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CABAT

Voici un artiste bien intéressant à différents points de vue.

Intéressant par ses débuts.

Intéressant par ses œuvres.

Intéressant aussi par ses réussites faciles, et ses chutes si péniblement acquises.

Cabat n'avoit pas vingt ans lorsqu^il fit ses premiers paysages, hâtons-nous de dire qu'il ne connut pas les labeurs pénibles qui précèdent le talent.

Enfant, il travailloit dans des ateliers où Ton décore la porcelaine, ce qui ne pouvoit lui don-

ner que de très-mauvais principes. Mais poussé par une vocation forte et enflammé par la vue des peintures de Decamps^, il sentit murmurer en lui le fameux {moi aussi je suis peintre).

Le voilà achetant de ses petites épargnes couleurs et pinceaux. Que fera-t-il pour apprendre à peindre à Thuile? Il ira au musée ouvert pour tous, là il choisira ses modèles dans ce qui lui plaira davantage. Voici un bien beau tableau qui lui rappelle ceux qu'ail aime, c'est, par ma foi, aussi beau qu'un Decamps.

G'étoit le Buisson de Ruisdaël, sa copie avancée étoit regardée, admirée; on en parla, les peintres les plus en renom vinrent voir cet enfant prodigieux et lui achetèrent ses premiers essais.

Quel bonheur, il pourra travailler d'après nature, avec ses copies il peut vivre, plus tard il pourra voyager, mais soyons modeste dans nos commencements, allons simplement dit-il, aux environs de Paris. Tiens, c'est étrange, c'est comme Decamps, c'est comme Ruisdaël ; il fit comme il avoit fait au Louvre, il copia et produisit des chefs-d'œuvre.

Quelle surprise^ quel étonnement pour tous, ces petites merveilles étoient faites par un débutant qui n^avoit pas fait cFétude, qui n'avoit été dirigé par aucun maître, que deviendra-t-il par le travail et la bonne direction ? Lui-même, est plein des espérances qu'on lui donne, il ne doute pas de ceux qui Tacclament, qui le protègent, ses toiles lui ont été bien payées. Il a en poche ses économies et part pour Tltalie, le rêve de. tous les peintres; il grandira sa manière, il étudiera les maîtres, il fera ce que ses ardeurs d'artiste lui indiquent, il fera ce que ses amis lui recommandent et après six ans de labeur, il reviendra élève distingué, de maître qu''il étoit parti.

J^ai assisté à ce charmant et triste phénomène qui fut un instant radieux comme le chant du rossignol, chant qui fît entendre ses dernières notes dans un buisson qui rappeloit le Départ (1).

(1) Sa première étude fut le buisson de Ruisdaël, et son dernier beau tableau inspiré de l'œuvre du peintre hollandais conserve encore toutes les qualités personnelles à Cabat.

Cest un des rares peintres qui eut le don de Tenfance, non de Ténfance comme elle est généralement, mais comme elle devroit être. Il sut être jeune et fut un naïf écho de son instinct.

Il chanta la naïve campagne avec un cœur candide, il y avoit similitude entre le peintre et les choses représentées, la campagne étoit pauvre, le peintre Tétoit aussi ; c'étoient bien les modesties pauvrettes délaissées par les grandes villes, la pauvre chaumière où Ton visite le nourrisson, et qui parfois se transforme en auberge où le piéton est traité en frère, car rhôtesse compte avec lui comme avec elle-même. Ils sont du même monde d'épargne et de pauvreté, et la brave femme sait combien cela lui seroit sensible si dans une circonstance semblable on écorchoit (1) son mari. Mais là où nous sommes les gens vivent en pleine sécurité, si parfois, la buvette est vide, le consommateur prend du pain dans la huche, prend du vin dans un pi-

(1) Expression populaire, pour dire que l'on fait payer un prix trop élevé.

chet, se sert consciencieusement, paye de même, en laissant sa dépense sur la table pour continuer sa route (1).

Tout comme je le disois est pauvret et désarme la rapine, cependant tout est blond, tout est paré par l'air et le soleil, on est séduit par la communion de la végétation et de Thomme, c'est là qu'on voit Torme à la feuille sombre et épineuse qui lèche la poussière du chemin, la haie d'aubépine sur laquelle on fait sécher la lessive, tout se mêle; des canards viennent dans la chaumière, des baquets ou des marmites se promènent dans l'herbe, un simple petit tablier d'enfant est un poème, regardez celui qui sèche sur la corde qui va du noyer au pommier, il est orné de pièces qui se succèdent et donnent leur âge par le plus ou moins d'intensité de leurs couleurs, mais il n'a pas de trou, il sent bon, il est tiède, l'enfant qui le portera sera heureux.

Ce n'est pas une grande route, oh non, c'est un chemin cantonnai, car nous n'avons pas en-

(1) Description du chemin cantonnai sur la gauche duquel on voit une chaumière.

core de ligne de chemin de fer, ces Messieurs, des villes, ne viennent pas par ici; mais patience, braves gens, cela viendra, et vous perdrez vos bonheurs tranquilles, et nous, nous perdrons la vue de vos naïvetés cliampêtres, nous perdrons aussi, la vue d'aune terre avec laquelle on peut être familier, qui repose si bien de celle qui est trop parée, de la terre, Madame^ sur laquelle on marche en disant, excusez-moi, et qui vous répond à chaque instant : on ne passe pas ici.

Adieu poules et canards qui barbottez et picorez si joyeusement, vous n^en avez plus pour longtemps, on va bientôt vous discipliner.

Chez ces pauvres gens il existe des coins de terre abandonnés (1), ce n^'est pas la terre que Ton met en culture, celle-là est toujours travaillée, mais celle qui entoure la demeure on la néglige, on n^a pas le temps de s^en occuper et cependant on a pour ce petit coin de beaux projets. On rêve un jeu de boules, de belles

(1) Composition intitulée Jardin Beaujeon.

plates -bandes ornées de coeurs entourés de buis. Ah ! dame, on a de rimagination et du goût, mais Targent manque et Ton ajourne avec bien du regret ces beaux projets. Pendant ce temps la nature reprend ses droits, les arbres grandissent, les plantes grimpantes couvrent et voilent les crevasses des murs, le vieux puits n^échappe pas à cette incurie , son vieux fer rouillé s'entoure de volubilis, des lierres enveloppent sa margelle, les lilas foisonnent, on n^'arraclie plus Therbe depuis longtemps, le terrain en ce moment est couvert de marguerites et de boutons d'or que c'est une pitié. Et là-bas, au bout, cette mare recouverte de nénufars aux clochettes d'or et dont les eaux reflètent des mûriers sauvages, des rosiers sauvages, ce que c'est pourtant que le manque d'entretien

Je m'arrête, on m'accuseroit de littérature et c'est grave, j'aime mieux revenir aux qualités pittoresques de notre peintre.

Je vous ai dépeint ses modèles, permettezmoi maintenant de vous dire comment il les peignoit.

' Les beaux Cabat ont Taspect vert bouteille et Texécution en est facettée^ ils sont peints d'abondance et ont les empâtements souples et libres de la première coulée. Ce peintre brode aussi habilement que Marilhat, mais ses détails sont plus familiers. Je n'ai jamais tu de terrains mieux touchés que les siens, dans une petite étendue, il trouve d'adorables accidents. Ses ciels, sont légers et libres de façon, parfois d'aspect bis ou nankin. Ses fonds sont fins, fermes, et remarquables par leur simplicité, ses figurines, toujours bien placées, font corps avec le tableau. Au reste, arbres, terrains, ciels et personnages sont en parfaite harmonie.

' Ce paysagiste fut dirigé par son instinct qui lui montra de suite les meilleurs guides à suivre. Ces maîtres à leur tour le menèrent sur le chemin de la nature, il sut en profiter pour courir les champs, fut heureux, et nous fit partager son bonheur, car nous nous rappelons encore les suaves boufïees campagnardes que nous envoy oient ses charmants tableaux.

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