‹ PaysageChapitre 21 sur 30 · MARILHAT · texte numérisé non relu

MARILHAT

C^est le premier qui paroît éclairé par le maître, désireux cFégaler ses merveilles orientales, il part pour TÉgypte et en rapporte des trésors d''études. Moins énergique que Decamps, plus superficiel, plus féminin, il manifeste une rare élégance dans ses silhouettes, on pourroit dire ses broderies; il ne pénètre pas, mais il suit amoureusement les sinuosités de la forme. N''ayant pas les audaces du chef, il est plus contenu dans ses colorations et se rapproche du Claude par la finesse de son coloris. Il est charmant et délicat dans ses moyens, mais il

manque d'épaisseur, ce que possède le maître au suprême degré.

Je le préfère dans ses vues d'Auvergne ; là, il s'abandonne mieux à ses instincts; c'est l'artiste que Ton a guidé, et qui, placé dans le bon chemin, marche seul; ses hésitations, ses craintes deviennent sympathiques; ses goûts féminins s'épanouissent, il brode des lierres sur des arbres élancés, il brode toutes les ricliesses de nos gazons sur de beaux terrains moussus et imbibés de soleil, nos ramiers apportent encore l'élégance de leurs ailes, et le cygne niélera de son col de belles eaux limpides. . .

Il étoit poète et avoit bien la physionomie de son talent.

Il ressembloit au Tasse. Son œil avoit la douceur et la limpidité de celai de la gazelle.

Bien malheureusement pour l'art, il est mort très-jeune.

On peut regretter qu'une belle organisation disparoisse de la scène; les rêves que l'on se plaît à faire sur elle sont tout à son avantage ;

OU lui suppose toujours une continuité de succès en rapport avec ses débuts : rien ne paroît plus conséquent, rien ne paroît plus juste.

Cependant je signalerai ici même une cause funeste pour les véritables artistes. Je veux parler de ce réalisme qui se manifeste de nos jours, et qui, de suite, bat en brèche la pensée et la poésie, voisinage qui le blesse en lui laissant un rang inférieur. Réalisme, violent et brutal, qui étouffe et tue.

Le refuge poétique étant violé , le doux Marilhat, très-semblable à la gazelle traquée, ne pouvoit' manquer de succomber sous les clameurs de bouviers impitoyables

J^expliquerai bientôt cette ligne de séparation.

JULES DUPRE.

Ce peintre n^étoit pas aussi doué que les précédents et le paraissoit davantage.

Il appliqua les découvertes du maître aux pâturages normands, tant qu'il s'appuya sur Decamps, il fut des plus intéressants et sembloit marcher en tète de ses imitateurs.

Il avoit de ces ardeurs d'adeptes qui dépassent les limites tracées, mais comme cela por^ toit sur d'excellentes études faites sur nature^ ou sur de bons terrains bien établis ces exagérations non-seulement passoient mais ajoutoient encore je ne sais quelle saveur juvénile à ses toiles qui étoient pleines de charme;

Né peintre, mais peintre seulement (qui est la faculté de reproduire avec la main ce que Toeil perçoit), il a voit plus qu'un autre besoin d^m tuteur, il eut le bonheur de le trouver, et lorsqu'il mit les qualités qui lui sont propres au service du maître il en augmenta les trésors.

Mais il se révolta, et cet ange normand fut précipité dans le paysage systématique.

Les tableaux de sa bonne manière sont grassement empâtés, la touche en est caillouteuse et le feuille de ses arbres semble fait en mosaïque. Terrains, arbres et ciels sont empâtés de même, ce qui me rappelle une critique assez ingénieuse d'Horace Vernet devant un tableau où cet artiste avoit travaillé ; c'étoit une bataille qui représentoitdes Autrichiens aux prises avec nos troupes. Comme Vernet n'admettoit pas cette façon de peindre égale pour tous les objets de la nature, et que cette exécution rugueuse lui paroissoit applicable aux terrains seulement, il demanda, en désignant les personnages, si ces masses blanches représentoient des terrains; à quoionlui répondit que c'étoient des Autrichiens.

Alors, dit-il, en montrant les nuages du ciel, ceci doit aussi représenter des Autrichiens.

Ce netoit qu'une malicieuse critique, et d^ailleurs Horace Vernet qui étoit un fort habile peintre, savoit fort bien qu^on ne pouvoit obtetenir la grande intensité de la lumière qu-avec des empâtements excessifs.

Les tableaux de la période que j^'ai signalée plus haut seront toujours recherchés des véritables amateurs.

Pour la seconde manière, je ne veux en rien dire, étant reconnoissant des plaisirs que me donnèrent ses premiers tableaux.

Page 1