RUBENS — REMBRANDT
Ici nous descendons sur terre et nous trouvons deux grands génies passionnés pour les beautés terrestres.
Rubens d'abord, célèbre les richesses de Gérés et de Pomone.
Il s^'inquiète de la lumière non en homme qui veut monter jusqu^à elle, mais simplement comme d'un lustre qui Téclaire, il la veut à profusion pour mieux voir sur terre; bien plus, lorsqu'il a reproduit ce qui le charme, désireux de parer ses trésors, il voile avec de grands ciels gris un soleil qui pourroit lui faire
concurrence et ne s^en sert enfin que comme d'une lampe à réflecteur, et cela, sans plus s'en inquiéter.
Cependant il est poète, et grand poète, mais il est solidement planté de ses deux pieds sur terre, et si par hasard, il lui prend fantaisie de faire voltiger Fhumanité dans les airs, il la fait si lourde, que Ton sent bien que tôt ou tard il faudra qu^elle retombe.
Il est bien comme ces demi-dieux de la Fable, mieux doués que Thomme, et beaucoup moins élevés que les vrais dieux; aussi que de faunes, que de naïades... Il s'adresse à Jupiter parfois, mais il l'attire par les talons pour le faire choir "sur le globe et lui faire partager ses amours. Ce robuste convive, ce bout-en-train pittoresque ou pour mieux dire encore, ce joyeux philosophe de la matière semble bien dire : amis, consolons-nous, on prétend que là-haut ils possèdent l'ambroisie, je ne m'en soucie guère. Versez-moi ce rubis liquide que Ton nomme le vin ; à leurs festins riches en nuages, opposons les fruits savoureux de notre bonne terre; aux
disputes de Taigre Junon, opposons nos plaisirs faciles; aux noblesses un peu pauvres de ces majestés célestes, opposons nos soies, nos satins, nos velours, nos piei:reries, nos mines d'or et d'argent et versez encore; je bois à nos amours, et vous certifie, que nous ne sommes pas les plus mal partagés.
On dit, et même j'ai lu je ne sais où, que Rubens étoit chrétien et qu'il ne se mettoit jamais à peindre sans avoir entendu une messe. — Est-ce bien possible? pour moi je n'y. crois pas; — chrétien, oui, mais à la façon d'Henri IV. Chrétien, oui, mais à la façon de certain docteur qui laissoit tomber de sa poche un paroissien pour recevoir dans son escarcelle un cordon plus ou moins bleu; non, non, ce n'est pas là un chrétien, ses toiles m'en disent plus long que toutes les biographies du monde, c'est un païen sublime, c'est le fils bien-aimé de Cérès, qui, par lui,[^a vu ses plus splendides moissons.
Et l'autre, l'autre, le voyez-vous à part, ce misanthrope gourmet, ce Jean-Jacques de la
peinture qui se délecte avec sa proie; — approchons-nous pour mieux voir. Peste, ce n^'est pas le plus mal partagé. Il me fait Teffet d'être un peu de Técole de ce brave cure qui disoit naïvement à ses convives, que, lorsqu'il avoit du chambertin, il le bu voit tout seul. Voyez avec quelle délicatesse il se sert, et comme ce faux bourru est raffiné, il a par ma foi les meilleurs
morceaux et il soupire encore
Voyez ce charmant costume de velours et cette chaîne royale, regardez ces belles mains élégantes et ce visage plein de finesse, ce regard pénétrant et cette bouche sensuelle... près de lui, je vois une adorable femme, qui ne sait que faire pour le combler dans ses désirs qui ne sont jamais satisfaits; — c'est Rembrandt, l'insatiable Rembrandt, cet avare des beautés de la nature, il les enferme dans l'antre de sa pensée et de son cœur. Qui nous dira sa vie qui doit être mystérieuse comme ses toiles ? eh bien ! ses élégants et nombreux portraits de lui-même nous renseigneront bien mieux que tous les griffonnages. Oui, je te vois Rembrandt, je te
devine sensuel et poète , élégant et sauvage, mystérieux et sensible, mais sous ta discrétion il y a des amours de bien grandes dames ; et tu as su extraire (je n^'en doute pas) de ces morceaux de rois tous les sucs que tu savois ravir de la dame nature.
Esprit inquiet et charmant, esprit d'ombre et de lumière, âme en peine qui va de la terre au ciel, ou du ciel à Tenfer, esprit qui, je le suppose, devoit se faire parfois un ciel bien sombre et donner souvent Tenter aux autres... admirable personnalité, égoïste sublime, qui prend tout, qui absorbe tout, pour diamantiser tout. Abeille de la pensée, creuset magiqae, faux avare, et vrai génie, qui prend pour rendre au centuple, et dont les œuvres, véritables pierres précieuses, deviennent pour nous des parures éternelles. Je t'aime comme tu as dû être aimé par ceux qui pouvoient assister aux mirages de ton génie. Je t'aime, je t'admire, et moi aussi j'aurois tout supporté de toi.
Revenons au paysage que tu illumines encore. Si avare que iv. sois de tes richesses, tu
n^'es pas sans en laisser tomber quelques parcelles, elles te sont ravies ou volées, qu'importe, tu ne seras pas appauvri et ces larrons s^'ap pelleront, Ruïsdael, Hobbema, Cuyp et Huysmans
Pour le prodigue Rubens, il donne si abondamment ; on est si bien habitué à vivre de lui, qu^on croit ne lui rien prendre