FLAMANDS ET HOLLANDAIS
Ces peintres amoureux de la réalité sont précieux pour Tétudiant qui comprendra facilement ces initiateurs reflétés par le grand art.
Le débutant est comme Fenfant qui ne voit que le présent, tandis que la base, le principe, la chose dépouillée de ses détails, est l^opération du philosophe ou du maître. Cette opération quoique simple dénature Tobjet et trouble celui qui ne comprend pas encore.
Voilà pourquoi les maîtres secondaires sont excellents à étudier, ils restent dans le domaine
du réel et cependant ils aident à comprendre
ce qu'ils comprennent déjà beaucoup mieux que la moyenne artistique.
Ruisdaël par le choix de ses effets gris arrive à une vérité d'imitation véritablement merveilleuse , il éloigne Timpossible , et prend le possible pour le rendre parfait ; aussi arbres, terrains et ciels sont si vrais, que Tétudiant passera deTétude de ses tableaux à Tétude delà nature s'en trop s'en apercevoir; ce maître n'a contre lui que les ravages du temps qui ont rendu ses arbres un peu roux et noirs ce qui, selon une expression très-juste d'un de nos peintres, leur donne la teinte du persil frit, image vraie, qui ne diminue en rien le mérite de ce grand peintre. Si Ruisdaël avait peint avec les précautions vénitiennes, nous aurions aujourd'hui ses tableaux dans toute leur fraîcheur; si la coloration de ses arbres a changé, la broderie est restée la même, et je crois pouvoir dire que comme légèreté c'est la nature décalquée. Il en est de même pour ses eaux, elles sont limpides ou troubles, mais ce sont de véritables eaux qui reflètent et désaltèrent.
A tout ce précieux d^exëcution il savait faire une ingénieuse distribution de ses vigueurs et de ses lumières, lumière ou soleil très-ménagé^ c'est un point, un diamant lumineux, qui vient activer les beaux gris ardoisés de ses ciels.
Nous pouvons Tadmirer encore dans ses plaines zébrées de moisson ; comme les teintes en sont généralement pâles et dorées, elles ont été obtenues par des combinaisons simples pour la coloration, c'est ce qui donne leur conservation.
Admirons encore son faire léger et franc, sa touche qui sait rendre l'objet dans sa forme et sa couleur, touche créatrice qui fonctionne à coup de nature, main sensible, qui paroit dirigée par le vent qui agite les feuillages qu^il peint.
Hobbema, moins poëte, apporte toute sa sève à sa facture robuste , il fait moins rêver que Ruisdaël, mais il étonne davantage.
Huysmans est un peintre bien singulier, je dirai même, bien déplacé au milieu de ces Flamands bourgeois. Il est rude, il est sauvage, et paroit fuir ses concitoyens pour se cacher dans ces épaisses forêts où la lumière pénètre peu.
Du ciel à peine il le reçoit comme à regret dans son œuvre. Aussi, ce ciel est-il brutal et grognon comme un être maltraité. Ses nuages sont de la famille de Salvator. Ses grands arbres sombres me paroissent avoir des ombrages peu rassurants. On rêve crime et fantôme, on s'approche pour découvrir quelque mystère effrayant, et... ô suprise î on voit quelques bûcherons débitant des bouleaux abattus; puis une ménagère, bien flamande, accompagnée de sa vache qu'elle fait boire dans une mare. Si Ton cherchoit bien on trouveroit encore de prosaïques canards, et là, au fond de ce chemin ombreux, cette maisonnette que Ton prendroit pour celle de Togre du petit Poucet, si Ton n^'étoit déjà très-rassuré, doit contenir ce faux Flamand , ce solitaire qui nom Huysmans.
Il a, la patine espagnole, et semble avoir vécu dans rintimité du terrible Ribera ; sa peinture est empâtée, solide ; il paroît ignorer les frottis de son école nationale. C'est un vrai et beau peintre, et comme toujours, peignant les tons verts sans précaution ; ces verts ont noirci ; ce
changement, amené par le temps, n'a pas nui aux tableaux de ce maître; au contraire, les feuillages atténués et enveloppés dans une localité sombre, prennent un grand caractère, et comme tout est dans tout, je suppose, à Tinspection des figures qui sont très-bien traitées, mais vulgaires, que ses forêts étoient moins poétiques à leur naissance. '
Parlons maintenant de ce brave Cuyp, de ce bon garçon, de cet excellent travailleur, de ce sain campagnard, de cet ami des bœufs, de ce laboureur de la peinture, qui arrose ses sillons de ses sueurs ; oui, c^est toi qui fais germer le bon grain ; oui, c^est toi qui pourvois à nos besoins d^existence ; oui, je te vénère; oui, je t^estime , mais permets-moi de ne pas te fréquenter; car je suis un corrompu de la grande ville, qui préfère la conversation de mes concitoyens aux beuglements de tes amis ; je sais que c'est moins sain, que c'est moins vertueux, mais qu'y faire; je crois, moi, que lorsqu'on a un vice, le meilleur est encore de s'en accommoder.
Cependant, je comprends que pour les mala-
des de la peinture on les mette au Guyp comme on met au lait d^'ânesse. Ce bœuf nourricier peut être salutaire, il peut entraîner le peintre dans un labourage de nature, excellent pour sa santé pittoresque, et rendre à la vie , celui qui se seroit étiolé sans le secours de sa rusticité. Rendons aussi à César ce qui est à César, et à Cuyp ce qui est à Cuyp, et avouons qu^il a fait des morceaux de peinture superbes, que l'on n^'est pas plus vrai et plus sincère par Toeil, que jamais Toeil humain n''a mieux reflété la nature, que rœil de ce brave Cuyp, devait être grand, gros, limpide et bien semblable à celui du bœuf; que de plus, cet œil devait être à Tintérieur étamé comme nos glaces de Saint-Gobin; mais malgré tous ces avantages, j^'avoue à ma honte que cet homme glace, que cet homme œil , que cet homme bœuf, m^est bien anthipatique (1).
(1) Cette opération terre à terre fait, des organisations les plus lourdes, les meilleurs peintres hollandais. On ne peut se dissimuler que Berghem est plus intelligent que Cuyp, son faire est plus habile que celui de ce dernier, son imagination plus vive, sa touche plus spirituelle , tout dénote dans ses œuvres un esprit actif mis au service de la matière; aussi il s'emporte, la copie
Sa manière de peindre n^est pas conçue et volontairement exprimée ; non, sa volonté, à lui, Qu'est de rendre ce qu^il voit ; il cherche, il balbutie, il retouche et arrive à son but. Il est, par ses aspirations, de la famille du Dominiquiii, patient et tenace comme lui ; tous deux obtiennent des résultats analogues, quoi qu^'appartenant à des écoles différentes.
Ces deux natures laborieuses reflètent les grands artistes de leur temps. Rembrandt se manifeste en Guyp, comme Raphaël en Dominiquin.
Je m^aperçois que je tourne toujours dans le même cercle, et que mon prétendu enseignement sur la manière de peindre des peintres flamands et hollandais, se borne à une simple appréciation de leurs talents.
trop servile l'entrave, et le voilà s'affranchissant des liens de la servitude , il laisse courir sa main et ne fait plus que se souvenir de ce qu'il copioit. Cet écart le fait dérailler de la sérieuse peinture, et son intelligence qui le libère le prive des bienfaits de l'esclavage. Cuyp, d'un esprit plus obtus creuse son sillon comme le bœuf, il restera copiste, il restera Flamand, et cette obéissance bestiale donnera des résultats très-supérieurs à la peinture de Berghem.
G^est qu'il est difficile de parler d'une façon de peindre qui consiste à reproduire ce que les yeux perçoivent. Cette action n^'est ni intelligente^ ni savante, elle est purement instinctive.
Les artistes de la Grèce, qui n^avoient rien de commun avec les Hollandais qui nous occupent, avoient repoussé l'imitation exacte comme chose indigne ; ils avoient compris que Tart devait être une explication des beautés de la nature ; aussi leur but étoit-il d'atteindre à Texpression de la plus grande beauté.
On comprend bien, devant ces sublimes statues de l'antiquité, la haute portée intellectuelle de ceux qui les produisoient, et nous comprenons aussi que celui qui créoit le Jupiter OLYMPIEN, pouvoit quitter le ciseau du sculpteur pour enseigner la philosophie (1).
La Renaissance cherche, comme la Grèce, l'expression de la beauté; elle s'aide de ses devanciers en ajoutant à son butin les poésies du
(1) PlalOD, fils de scupltcur, étoit sculpteur lui même.
christianisme, et nous voyons surgir de ces tendances élevées une humanité épurée qui, prosternée aux pieds de TÉternel, semble implorer son admission au séjour des bienheureux.
Poussin, ce sage de la Grèce, qui se fait disciple de Jésus, met au monde la peinture parlante (1); avec lui, les formes et les couleurs deviennent des mots, et ses tableaux, comme des livres ouverts, sont compréhensibles par un seul regard.
Mais voici un art qui se contente de la réalité repoussée par les artistes de la Grèce ; cet art, impuissant à parler, ne veut que copier. Cest alors que Touvrier succède au poëte»
A quoi bon, dit le Flamand, m^embarrasser
d^'un monde de pensées que je ne comprends
guère ou d'aune épuration de style que je ne
comprendrois pas; ce que je sais, moi, c^est
qu'un chat est un chat et qu'un bourgeois est
un bourgeois, et sans me mettre la cervelle à la
torture, je reproduirai chat, chiens, poules et
bourgeois.
(1) Expression employée par le Poussin.
Mais direz-vous, le bourgeois est vulgaire, il n^a rien d'intéressant, il est anti-poétique, et ce n'est véritablement qu^un magot détestable dans le domaine de Tart... Ta, ta, ta! répondra le Flamand, ces magots se trouvent plus beaux que les dieux deTOlyme, et sont très-semblables à la chouette de la Fable, qui ne voit au monde rien de plus beau que ses enfants ; pensez-vous qu'ils diront, en -voyant leur pourtraicture, ceci est niais et vulgaire comme nous, ou, voici qui représente parfaitement nos types bâtards et nos occupations oiseuses; c'est petit comme nous, mesquin comme nous, ennuyeux comme nous, et le peintre qui nous représente si bien, doit être aussi nul que nous. Détrompez-vous, ils se trouveront superbes, nobles, majestueux, spirituels, parce qu'ils se reconnoîtront. Moi, rusé Flamand, je n'aurai eu que la peine de descendre jusqu'à eux, et je serai choyé, payé, honoré par ce monde emplumé qui fuit le dieu Phœbus.
Voilà, je crois, la vraie profession de foi flamande.
Je pense à ce beau portrait de Rembrandt, qui est dans notre galerie du Louvre ; je revois et j^admire par le souvenir les yeux du maître, si merveilleusement représentés. Rappelez-vous comme moi, ce clignement presque imperceptible de Toeil, qui témoigne de la justesse de son regard ; là est toute Topération flamande.
Tous ces peintres visent la nature comme Tarcher vise son but. Rembrandt, fin tireur, abat sous nos yeux des morceaux vivants, qui restent par son pinceau, fixés pour Téternité, et la poésie incontestable de ses magiques toiles, appartient plus à la nature même, qu'au peintre qui semble Tavoir créée.
Gela ne diminue en rien mon admiration pour ce grand maître, parce que je sais ^ que tout ce qui s^'élève arrive au même degré de perfection. Rembrandt monte à Tidéalité par sa finesse de perception, comme Raphaël arrive à la beauté de Texécution par son culte de ridéalité.
Au reste, mes observations du moment ne portent nullement sur ces génies universels qui.
par leur grandeur, échappent à toutes classifications.
Ici nous touchons du doigt à la question artistique la plus grave.
Nous voyons Tapogée de Tesprit humain produire Tart grec et celui de la Renaissance (1), et nous voyons aussi Tabsence de la pensée ou rintelligence vulgaire qui, appliquée à la copie servile, donne Tart hollandais.
Il y a donc deux parts bien distinctes dans ce domaine de Tart de peindre, Tune spirituelle, Tautre matérielle.
La part flamande, qui est toute de matérialité, est, aux idéalistes, ce que sont les musiciens exécutants aux compositeurs.
On peut être habile peintre matérialiste, et être aussi, parfaitement stupide. Ces artistes ont Tesprit des mains comme les danseurs ont Tes prit des pieds, c^'est une aptitude curieuse, rare parfois, qui n'a rien de commun avec rintelligence.
(1) Je veux parler de la belle période qui commence avec Fiesole et se termine avec la vie de Michel-Auge.
Ceci me rappelle rétonnement de certains amateurs qui, croyant trouver des hommes supérieurs dans les peintres copistes qu^ils admiroient, ne trouvoient souvent en eux que des ouvriers laborieux qui paroissoient d'hantant plus nuls qu'ils avoient été rêvé intelligents.
J^ai parlé des expressions d^âme des grands artistes de Tantiquité et de la Renaissance; le peintre matérialiste ou copiste les ignore, il les nie, et, selon ses appétits, il va :
Aux BÊTES, aux CHOUX, aux BOURGEOIS, aux