‹ PaysageChapitre 11 sur 30 · RUISDAEL, HOBBÉMA, HUYSMANS, ET CUYP · texte numérisé non relu

RUISDAEL, HOBBÉMA, HUYSMANS, ET CUYP

Quittons rimmensité pour être tout à la terre avec ces bons Hollandais, qui ne voyent le ciel que par échappée, pour si peu, disent-ils, ce n^est pas la peine de s^'en occuper. Du reste les grands nuages gris s^étendent et se ferment audessus de leurs têtes comme les volets de leurs boutiques, ils sont sur terre comme ils sont chez eux; lorsque la vente est terminée, et que la porte est close, ils ne sont pas distraits par Fidéal, ils sont bien à ce qu'ils font ou à ce qu'ils doivent faire, ce sont nos pères en fait de réalisme. Voyez

ces interminables familles bien vêtues, bien

chaussées, les mains emmanchonnées et leurs fraises irréprochables de blancheur, ils vont chez un compère qui les reçoit aujourd'hui, et qui demain, sera reçu par eux. Ils vont, dis-je, trouver le confort, et Tastre qui rayonne pour eux, est le feu du fourneau; petits ou grands ont un parfum de cuisine, tout suinte la cuisine, tout parle de cuisine, je ne puis voir ces tableaux hollandais sans entendre le cliquetis des assiettes et le murmure des chaudrons ; les légumes embarrassent mon passage, les poissons m^'incommodent de leur odeur, la brosse qui lave le carreau grince, la cuisinière grogne, le maître mange, la maîtresse se retire au salon pour prendre des verres d^'eau sucrée; le soir venu, ils fument et boivent de la bière, ils dorment, ils ronflent, ils se réveillent, vont se distraire à leur kermesse, voyent là des porcs qui lèchent leurs plats, et des concitoyens plus malpropres que ces derniers qui boivent à plein tonneau et tombent ivres morts.

Et tout cela recommence incessamment au bruit des rôtissoires.

Mais revenons à nos moutons ou pour mieux dire à nos paysagistes.

Ruïsdael est vraiment un grand peintre et un peintre poétique, il nous transporte sous ces cieux incléments, sur ces terrains pierreux et arides; voyez ce buisson sans sève, amas de branches et de feuilles mortes, et ce pauvre diable ratatiné qui donne une si juste idée de la température, et le chien qui se soumet à la promenade hygiénique de son maître, mais qui rêve cuisine aussi... (1) et là, dans cette plaine toute couverte d''ombre par un temps couvert, ces eaux plombées et froides, qui gèlent ces baigneurs transis; cependant au loin une tramée lumineuse et fugitive, et sur le premier plan un homme à cheval, enveloppé de son manteau trempé de pluie, il va traverser ce pont, et làbas, derrière ce monticule, des maisons, des cheminées fumantes, des cuisines... (2). Vite, vite, mon brave voyageur, hâte le pas de ta monture

(1) Composition du Buisson.

(2) Composilion de la Plaine et du pont.

Hobbéma, tout aussi peintre, est plus réaliste encore, sa pâte est ferme et bien triturée, ses glacis sont riches et ses roux sont fins ; cuisinier pittoresque, il exécute un morceau de nature comme personne, dresse et sert chaud. On regarde où Ton mange avec bonheur, car la cuisine est bonne, et Ton voit avec ce peintre qu^il ne suffit pas d'avoir de bons éléments , mais qu''il faut encore les accommoder.

Prenez, je vous prie, ce que je dis au sérieux et n'allez pas croire que je plaisante. Ces peintres sont friants de nature, ils s'en lèchent les doigts et donnent envie d'en manger; aussi, ils ont les yeux sains et Testomac bon; ce sont de brillantes organisations matérielles.

Si parfois leurs œuvres sont poétiques, cela n'émane pas d'eux, mais des modèles représentés par eux. Ils sont portraitistes, et ont ce charme de nous reporter, au temps, aux choses et aux individus.

Guyp est l'éleveur naïf qui fournit le bétail. Un peu semblable aux animaux qu'il représente.

il en a la force et la rusticité. C'est toujours, comme vous le voyez, Tart de Toeil, Tesprit n^'y est pour rien; concentrés qu'ails sont dans Inexécution pittoresque , ils arrivent à une merveilleuse facture (1).

(1) J'ai connu un amateur passionné de cette peinture hollandaise, ou de celle qui cherchoit à lui ressembler. Ce fin connoisseur étoit un célèbre cuisinier et ses profits lui permettoient de satisfaire ses goûts artistiques. Homme modeste et de bon sens; il demandoit à l'artiste auquel il commandoit un tableau, la permission d'assister à son exécution, pour cela, il se tenoit dans un des coins de l'atelier avec l'immobilité du pêcheur à la ligne; mais à un certain moment, il se levoit comme un illuminé, arrêtoit le peintre dans son travail en lui disant : Cuit à point. Et cet homme, vraiment né rôtisseur, ne se trompoit jamais.

0 sublime école hollandaise I tu avois trouvé un amateur digne de toi !.. .

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