LA MORTOLA
A la Mortola, la caravane a mis pied à terre : on doit visiter un parc très curieux planté entre la route et la mer sur la pente de la Corniche ; une collection de plantes et d'arbustes rares recueillis et entretenus à grands frais par un Anglais amateur de botanique. La promenade ne me tente pas. J'en ai trop vu déjà aux environs de Cannes, de ces musées en plein air, de ces exhibitions de monstres exotiques, de ces Afriques en miniature naïvement féroces avec leurs panoplies vivantes d'aloès et de cactus secrètement excités par des courants d'eau chaude et qui dardent sous les yeux des connaisseurs enthousiastes leurs pelotes d'aiguilles ou la pointe agressive de leurs yatagans démesurés.
Je laisse donc la bande s'en aller sous les ver-
dures prétentieuses de cet Eldorado tartarinesque, et je grimpe à l'opposé, vers un clocher dont le toit en faïence vernissée m'attire, luisant au-dessus des arbres.
Le sentier coupe obliquement à travers des olivettes et des plantations de citronniers couverts de fruits. Ce sont les seules cultures du pays, et j'aperçois les cultivateurs, bras croisés, jambes pendantes au bord d'une citerne et attendant dans cette bienheureuse posture qu'il plaise à l'ami soleil de noircir leurs olives et de dorer leurs citrons.
Ils sont très vieux et très beaux, ces oliviers de la Mortola, très différents de leurs congénères de Provence, pâles troupeaux d'arbres domestiqués, taillés en boule, qu'on voit de loin moutonner dans les plaines grisi -.
Ici ils sont encore à l'état de nature, développés à leur idée, avec des branches fuselées d'un port très élégant et un fin réseau de feuilles, comme une gaze où passe la lumière.
Le sentier s'élève de terrasse en terrasse, d'olivette en olivette, et tantôt un peu d'azur de la mer palpite entre les branches, tantôt l'or pâle d'un citron, tantôt encore le mur blanchi à
la chaux d'une citerne ou le rose tendre d'une case toujours accompagnée de la pointe noire d'un cyprès.
Puis, entre deux plantations, c'est une étendue de brousse parfumée, toute blanche de la floraison des bruyères et des lauriers-tins.
Quand arriverai-je?
Depuis longtemps le clocher a disparu. Je le retrouve tout à coup à un tournant du sentier et, avec le clocher, le hameau rustique : une vingtaine de maisons en cascade accrochées au bord d'un ravin ; des masures bien anciennes et bien pauvres serrées l'une contre l'autre et ceinturées d'un reste de rempart encore noir par endroits de quelque incendie allumé au temps jadis par la torche d'un écumeur barbaresque débarqué nuitamment au bas de la pente, dans cette calanque bleue qui s'évase entre deux promontoires de roches arides.
Sans doute cet incendie, cette prise d'assaut ont été le dernier événement, le dernier bruit de la bourgade. Les maisons détruites alors n'ont pas été rebâties ; les portes à demi arrachées ont continué de pendre et de pourrir à la même place, de l'herbe a poussé dans les chambres vides, et
les câpriers ont jeté leurs rieurs sur les gravats.
Personne pour me dire le nom du pays.
Les maisons sont désertes , les rues silencieuses : on dirait que les Maugrabins viennent de partir, emmenant les gens en captivité. Le seul être vivant que je rencontre est un ânon qui a mis, pour me voir passer, la tête à la fenêtre, une tête curieuse, de grands yeux en velours, candides et souriants.
L'église aussi est fermée, une misérable église avec des murs de pierre sèche habités par des lézards et par une Vierge de plâtre, les bras cassés, écroulée dans une niche au-dessus du portail.
Mais où le dénuement paraît encore plus lamentable, c'est au chevet de l'église, dans le clos à la porte toujours béante où des sillons pierreux marquent seuls la place des tombes.
On meurt rarement dans le village, et les derniers souvenirs plantés dans la terre des morts ont eu le temps de tomber en débris. Il ne reste pas une croix debout , pas un nom à épeler sur le bois ou sur la pierre. Rien que le silence, l'oubli, le sol qui lentement s'exhausse, les ossements blanchis , qui se mêlent aux miettes de rochers.
Le cimetière aurait l'air tout à fait abandonné sans une palme clouée au mur au-dessus d'un sillon plus récent. Sur ce mur nu, dans ce clos sans herbe, cette palme m'attendrit. Je rêve de quelque jeune morte, une fille de Bordighera, du pays des palmiers, venue là, nouvelle épousée, dans ce triste village de montagne, et éteinte doucement, de langueur...
VI XTI MILLE.
De la Mortola à Bordighera, notre voyage n'est qu'un enchantement.
La couleur italienne nous enveloppe ; sur nos têtes, toujours le ciel italien , soveux et léger comme un pavillon de fête ; à nos pieds, toujours la mer bleue, la mer italienne.
Et plus près, défilant au bord de la route, toutes les fleurs du pays : des champs d'anémones violettes ou safranées, douces fleurs de pastel aux nuances délicates et vives, ou, parmi les jeunes blés en herbe, des tulipes sauvages à
rayures blanches et rouges, d'un joli goût oriental.
Et si les tulipes et les anémones manquent, c'est alors le flot des houppes de laine bariolées pendues au frontail d'un attelage de mules, ou la boîte peinte en bleu de roi d'un antique carrosse, ou bien encore la façade décorée à la fresque d'une masure ou d'une villa.
Car les plus pauvres logis ont leur décoration peinte, un simple cartouche, un médaillon audessus de la porte, un rien de couleur et le plus souvent d'une teinte unique, représentant une marine très élémentaire, le profil bleu d'une montagne, la figure bénissante du saint ou de la sainte en honneur dans le pays.
Malheureusement ce besoin d'art, ce goût d'ornementation, très curieux et très touchant à rencontrer chez des gens pauvres, tourne quelquefois au mauvais goût dans la bourgeoisie. Témoin ces imaginations bouffonnes de fenêtres trompe-l'ceil, où l'on voit une servante plus vivante que nature secouer un tapis très riche en clignant de l'œil aux passants, et plus loin à la sortie de Vintimille, cette façade d'une maison des champs sur laquelle on a représenté à la
détrempe un couple de personnages costumés en style troubadour, celui-ci en collant abricot, celui-là en pourpoint pistache, deux géants dont les bottes à retroussis posent aurez-de-chaussée, tandis que les têtes empanachées montent à la hauteur des combles.
Mais l'excès même de ce mauvais goût nous amuse comme un produit du sol, une espèce de cocasserie grandiose dont nous n'aurions jamais eue l'idée...