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SUR LA MANIÈRE DE PEINDRE DE SALVATOR-ROSA

Celui qui nous occupe est un grand peintre, il possède à fond ses moyens d^exécution, sa touche est précise, elle est voulue ; semblable au maître d^armes, il a des bottes secrètes irrésistibles, qui portent, entament, et vont jusqu^'à l'os.

Ce n^est pas sans raison que je dis jusqu'à Tos, parce que la pénétration de cet artiste fouille jusqu'à la base, jusqu'aux fondations. Il s'inquiète peu de ce qui recouvre les êtres, et les choses. Les parures du feuillage comme les charmes de la chair sont néghgées par lui ou ne jouent qu'un rôle secondaire.

Autant Rubens est amoureux des exubérances de la vie, autant Salvator est âpre à ce qui la dépouille. L^un, la pare des fleurs de la santé, Tautre. la dévoile dans ses bases constructives.

Hommes, arbres, terrains, vallées, montagnes, sont par lui disséqués.

Sa facture est audacieuse, délibérée, sa brosse est créatrice, elle court et s^emporte avec sa pensée, elle ne connoît pas de barrières, eUe ne connoît pas de limites. Cet artiste n^est pas comme beaucoup de peintres, asservis par la copie, parce qu^'ayant en lui un monde qu^il s'est assimilé par sa haute intelligence, il produit sans entraves et plane comme Taigle.

G^est le vrai créateur, c'est le vrai génie qui porte et emporte avec lui ses secrets de créations.

Pour peindre comme Salvator il fauâroit avoir son âme, aussi est-il impossible pour Tétudiant qui ne le comprendroit pas et qui s'égareroit dans une interprétation exceptionnelle qui s'éloigne de la vérité matérielle.

Il est du nombre de ces grands artistes qu^on ne doit jamais copier, mais que Ton ne sauroit trop regarder. C'est un oseur, qui briseroit celui qui voudroit le suivre, mais qui peut exalter celui qui contemple son vol audacieux.

Gomme toujours le paysage moderne naît de la décadence de la peinture.

Je vais, pour bien vous le faire comprendre, jeter un rapide coup d'œil sur le grand art de la révolution qui est né de la philosophie.

J.-J. Rousseau par son Héloïse enflamme tous les cœurs. Ces aveux étranges et profonds de ce livre des Confessions sont partagés par rhumanité entière qui se relève meilleure de cet acte d^humilité.

On retourne à la saine vérité, Tâme se manifeste en rhomme, tout s^épure, la correction

apparoît , Téquilibre, la justice, le droit ; il se foit une lumière qui éclaire, on voit, on veut, on marche.

Greuze revient à la nature, à la vraie mère qui allaite son nouveau-né, aux chastes amours, à la famille. Sa mission semble être accomplie avec son accordée de village qui va quitter ses jeunes sœurs pour entrer dans une vie nouvelle pleine d^espérance et de tendresses rêvées.

G^est bien la famille tout entière avec ses précédents d'ordre, d^économie, et sa transmission de devoirs à accomplir, les ancêtres qui terminent, les enfants qui recommencent, jeunes, frais, dispos, pour protéger à leur tour ceux qui ont étayé leur bonheur.

Mais le vent souffle, Torage éclate, la famille est menacée, Thomme se lève, il sangle ses reins, prend ses armes, il rassure les siens, puis un baiser à sa jeune compagne et... il part... c'est 1792. C'est Tardeur pour défendre ce qu'on aime, c'est le tableau des Horages...

David, ne quittera plus cette période héroïque :

après rappel aux armes, Tappel à la concorde par les Sabines, après Texcitation à la défense du sol par les Thermopiles, nous verrons la soumission au sacrifice, par la Mort de So- GRATE. Et pour couronnement de son œuvre, Texaltation de notre propre gloire si merveilleusement continué par Antoine Gros ; enfin la chute de la nation géante, le naufrage, les éléments indomptables, la foudre, Géricault paroît pour peindre cette sublime défaite et tombe lui aussi comme foudroyé.

Vous remarquerez que, depuis la naissance par Greuze, jusqu^'à la mort par Géricault, nous avons rimage de ce temps guidé par le flambeau de la philosophie.

Ce flambeau s^'éteint, ou semble s''éteindre, car nous sommes en 1 81 6 ; je m^é veille à la vie, et je vois tout enfant, des missions, des processions, des congrégations; 1821 arrive, j^avois alors cinq ans et je me rappelle un étrange orage humain : les portes étoient ouvertes et fermées avec violence, et, à mes oreilles les paroles prononcées, basses, et haletantes, gémissoient

comme le vent ; parfois, je voyois ceux que je connaissois , se tordre de douleur dans leurs sanglots, tout cela étoit né d^un souffle, d^une triste nouvelle qui apprenoit (je le sus plus tard) que le grand guide étoit mort. Moi effrayé sans trop savoir pourquoi, je sortois de nos maisons et je voyois dehors, des missions, des processions, des congrégations.

1830. On se soulève, nos ateliers sont fermés, j'ai quinze ans, je suis la foule armée... On crie victoire! et je sais, qu'ion voyoit alors, moins de missions , moins de processions, moins de congrégations.

Voilà comment, nous, les enfants du peuple nous fûmes bercés, il nous sembloit que tout ce qui s'étoit accompli étoit de justes représailles et lorsque nous pûmes penser écrire, ou peindre, nous fûmes les interprètes sincères de ce que nous avions ressenti.

Je peignis les Romains de la décadence qui furent un écho de notre École nationale. Gomme tout écho, cette œuvre fut affaiblie,

mais sa parenté avec la grande tradition française assure sa durée.

Que Ton me pardonne ce jugement sur moimême, mais Ton remarquera que la réaction du vieux monde nous dépouille incessamment de ce que nous méritons et que nous, pauvres diables de démagogues (c^'est le nom qu"'on nous donne), (1) nous pouvons nous rendre parfois la justice qui nous est refusée.

Revenons aux paysages.

Sous la Restauration on peindra encore, mais on ne pensera plus. Le paysage historique fera son apparilion pour nous montrer des dieux ou des Romains insignifiants, on élèvera à la brochette de jeunes bébés qui se draperont dans la peau de lion de notre sublime Poussin, mais qui la porteront si mal, cette terrible enveloppe, qu'on la prendra pour la peau d'un âne.

Cette mascarade, ce faux style exaspèrent les plus calmes, le paysagiste se dépouille enfin d'un vêtement incommode et va comme un

(I) Il va sans dire que je n'accepte pas cette dénomination qui est par trop gracieuse.

simple mortel quMl est, faire des études sur nature.

Watelet, et Jolivard, sont des premiers, et je les approuve dans leurs rôles modestes.

Ici nous revenons à 1830, tout se ranime dans les esprits, tout s'enflamme, un génie singulier mis à la taille de son temps, c^'est-à-dire petit, amoindri, reflète dans son cadre restreint toutes les belles qualités pittoresques, il est étrange et énergique comme Salvator, il est puissant dans ses colorations comme le Titien, et reproduit par le petit bout de la lorgnette la vraie et bonne peinture, comme 1830- reproduit la grande révolution de 1789.

On se réveille dans le petit;, Decamps devient le chef d^une école nouvelle, et d'une des faces de son talent naît le paysage moderne.

Marilhat, Gabat, Diaz, Dupré, Rousseau, Fiers, forment un brillant état-major à ce nouveau chef.

Aligny, homme de tradition et d'étude, se montre influencé par les colorations modernes.

Dégoffe et Paul Flandrin, continuateurs des

habitudes académiques, trempent leurs tableaux dans la cendre en signe de deuil.

Corot, dont le talent est enfantin, bégaye quelques qualités pittoresques.

Je crois le moment venu de faire un relevé curieux.

Raphaël naît en .)483, Gorrége en 1494, Titien en 1477, Véronèse en 1528, et c'est soixante années après la venue de ces sublimes représentants de la Renaissance que naissent les Carrache qui créent le genre paysage, inconnu jusqu'alors.

Salvator - Rosa , que Ton peut considérer comme le meilleur paysagiste de cette grande tradition italienne, est contemporain de ces derniers.

Rubens naît en 1577, Rembrandt en 1606, et c'est soixante années après leur apparition, que le paysage s'épanouit dans l'École hollandaise.

David naît en 1748, Prudhon en 1760, Gros

en 1 771 , et c'est soixante années après eux que

s'étalent à nos yeux les paysages modernes.

Il est encore une remarque non moins curieuse et qui marque parfaitement la marche de la décroissance, c^'est que les fantaisistes qui commencent la chute, mais qui cependant sont encore près de Tapogée, se manifestent trente années après les maîtres de premier ordre.

Ainsi, Rembrandt naît trente années après Rubens. Les Carrache (1 )^ ainsi que le Caravage, naissent trente années après Véronèse, et Decamp^, notre grand fantaisiste moderne, naît trente années après Gros.

Voici des chiffres certains qui étabUssent que les fantaisistes commencent la décroissance, et

(1) On sera sans doute étonné de me voir classer les Carrache ■ parmi les fantaisistes, parce que je sais que l'on regarde Annibal comme un très-grand peintre, et cela avec raison. L'estime que lui accordait le Poussin n'a pas peu contribué à le maintenir à un rang supérieur dans l'art. Cependant, je ferai remarquer que son talent, quoique grand, est du domaine décoratir, et n'a plus ce degré de perfection que l'on signale chez ses devanciers.

Annibal Carrache et les siens sont les premiers qui mettent l'cxlrcmc facilité au service de la décoration, et font substituer le mot machine au mot œuvre.

Cela me paraît parfaitement défini : on dira les grandes œuvres de Véronèse , et l'on désignera les décorations d'Annibal de belles et vastes machines.

Ce peintre de la très-grande tradition abandonne la perfection pour l'a peu près, et la qualité pour la quantité ; c'est évidemment celui qui personnifie le mieux la décadence, elle semble Daîirc avec lui, et semble aussi se continuer dans sa descendance.

que cette décroissance se continue par une autre génération, qui est celle des paysagistes.

Comme je Tai déjà dit, et comme on ne saurait trop le répéter, le genre paysage est une déchéance; jamais, dans les beaux temps de la peinture, on n^a connu cette classification, et cependant Raphaël, Gorrége, Titien, Véronèse,Rubens, Rembrandt, Velasquez et d^autres encore, sont les plus grands paysagistes du monde.

Poussin ne doit pas être regardé comme un paysagiste, il est peintre philosophe, et c^est ce qui rend son style inimitable.

Claude Lorrain n^est pas paysagiste, c^est le peintre de la lumière et de Tinfini, et c^est ce qui rend son style inimitable.

C'est donc avec une certaine infériorité d^intelligence que commence la fonction du paysagiste.

Maintenant que les genres me paroissent suffisamment définis, je puis, dans ces différentes catégories, rendre justice à qui de droit.

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