REFLEXION SUR SALVATOR-ROSA
On dit, le style c'est Thomme. Rien n'est plus faux, parce que, si le style étoit Thomme, rhomme seroit aussi le style, et j'ai vu en assez grand nombre, de ces êtres doués par d'heureux physiques qui paraissoient promettre beaucoup et qui ne donnoient rien, par cette raison qu'il y a deux choses bien distinctes et bien divisées, qui sont l'âme et le corps.
L'âme grande (qui donne le grand esprit) peut résider dans un corps chétif, étiolé, infirme; cet être, mal organisé matériellement, souffre, il est inquiet et par conséquent souvent injuste.
Je veux bien avouer que le voisinage de sa force d^âme le rendra meilleur, mais cette atténuation du mauvais ne le fera pas disparoître entièrement, et il nous restera toujours les côtés défectueux d^une matière mal équilibrée.
Il faut donc à Tesprit un corps suffisant pour qu^il ne soit pas gêné dans sa fonction.
Si au contraire, cette matière est complète, elle fera pencher la balance de son côté, et nous aurons cette égalité d^^humeur de l'être bien portant, un teint riche, un corps imposant, des yeux limpides qui sembleront faire jaillir la pensée. Enfin renseigne corps, promettra beaucoup, et cependant nous n*auroris souvent dans celui-là, que Tétoffe d^'un laquais.
Cette fameuse formule du style qui est Thomme, paroît avoir été inventée pour les écrivains; là, elle est encore plus fausse. Si nous prenons un homme de génie, nous aurons un être passionné qui, pour son oeuvre, dépensera tout ce qu^il a d'âme en lui, et ne cessera de fonctionner intellectuellement que lorsqu'il se sentira complètement vide de pensée (ou d'âme si vous Taimez
mieux), et ne donnera en dehors de sa production que la cendre d'un feu disparu.
Eh bien ! ce corps, cet homme à Tétat de guenille, cet être pressuré de pensées qui pour un moment n^a plus de sève, c^'est Rousseau, c'est Bernardin de Saint-Pierre, c'est notre romancier Balzac, ce génie singulier qui, ayant tout dépensé pour son œuvre, ne livroit à ses amis qu'une matière dégagée de tout esprit.
Cependant, cet homme vide, ce coffre à esprit envolé, cette fange pressurée, c'est un être humain qui appartient à celui qui contient par instant la flamme sacrée.
Ge producteur a fait division de son corps et de son àme; l'âme est passée dans le livre, et le corps, lui, roule dans le monde où il se trouve convenablement placé.
Que devient votre assimilation du style à l'homme, puisque le style est l'esprit et que l'esprit peut se détacher de ce qu'on appelle l'homme.
Alors, il faudroit dire, pour avoir plus de raison : le style est Vesprit de Vhomme,
La belle affaire, direz-vous, autant dire le style est le style ? Oui, bravo, je vous approuve et je vois avec plaisir que vous revenez au vrai, que dans cette voie vous cesserez d'hêtre les émules de monsieur Prudliomme, qui dit trop brillamment que le sabre qu'on lui présente est le plus beau jour de sa vie.
Vous allez voir, que ce n'est pas sans raison que je fais le procès à cette pensée exprimée d'une façon si redondante.
Gela nous amène tout doucement à des jugements consacrés, qui ne sont pas moins erronés et qui viennent aussi d'une appréciation trop superficielle.
On dit aussi, Rembrandt est un avare.
Quoi ! cet amant passionné des trésors de la nature, est, par le fait d'un figuré brutal et mal expliqué, confondu avec Tinfàme usure, et Ton fait encore de notre fier et élégant Salvator Rose un spadassin !
Quel jugement ! quelle iniquité !
Les choses ainsi posées, les écrivains prennent leurs ébats et nous montrent Rembrandt, vieux,
sauvage, entassant dans des tonneaux son or et ses richesses, lesquels tonneaux s^'entassent à leur tour dans des caves bien sombres dont rentrée est gardée par le plus sombre Rembrandt.
Salvator, lui (toujours suivant messieurs les romanciers), vivoit avec les brigands et détroussoit les passants entre la poire et le fromage.
Tout cela est niais, tout cela est mensonger, et j^espère faire comprendre comment cette tradition s'est formée.
Revenons entièrement à Salvator, et rappelezvous Hmage que je fais de son talent; là, on pourroit dire si le style étoit vraiment Thomme, que ce peintre étoit un malfaiteur, et c^'est sans doute pour obéir à cette logique prudhommesque que Ton a doté notre charmant Salvator d'un rôle aussi odieux.
Mais moi, conséquent à ma manière de voir qui n'est pas celle reçue, je dirai qu'un esprit n'est pas un homme, et que la forme que prend cet esprit pour se manifester ou pour se matérialiser, n'est pas l'esprit même.
J'ai dit, que ce qui ressortoit des œuvres de
ce maîfre, étoient la révolte et le sentiment terrible de la destruction.
La révolte, prise au bas de l'échelle, est Tinsoumission aux conventions sociales les plus élémentaires, soit, Tlmpôt éludé qui est la contrebande, soit le braconnage, soit le refus de servir sous les drapeaux, enfin Tinsubordination.
Voyons maintenant ce que donne Tinsoumission dans le domaine de l'esprit.
Elle donne, Taffrancliissement par la volonté, elle donne, le contrôle et. le refus du consacré par le temps ou par Thabitude; enfin elle donne rindépcndance de la pensée, qui donne à son tour, des révoltés, des insoumis, qui s'appellent Voltaire et Rousseau, dans le domaine de la ])hilosophie; Byron, Goethe, Hugo, dans le domaine poétique.
Ainsi, vous le voyez, notre grand peintre n'est pas un spadassin, il ne vit pas sur les grands chemins en compagnie de corbeaux humains ou inhumains; non, non, il est sceptique, il est railleur, et tue, par le ridiculç, la bêtise qu'il raille. De son style tranchant il sait se frayer un
chemin qui rend la Yerité plus abordable, aussi est-il applaudi des intelligents, et blâmé par les sots, qui, blessés dans leurs habitudes mensongères, se vengent en le traitant de scélérat et en ^associant volontiers aux malfaiteurs vulgaires.
Et je finis en disant, que ce contrebandier de la pensée partage la persécution de ses devanciers, dont le plus anciennement connu s^appe-
loit SOCRATE.
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