‹ PaysageChapitre 8 sur 30 · DU TITIEN · texte numérisé non relu

DU TITIEN

Le Titien savoit peindre les verts feuillages d'une façon durable, ce qui le prouve, c'est qu'après plus de trois siècles nous les voyons frais comme au sortir de son atelier.

Les arbres du Giorgion sont éclatants aussi comme au premier jour. On rencontre encore des verts admirables dans Van Eyck qui, comme tous les inventeurs avoit (mieux que d'autres) tiré toutes les ressources de son invention.

Vous savez qu'il n'en est pas "de même pour l'École bolonaise qui, par ses Garraghes nous

donne des arbres devenus noirs.

L^Ecole hollandaise non moins prime-sautière, et dont les moyens sont plus légers, a plus de chance de conservation, mais cependant elle est loin de donner les garanties du procédé vénitien.

Cherchons ensemble les secrets cachés par Tavare et riche Venise.

Le mystère n'est pas loin, il est dans nos images à deux sous que vous considérez sans doute avec mépris, mais qui contiennent des rouges, des verts, et d^'autres tons admirables de force et de beauté. — Mais direz-vous, c'est la couleur pure, lavée, étendue sur un corps ou sur une draperie. — Oui, c^est cela, et c'est là qu'est le secret. — Mais votre secret n'en es pas un, depuis longtemps on fait des grisaihes que l'on colore par des glacis, et cela ne donne nullement les qualités coloratives des pages vénitiennes. — Vous avez raison et je vais vous dire pourquoi.

nevenons à mon image d'Ëpinal.

Si je la regarde, je suis frappé de k beauté de ses rouges et généralement de tout ce qui

est teinture tf étoffe, et si je considère encore ses tons de verdure obtenus par une teinte franche, je vois là le principe de colorations merveilleuses.

Comme le principe est bon , jugez de ce qu^'il doit devenir dans des mains habiles. Ici, je ne peux ni ne veux m^étendre sur les ressources coloratives des chairs, mais plus tard, en temps et lieu, nous reviendrons sur cette question.

En ce moment nous parlons du paysage,, nous clierchons les meilleurs moyens à prendre pour obtenir de beaux feuillages; ainsi donc parlons-en et ne sortons pas de notre thème.

Les verts de belle qualité ne peuvent s^obtenir que par le procédé vénitien qui découle de la coloration de l^image, c^est-à-dire par des couleurs pures ou presque pures, glacées sur des dessous arrêtés dans leur forme et grassement empâtés.

Vous savez que pour obtenir un vert lumineux il faut avoir recours à plusieurs tons, soit le jaune de Naples qui éclaircit un vert quelcon-

— Toque, mais qui cru, dans cette condition, demande Taddition de la laque jaune, ou du jaune indien; si vous croyez utile d'ajouter des gris pour neutraliser votre teinte, et un peu de rouge pour imiter les violacés donnés par la nature, vous voilà embarqué dans une profusion de couleurs qui se combattent, se dévorent et se tuent; de plus, vous sentez encore votre ton qui se décompose sous votre brosse et tourne en huile. — Pourquoi? c'est que comme je Tai dit dans le premier volume des Entretiens, trois tons différents apportent dans le mélange un principe maladif et que 4, 5, et 6 font mourir la couleur.

Maintenant parlons des dessous nécessités par cette manière vénitienne. Ce n'est pas, comme on Ta longtemps supposé, une simple grisaille qui ne s'occupe nullement du coloris, bien au contraire, il faut apporter à cette coloration le sentiment coloratif de la vraie peinture et ce n'est, comme vous allez le comprendre, qu'une division ingénieuse des tons nécessaires à la coloration.

En parlant d'un ton de peinture obtenu au premier coup, j^'ai dit que la multiplicité des couleurs employées pour sa coloration détruisoit sa santé ; cette multiplicité est évitée dans le procédé italien, parce que les tons dorés composés de jaune de Naples et d'ocre sont placés dessous, et que les glacis, recouvrant ces tons dorés, mais secs, ne se mélangeant plus de façon nuisible, restent séparés, et parlant de là, bien

portants.

Ainsi, vous le voyez, il faut être coloriste

dans les dessous et ajouter à de belles lumières grassement peintes , des ombres et des demiteintes conséquentes des lumières. Enfin votre paysage ainsi préparé , représentera un pâle paysage d^'automne qui, glacé par des couleurs franches mises en très-petite quantité, vous donneront les plus riches teintes.

C'est cette base dont je parle, qui fait croire souvent, que ces admirables pages vénitiennes sont peintes sur des toiles dorées.

Vous devez comprendre après ces explications, que les deux tons colorés du dessous aux-

quels on ajoute les deux tons colorants du dessus, donnent quatre, qui ainsi superposés sont d'une belle qualité et de plus sont viables.

Titien, en terminant avec le pouce, découvroit ses saillies de pâte, il obtenoit par ce procédé une finesse d^exécution qu'il est impossible d'égaler par d'autres moyens.

La simplicité de ce faire laissoit Fartiste tout à sa forme ou à la construction de son tableau, il peignoit avec des tons simplement composés qui ne se flétrissoient jamais et plus tard, content de ses recherches, il étoit tout à ses colorations. De là vient cette force, cette supériorité des Vénitiens sur les autres écoles. La belle tradition flamande est certes très-admirable par son coloris, qui s'obtient au premier coup et d^abondance , mais ce moyen demande une grande franchise dans la façon, car si la forme ne vient pas avec sa coloration, il faut ou laisser la forme incomplète pour ne pas flétrir le ton, ou troubler le coloris pour rétablir la forme (1).

(1) La lumière est mate et l'ombre est Iransparenlc. Noire palette a de grandes ressources pour rendre la lumière; ses.

N' est-il pas pénible de revoir après quelques années des œuvres qui au début étoient remarquables par la beauté de leur couleur, s^anéantir dans le noir/ et Qu'est là malheureusement le sort réservé à tous nos paysages modernes.

Poussin peut être noir parce qn^il reste dans sa force, par sa grande ordonnance et par ses pages dictées par la philosophie, tandis que le paysagiste, vit surtout, par les côtés agréables ou fleuris; il a donc plus qu^nn autre intérêt à s'inquiéter de la conservation de ses colorations.

couleurs épaisses, couvrantes, donnent l'aspect de la matitê et de la solidité ; il n'en est pas de même pour les ombres, qui , nécessitant l'emploi de couleurs plus liquides, laissent transpercer le panneau ou la toile. Si, par le désir de rendre votre exécution plus solide, vous chargez vos ombres, alors, elles deviennent lourdes, elles deviennent opaques et perdent leur caractère distinctif.

Il faut donc, dans la peinture au premier coup, accepter cette inégalité de matière entre l'ombre et la lumière.

Le procédé vénitien échappe à ce défaut originel d'exécution, en peignant et en nourrissant ses dessous, tout est pâteux dans sa préparation et offre à l'œil le même tissu , ce qui donne une base solide aux transparences ajoutées par les glacis et fait que la lumière comme l'ombre semblent empâtées.

Qu'il prenne le Titien pour guide, il ne peut prendre un meilleur tuteur, il trouvera en lui, la beauté du style, la splendeur du coloris, et des garanties de durée pour ses œuvres.

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