polyglotte d'une tablée de déjeuneurs et de déjeuneuses exotiques.
C'est toute une bande, une coterie de l'hôtel de Cimbrie, un pique-nique où je me trouve associé à l'improviste et qui réunit là, dans cette salle d'une auberge de frontière, des gens venus un peu de tous les coins de l'univers.
Tout près de moi, debout dans l'embrasure de la porte, une jeune Hollandaise, retour des colonies , avec du lait de la Frise sur les joues et dans les yeux les noires épices des îles , flirte serré avec un officier danois, un glaçon du Nord, aux yeux bleus de faïence, au sourire pâle sous une moustache à peine blonde.
A côté, renversées à demi sur une table où l'on a entassé les manteaux et les fourrures, ce sont des Slaves , Polonaises ou Russes ou Lithuaniennes, je ne sais pas au juste, ces blondes excitées qui coquettent avec mon ami le Français sous l'œil indulgent d'un père ou d'un oncle en eff ou en off , un monsieur pourvu d'une magnifique barbe blanche en éventail, majestueuse, hiératique, telle qu'on en voit aux saints Pierre ou aux
saints Christophe dans les iconostases; et, un peu à l'écart de ce groupe bruyant et polychrome, voici certainement une Allemande. Bras croisés, l'index à la joue, dans une attitude de Polymnie en fromage, elle regarde vers la haute mer : C'est peau, c'est peau! soupire-t-elle ; et même, un peu plus tard, en engloutissant certains ravioli au gras servis par la noire hôtesse de l'auberge, elle se tourne vers le paysage et murmure la bouche pleine : C'est peau, c'est peau !
On mange et on cause; le vin d'Asti, frais et mousseux comme une espèce de cidre , pétille dans les verres, et les langues se débrident.
J'ai bientôt fait connaissance avec mes voisins de table. Ils appartiennent tous, quelques-uns par accident, les autres par goût et par profession, à l'espèce hier inconnue, très florissante aujourd'hui, des cosmopolites, oiseaux migrateurs et ubiquistes, citoyens de la Méditerranée l'hiver, l'été, des Pyrénées ou de la Suisse, république internationale de millionnaires blasés qui courent de plage en plage et de montagne en montagne après la santé perdue ou le plaisir introuvable.
Les Hollandais de vis-à-vis ont commencé de
voyager pour la santé du père; le père mort, l'habitude était prise; ils ne se sont pas arrêtés depuis. L'éducation des trois enfants, le mariage de la fille aînée établie maintenant à Nice, tout cela s'est fait à l'hôtel entre un hivernage à Cannes et une station à Cauterets, sans oublier un voyage autour du monde à peine terminé depuis trois mois.
L'Allemande élégiaque et bien en chair fait l'office de demoiselle de compagnie auprès d'une parente à héritage , une vieille muse de Wertheim-sur-le-Mein, peintre et poète, transplantée depuis de longues années au pays des citrons...
C'est mon compatriote le slavophile qui me donne ces détails : un cosmopolite, lui aussi, et des plus convaincus; propriétaire dans le département du Nord, il ne passe guère plus d'un mois par an dans ses terres, et il trouve que c'est trop. Les facilités de cette vie ardente et capiteuse du littoral l'ont gâté au point de lui rendre insipide et presque intolérable le train monotone des heures de province.
— Il fait si bon vivre ici..., affirme-t-il.
Et comme, à son âge, l'unique plaisir de vivre, c'est d'aimer, il me conte comment on aime, ou
plutôt comment on flirte au bord de la Méditerranée.
Un peu comme partout d'abord. Les unions passagères du cotillon , les caresses inévitables des sonates à quatre mains ou des séances de suggestion magnétique , les émotions partagées d'une excursion en mer ou dans la montagne y jouent le même rôle que dans la vie de château ou des stations thermales.
Mais, au lieu qu'à Cauterets ou à Vichy le contact dure à peine deux ou trois semaines, ici, dans ce tête-à-tête de plusieurs mois, les occasions se multiplient, les affinités se trahissent, les intimités prolongées aboutissent à de vagues fiançailles, aimables chaînes de fleurs, fragiles et parfumées, qui se dénouent d'elles-mêmes, la saison finissant, avant d'avoir eu le temps de se flétrir.
Et ce n'est pas seulement la durée du séjour qui se prête à ces liaisons; tout y conspire : et la mollesse du climat, et le désœuvrement forcé des journées en l'air et la lassitude même du plaisir; tout entraîne les belles ennuyées à la recherche des émotions plus intenses de l'amour, d'un amour tout à fait spécial, aiguisé par la curiosité, pimenté
par le ragoût suprême de l'exotisme, le mystère si attirant des races qui se cherchent...
Un drôle de monde tout de même, si j'en crois les racontars de mon ami !
La demoiselle néerlandaise a été ramenée au plus vite de l'hôtel Métropolitain de Nice, où elle se livrait, paraît-il, avec un midshtpman de Sa Majesté la Reine, à une flirtation vertigineuse. Et, à peine installée ici, la voilà qui chauffe pour un nouveau départ. Une flirteuse monomane.
— Et les Slaves?
— Flirteuses pour passer le temps; fiancées, les deux sœurs, à des officiers de la garde à qui elles envoient régulièrement de longues lettres avec des myosotis dedans, cueillis, pour avoir plus tôt fait, dans les jardinières du salon; très fidèles, ne dansent jamais et n'acceptent le bras d'aucun homme à cause desdites fiançailles; à cela près, d'humeur accueillante et suffisamment libérales de leur personne. Vous l'avez vu tout à l'heure?
— Je l'ai vu. Mais leur petite amie, la blonde à cheveux courts, à fourreau plat? Une Juive, n'est-ce pas?
— Une Juive russe de Vilna; des gens immen-
sèment riches; nihiliste, mon cher, et enragée de propagande, capable de se donner s'il le fallait à qui consentirait à s'affilier à la cause. Elle s'est d'abord jetée à la tête de l'officier danois, qui sans doute l'a trouvée un peu raide. Faute d'un militaire, elle se rabattrait sur un civil, vous, moi, un beau, un laid, peu lui importe. Très gaie d'ailleurs, très en dehors, vibrante, pétillante, mais d'un pétillement qui fait penser à l'explosion du picrate de potasse.
Maintenant que je tiens la clef des personnages, cela m'amuse de les voir faire, de saisir au vol les clins d'œil, les manèges à table et sous la table.
Très curieux à observer tout cela , mais un peu énervant à la fin. Est-ce la fumée du vin d'Asti qui me monte à la tête, est-ce l'éclair des œillades électriques, est-ce encore la musique étrangement dissonante de tous les parlers d'Europe, des phrases commencées en français, continuées en allemand ou en russe, et quelquefois interrompues par l'italien de l'hôtesse qui montre sa crinière ébouriffée et ses yeux exagérément noirs dans l'ouverture de la porte?
Il est temps de changer d'air.
Le café d'ailleurs est servi sous la tonnelle, et,
avec le café, on nous annonce l'entrée en scène d'un compagnon de route inespéré : le soleil !
Au premier pas dehors, j'ai presque un éblouissement. Trop de ciel devant moi, trop de mer!
Suspendue entre les deux azurs, la terrasse en surplomb de la trattoria donne pour une seconde l'illusion d'un pont de navire, d'une nacelle de ballon qui dérape en plein vertige.
C'est effrayant à voir, ces espaces bleus d'en haut, dont quelques nuées marquent le prodigieux recul ; c'est plus effrayant encore , ces plaines bleues d'en bas, cette Méditerranée soulevée d'un seul bloc, si éclatante, si dure qu'on dirait d'un énorme lapis-lazuli où les écumes blanches font comme des stries d'argent vif.
Vers le midi, au dernier tournant de la Corniche, cet azur de lamer s'affine encore, s'idéalise, d'une nuance si vive à la fois et si tendre qu'on voudrait en retenir le reflet dans la prunelle, à la façon de cette miraculée de Lourdes qui portait, dit-on, imprimée à toujours sur la rétine l'image de la Vierge et du rocher...
Cette couleur qu'on aperçoit de très loin, du large et de la côte, est comme l'enseigne vivante de Bordighera, le but de notre promenade...
Et l'Italie après; on l'imagine prolongée de cap en cap, de golfe en golfe, jusqu'à Gênes, jusqu'à Naples.
L'Italie! Il me semble maintenant que ce sont des choses déjà vues qui nr apparaissent, des figures connues que je retrouve le long de la route...
Cette fileuse adossée à la porte d'une case peinte en rose, n'est-ce pas, ô divin Henri Heine ! la sœur de cette enfant que tu vis assise au seuil d'une cabane de la frontière, de la blonde qui faisait sauter ton cœur au bout de son fil en guise de fuseau?
Et plus loin, au fond de cette gorge rameuse où la folle musique des torrents se mêle aux détonations sourdes de la mer, ces regards sauvages et doux de contadines accoudées au bord d'une terrasse, où les ai-je déjà rencontrées? Dans un conte italien de Stendhal ou parmi les Moissonneurs de Léopold Robert?
Et ces déguenillées, ces figures vertes, plombées de fièvre, ces yeux étincelants et morbides comme des fleurs de pestilence, je sais où je les ai vues passer, sur quel bateau coupant avec effort l'eau figée du Tibre; je me souviens de la Malaria de Hébert.
Ainsi des fragments de tableaux, des pages de livres se lèvent devant nous à chaque tour de roue du landau qui nous emporte sur la route de la Corniche.
Tel morceau de pays embroussaillé, aride, criblé de soleil, nous fait penser à une aquarelle de Jacquemart, et tel jardin fleuri d'ombrelles écarlates de bourgeoises en villégiature rappelle les études de Heilbuth.
Mais voici se pencher sur nous du haut du balcon de fer ouvragé d'une villa sévère, aux murs d'ocre écaillés et vétustés, deux têtes de tricoteuses en mantilles noires; et, cette fois, ce n'est plus l'Italie contemporaine qui nous regarde, mais la vieille Italie, l'Italie mystérieuse du Pérugin et du Dante.
Jamais la race ne m 'apparut aussi crûment ni aussi suavement exprimée que dans ces deux figures : une assise, portant comme un loup sur la peau d'une blancheur mate, les noires arabesques de fer du balcon, un ovale aigu, sinueux, d'une maigreur ardente avec des lèvres rouges retroussées et arquées par un sourire d'un indéfinissable dédain; l'autre debout, puissante et calme, les yeux au repos, les lèvres détendues,
un air bestialement angélique, et sur les joues, sur les lèvres, une ombre voluptueuse, comme le velouté d'un fruit mûr.