‹ PaysageChapitre 18 sur 30 · POURQUOI DECAMPS EST UN MAITRE · texte numérisé non relu

POURQUOI DECAMPS EST UN MAITRE

En présentant Ingres et Delacroix comme des traducteurs, je prévois vos objections : Mais Decamps, direz-vous, n^est pas moins traducteur que Ingres et Delacroix ; si le premier s'appuie sur la grande tradition grecque, si le second s'aide de la tradition vénitienne et flamande, Decamps, à son tour, ne cache pas ses sympathies pour les anciens et même, plus large dans ses emprunts, nous le voyons disposer, amplement du clavier traditionnel ; il va de Phidias au Poussin, de Salvator à Rembrandt, du Titien à 0 stade, du Claude à Constable, il prend tout,

il se fait écho de tout, — oui, c'est vrai, et c'est ici qu'il faut revenir a cette définition que j'ai donnée du maître, dans laquelle je disois qu'un vrai génie ne pouvoit être dépassé ; mais je dois ajouter qu'un nouveau venu, en s'exerçant aux mêmes beautés, poursuivies et atteintes par son devancier, peut, dans cette lutte, égaler son rival.

C'est le fait de notre Decamps ; il n'est jamais inférieur à celui qu'il consulte et montre si bien sa force qu'il reste lui-même, quoique copiste sincère de celui qu'il cherche à imiter.

Prenons ses toiles qui, par leur magie de lumière et d'ombre, rappellent Rembrandt, et nous verrons de suite que Decamps n'abdique pas; il reste maître, et celui qu'il fête sortira de sa demeure plus brillant; il fera ce que font les souverains qui échangent leurs marques distinctives. Rembrandt sera dans Decamps, comme Decamps sera dans Rembrandt plus paré. Il fera de même pour tous l(?s maîtres qu'il touchera, en n'étant jamais inférieur à eux et en les recouvrant incessamment de sa personnaHté.

Notre grand maître David nous donne les mêmes preuves de force en prenant Tantique pour émule et en surpassant ses modèles ; car vous remarquerez qu^'eii véritable artiste il ne s^'attaque qu'à ce qu'il peut rendre plus complet.

Dans son Hersilie, il lutte et surpasse en beauté la Vénus de Médicis ; dans le Eomidus, il lutte et surpasse en suprême élégance YApollon du Belvédère; dans les Horages, abordant les mystères de la structure humaine, il s'élève à la hauteur da Gladiateur et du Faune à l'Enfant, li n'est certes pas copiste des Grecs; mais il en a le sens lucide et élevé, et, s'il se sert avec eux d'un langage parfait, il exprime avec ce style des pensées qui sont siennes et donne au monde un enseignement philosophique d'autant plus profitable qu'il est par ses belles images plus facile à comprendre.

David ne s'attaque pas à l'art de Phidias; il en sent l'expression achevée ; là il s'incline et n'a plus rien à faire; en cela, il montre ce sens supérieur dont la fonction est d'épurer, ce sens

du génie qui n^est autre que celui de la perfection.

Il n'en est pas de même" pour Ingres, qui n'est jamais Tégal de celui qu'il copie. Sa rencontre avec le maître n'est pas une intimité de cœur à cœur, d'âme à âme ; non, c'est une servitude dévouée» sincère, qui laisse l'imitateur au pied du maître.

Dépasse-t-il l'antique? Non! cent mille fois non ! il lui reste inférieur par le sentiment comme par la science. Dépasse-t-il Raphaël? Non ! cent mille fois non ! il ne fait que donner plus d'éclat à son modèle par son office de serviteur.

Vous le voyez, il n'apporte rien de nouveau à l'édifice de la Peinture ; on peut donc se passer de lui sans que cela paraisse.

Ingres, quoique devenu un fétiche public, n'etoit et ne sera jamais un maître.

Si nous passons à Delacroix, nous voyons les mêmes insuffisances ou les mêmes défaites ; ce dernier, battu par Véronèse^ battu par Rubens, conspué par l'antique de la colonne Trajane,

écrasé par Shakespeare, inutile à Gœthe, offensant pour la Bible, n^est jamais maître; mais il n'est souvent pour ceux qu^il veut servir qu'un client incommode.

Cependant, direz-vous, Delacroix a sa forme, son originalité : non; il a sa déforme .et ne possède aucune originalité. Il sent à un certain degré ; mais il exprime plus mal que tous ceux qu^'il veut égaler : voilà, si vous le voulez bien, son originalité.

Nous touchons ici à la plaie moderne qui s^est gangrenée par Tintervention des critiques qui tous sont ignares en matière d'art. Ils ont cru, dans leur stupide appréciation, que Tinsuffisance du faire était une interprétation, et que Ingres, comme Delacroix, étaient éminemment

originaux.

Non, mes bons amis; c^'étoient bien simplement deux traducteurs remarquables dont Tun étoit un têtu flamand égaré dans Athènes et Tau Ire plus égaré encore dans Télégante compagnie vénitienne. Le premier copiait un maître comme il copiait un cachemire; il compilait,

en mettant un vulgaire modèle dans la gaine grecque ou raphaélesque, et le second faisoit, avec les beaux maîtres que nous admirons, de la bouillie pour les chats (1).

Si je dis si crûment les choses, c'est que ces deux noms ont commencé cette guerre déloyale de cette coterie bourgeoise et cagote que je dévoile aujourd'hui ; je sais qu^'elle ne manquera pas d'afflcher à mon endroit un dédain superbe ; mais je sais aussi que je la frappe si rudement au visage qu'elle en restera déshonorée.

Cette coterie, effrayée des élans libéraux, mit en honneur la servitude et masqua, avec des paravents qui ne disoient rien, des œuvres qui parloient trop.

Revenons à Decamps.

C'est la vérité qui lui -dévoile les grands mystères. Par elle il comprendra Phidias et entrera

(1) Je iv'ends ici ces deux talents par leurs côtés défectueux, parce que c'est par ces côtés qu'ils ont été imposés au public par une presse systématique qui mesuroit l'exagération de ses éloges à rinferiorité des tableaux qu'elle prônoit, et, par un singulier hasard, ne parloit que bien rarement des œuvres qui recommandoient ces peintres à l'estime publique.

dans le sanctuaire de Tart ; il possédera bientôt comme ses devanciers ces qualités bases, ces qualités mères, ces qualités germes qui distinguent le maître.

Decamps manifeste son génie vers 1 830 ; ses yeux et son esprit paroissent comme saturés par cette peinture faussement classique qui n^a véritablement que des banalités académiques, peinture faite par recette et peuplée de pions pittoresques.

Notre peintre, fatigué des mauvais Fleuves^ des mauvaises Vénus, des mauvais Samaritains, des mauvais Saiyit Louis rendant ou ne rendant pas la justice sous un chêne, ennuyé des mauvaises Prudence, Abondance et Justice moulées dans des moules académiques comme on moule les cuillers de plomb; scandalisé par ces rengaines stupides qui font le bonheur des nations, il réagit violemment par un cri répulsif et nous donne sa Garde de nuit da?is les rues de Smyrne, Il est jeune; il sent plus qu'un autre, et s'affirme. Cette affirmation devient une révolte, parce que de suite il semble mettre sous ses pieds des rè-

gles Conventionnelles. Les hommes de ses tableaux sont courts, ils n'ont pas les sept têtes et demie de rigueur ; leurs jambes sont grêles, leurs pieds énormes et peu faits pour chausser le cothurne. Aux teintes rosées de nos dieux olj'mpiques^ Decamps fait succéder les tons bistrés des habitants du désert, et réagit enfin contre toutes les fadeurs.

On crie, on se passionne, le public intelligent applaudit, les peintres disciplinés se scandalisent ; mais le jeune maître a planté son drapeau; il a bien montré ce qu'il aimoit, ce qu'il vouloit, jet, plus tard, nous le voyons s'élever dans son art et comprendre par la nature, les règles qu'il paraissoit affronter ; il devient classique dans la bonne acception du mot et n'est jamais acadéyniqiie.

Il apporte des intensités de lumière inconnues ; il aborde ce que l'on croyoit impossible et réussit. Devéria, Delacroix et d'autres encore, font un pèlerinage vers les maîtres coloristes ; ils intéressent et l'on applaudit à leurs efforts. Le tableau de la Naissance de Henri IV

semble être la renaissance d'un art nouveau, maïs n^est que Técho d'un art ancien alors trop oublié.

Ici nous retrouvons cette lutte qui nous fera reconnoître les forts, les maîtres, sans nous dispenser de donner des encouragements aux lutteurs de bonne volonté.

Devéria s^'avance un des premiers ; sa jeiinesse, sa beauté disposent le public mondain en sa faveur ; il n'a qu'à paroître pour être acclamé. Hélas ! ce public se trompe et le jeune lutteur, trompé à son tour par des applaudissements 'frivoles, reste étouffé sous des couronnes trop nombreuses.

Delacroix, plus contesté, prend des forces dans la lutte, et, rageur par nature, il obtient ces encouragements queVon aime donner à ceux qui prouvent leur bonne volonté.

Decamps ne fait pas de même; il n'ira pas aux maîtres sans trop savoir pourquoi, mais de suite il se met sur le chemin de la nature et prend tout d'abord ce qui le séduit. Le voyezvous marchant et faisant connaissance avec nos beaux maîtres, qu'il rencontre dans les choix

qu'il fait : C'est comme Poussin, se dit-il, c'est comme Rembrandt; je suis bien aise de les voir

justifiés; allons, marchons toujours Voici

la Grèce Devenu le familier de Phidias,

efc cela, sans trop s'en apercevoir ; il ne copie ni Poussin, ni Rembrandt, ni Phidias, mais voyant comme eux, il les approuve.

Sa vérité, sa lumière éclaire; toute une génération de peintres se soulève pour suivre ce nouveau maître. Ingres, Delacroix et d'autres font beaucoup de bruit par la presse.

Un seul est véritablement suivi, et celui-là, c^est Degamps.

Pourquoi suivre Ingres? n'avons-nous pas l'antique et la belle école romaine î

Pourquoi suivre Delacroix? n'avons-nous pas Véronèse, Rubens et tous les peintres de cette époque !

Nous suivrons bien plutôt celui qui nous découvre une moisson nouvelle et nous aiderons à sa récolte. Notre butin sera nouveau et restera dans l'art. De par lui, nous donnerons des étincellements de lumières inconnues; de par lui,

nous donnerons des saveurs ambrées inconnues encore, de par lui, nous aurons un caractère distinctif et véritablement français, mais français à la façon de Molière; je veux parler de ce sentiment d^un comique supérieur qui aborde tout sous des dehors familiers, de cette réaction de la prudhommie qui existe dans les bons esprits français et qui fait que notre Decamps va du Joseph au Singe cuisinier , comme Molière passe du Misanthrope au Médecin malgré

Page 1