LE TITIEN
Voici la fin du jour, voici des rayons plus chauds. Uaipant, le soleil est venu, la terre s^'est livrée à lui, elle Ta gardé tout un jour, ses derniers baisers ont été les plus passionnés. Elle n'a Taissé partir Taimé que lorsqu^il n'hélait plus qu^une ombre, elle est restée imprégnée de son amour, de sa lumière, elle est comblée, sa molle langueur couve un fruit d^'or, c^'est Tamante qui a tout pris et complète en Tabsence du dépossédé un idéal d^'amour impossible, c'est Danaé qui prend Tor et suinte Tor; c'est la maîtresse
absorbante qui a ravi la lumière de Tamant et rayonne de sa lumière.
Tout pétille d^or, tout est flambé d^'or, tout est phosphorescent d'or. Tout est éclos, tout est mûr; fleurs et femmes sont savoureuses et attirent les lèvres.
Ces miels, ces sucs, ces voluptés, sont de la lumière condensée.
C'est le Titien qui possède ces ardeurs de courtisane jalouse pour la lumière, il la prend, il la garde ; avare de ses richesses il les amoncelle en lui. Ses œuvres semblent contenir tous les trésors de Venise.
De cette union du soleil avec la terre, naissent es splendeurs du sol, la terre sous ces chaudes étreintes devient féconde, et bientôt ses flancs se déchirent, pour laisser surgir les trésors déposés par le Dieu.
Cest le butin, ce sont les paysages du Titien.
Si Danaé personnifie le talent sensuel et riche
du maître vénitien, je retrouve encore une
femme amoureuse pour symboliser son génie
de paysagiste.
Ariane m'apparoît, Ariane abandonnée, n^estce pas cette terre abandonnée aussi qui pleure chaque soir son volage amant. Elle s'inonde autant qu'elle peut des rayonnements de sa présence et compare avec humilité ses infimités à réclat de celui qu'elle aime; c'est bien l'amante soumise, dévouée et toujours prête, joyeuse d'espérance , innassouvie de réaUté , et désespérée de son abandon.
Pauvre fille, pauvre terre momentanément riche par l'amour, tes joyaux d'amoureuse nous éblouissoient, mais à cette heure de désolation et d'oubli de ton être, tu nous livres tes charmes, et nous qui t'aimons dans tes tristesses du soir, nous tes amants craintifs, nous jouissons de nos indiscrétions
N'est-ce pas ? c'est bien cette terre quittée par une lumière que nos yeux ne pouvoient supporter, et qui, vers la fin du jour, chaudement reflétée par une voûte embrasée, devient perceptible à nos regards; cette terre tiédie par l'amour, qui réveille en nous les désirs voluptueux, cette terre courtisane, cette terre abon-
damment pourvue, cette terre aux arbres feuillus, aux gazons veloutés, cette terre pleine de doux ombrages et de nymphes couchées, enfin cette terre qui convie à la volupté (1 ) !
(1) Je trouve le Titien mieux personnifié dans la courtisane que dans la femme amoureuse ; comme la courtisane, il inspire et ne partage pas. Ses personnages ne fléchissent jamais sous un sentiment , ils résistent à la tendresse comme la cuirasse à l'arquebuse. Ses hommes sont d'airain. Ils excitent l'admiration ou la crainte, et si on ne peut se faire leur confident, on devient facilement leur esclave.
C'est bien encore ce regard d'acier, écho de la cuirasse du cœur, que l'on signale chez la fille de joie, regard que l'on veut attendrir et qui vous dompte toujours; regard qui fait aimer en maudissant , regard qui vous fait esclave en gardant son éclat et en vous laissant la corvée des larmes
ENSEIGNEMENT
SUR LA MANIÈRE DE PEINDRE