‹ PaysageChapitre 12 sur 30 · REFLEXION · texte numérisé non relu

REFLEXION

Vous trouverez sans doute que je traite avec beaucoup de légèreté ces grands paysagistes. Quoi, direz-vous, parler comme cela de Ruisdaël, de Iluysmans et de tant d^'autres Flamands que nous tenons en haute estime ? — Eh bien, oui, il faut bien avouer des vérités lorsqu'elles sont découvertes par une longue pratique et de mures réflexions. J'exagère, c'est vrai, mais c'est pour mieux me faire comprendre , car je suis un peu comme vous, et peut-être plus que'vous, sincèrement admirateur de ce que j'attaque, je tranche, je divise, et suis incisif comme le

bistouri bienfaisant que Ton peut maudire un instant, mais que Ton bénit les longs jours qu^il a su conserver.

Gomme je le dis, je divise, je sépare la matière de Tesprit; maintenant que cette division est faite, je reconnoîtrai avec vous , la part de génie et d'idéalité de ceux que je range du côté de la matière. Les degrés rétablis, je puis être juste, impartial, mais si un mortel vient dans la compagnie de mes dieux, il fait tache et je réloigne.

On juge imparfaitement les productions de Tart, parce que ce langage de Timage est perceptible à peu d^intelligences, on confond volontiers son côté matériel avec son idéalité, et Ton a parfois Toutrecuidance de croire, que la part de pensée qu'on lui prête, est bien plus celle du littérateur critique que celle du peintre; que Tœuvre de Tartiste est un prétexte, tandis que la poésie de l'admirateur est un fait. Infamie brutale et vaniteuse, qui ne sait pas, que la pensée peinte se voile, et ajoute la pudeur à sa force.

Ces mauvais jugements font tout confondre et associent le Poussin à Ruisdaël, on ne voit entre eux qu'une différence de façon et de choix; oui, la façon et le choix sont différents^ mais ce qui diffère bien plus , c^'est la valeur intellectuelle des deux êtres, Tun est un génie de premier ordre, et Tautre n'est qu'un grand talent. L''un, a tous les dehors de la puissance créative, Tautre , toutes les apparences d'une élégante servitude. La grande âme de Poussin disciphne le monde à l'unisson de ses pensées, tandis que la terre soumet Ruisdaël à ses caprices. Enfin l'un est un dieu et l'autre n'est qu'un homme.

Les peintres impriment leurs âmes dans leurs tableaux, elles sont incrustées dans leurs toiles et semblables à la signature faite dans la pâte.

Pour moi , la toile peinte et son auteur ne font qu'un , c'est cette fréquentation de l'artiste par son œuvre qui me rend odieux certains talents.

Il y a des tableaux admirablement faits qui me parlent bête et je ne puis les souffrir. Que me font à moi les choses parfaitement imitées ?

Si bien que fasse le peintre il ne fera jamais mieux que la glace qui représente exactement Tobjet, cela me donne un spectacle vulgaire, sans esprit , sans passion, sans amour'; l'art n^'a pas encore animé Timage de son flambeau.

Eh bien , l'image de la glace, c^est l'opération flamande qui donne des résultats curieux, précieux même, elle rend la nature mais ne la célèbre pas. Ces bons gros Flamands ont pris la monnaie courante de Tart, cela allait très-bien avec leurs goûts commerciaux, ils n'ont jamais vu beaucoup plus loin que 2 et 2 font 4, mais cette arithmétique est positive, elle n^'égare pas et enrichit.

Aujourd^'hui nous avons la contrefaçon belge qui reflète à son tour le reflet flamand. Chez ces derniers on admiroit des femmes habillées de satin banc, dans le reflet belge, qui retourne l'image, nous voyons du satin blanc habillé en femme. Chez nos bons Flamands le corps avoit assoupi l'âme, mais l^homme nous étoit resté • avec ses amours et ses mœurs; dans le reflet

belge riiabit a tué Tliomme et la contrefaçon ne nous donne plus que la pelure.

Notre bourgeoisie française qui, par ses goûts spéculatifs a de grandes sympathies flamandes, nous a rapporté cette peinture comme on rapporte la peste, elle est inoculée aujourd'hui dans le sang français, et nous sommes, c'est triste à dire, très-EMBELOiQUÉs.

Poussons un gros soupir et revenons à ce qui nous occupe.

Je disois donc, ou je voulois dire, que la glace qui réfléchissoit Timage représentoit Tart matériel, et que Tart animé par Tesprit, la passion et Tamour, étoit celui de Tidéalité, c'est-à-dire l'art véritable.

Il est évident que l'âme ardente ne peut se traduire que par la représentation de l'âme. Raphaël a besoin des plus belles âmes pour manifester la sienne, mais ce qu'il est curieux de signaler, c'est la splendeur intellectuelle qui anime tous ces beaux portraits de la renaissance qui paroissent dotés d'âmes par leurs auteurs, et nous pouvons, sans crainte de nous

tromper, admirer en leurs personnages , Tâme Titien , Tâme Véronèse , Tâme Rubens , Tâme Rembrandt, etc.

Il vous semble, n'est-ce pas, quQ je sors de mon sujet en retombaat, comme je le fais, dans TEcole italienne; si j'y retombe, c'est que parmi tous ces Flamands, je vois des Italiens, ou des Flamands dignes d'être Italiens.

Huysmans — Ruisdaël — Hobbeaia et Guyp sont de l'Ecole italienne, comme Téniers par son esprit appartient à l'Ecole française.

Ce qui est flamand, c'est ce qui est lourd et tombe au fond de l'art, c'est cette fonction épaisse qui n'inventejamais et reproduit toujours, vous voyez que cela mène tout droit à la contrefaçon.

Les maîtres que je viens de nommer sont de nobles exceptions dans ce domaine de la matière, il y a chez eux choix et choix poétique dans le butin matériel qu'ils exploitent, de plus, les styles Rubens et Rembrandt transfigurent ces paysagistes hollandais qui, étayés par ces grands hommes deviennent des peintres de premier ordre dans leur spécialité.

ENSEIGNEMENT

SUR L'ART DE PEINDRE

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