QUI EST UNE GRANDE EXCEPTION
Malgré les classements, vous avez vu des talents qui, quoique appartenant à Técole flamande, sembloient déclassés dans son sein; ces talents sont parfois des enrôlés volontaires sous d^autres drapeaux; parfois aussi c^'est le génie qui les déclasse et les rend universels.
Voici une puissante personnalité qui appartient à ritalie, mais qui, à son tour, manifeste des sympathies bien vives pour TÉcole espagnole.
Elle n'a rien de la placidité romaine, ni de la somptuosité vénitienne. Rien dans ce peintre ne peut faire supposer qu'il est d'un pays inondé
de soleil, de ce beau pays de Naples qui ajoute à son doux climat ce calorifère gigantesque, que Ton nomme le Vésuve.
Sa peinture est blafarde, sa lumière n'est pas celle du bienfaisant soleil, mais bien celle donnée par des éclats d'armure ; elle est froide et incisive et vous perce la vue.
L^'artiste dont je parle, semble farouche, batailleur; ce caractère violeilt a-t-il fui son sol natal? c^'est probable. Alors où a-t-il vécu? quelle contrée bouleversée a-t-il parcouru ? quels sont les écueils sinistres sur lesquels il est venu échouer? A son tempérament ombrageux, paroissent s'ajouter les rancunes de la persécution, la révolte, le défi à Tennemi, le refuge dans les demeures inaccessibles...
Ce peintre, irascible et volcanique, crée une nature pâle de fureur qui fait éclater ses orages, ses torrents de pluie amènent l'inondation et ses désastres, les eaux se retirent et laissent à nu la terre désolée, les moissons perdues; la montagne, si belle, si parée, n'a plus ses richesses, elle est dénudée comme une carcasse; le sol,
raviné et soulevé, découvre un squelette humain, riiorreur, fait découvrir l'horrible... Entendezvous ces cris rauques, ces coassements; regardez ce vautour qui se repaît de victimes; cet être étrange, farouche et fier qui aide à la destruction, cette mission vivante du meurtre; entendez-vous encore ce coup de feu, éclair qui va donner la mort à qui Ta donnée (1 ) ; voyez ces nuages convulsionnés par la foudre... Eh bien ! c'est Salvator, c'est ce peintre vautour, c'est ce spadassin de la peinture qui frappe sa touche comme on frappe du stilet.
(1) Composition où un brigand abat un aigle.