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par le peuple étrusque à la suite des apports faits par les commerçants de races diverses débarquées, et non fruit d'un génie naturel qui n'aurait fait qu'y ajouter son réalisme, tout cela me semblait importun et une fois encore je célébrais le génie grec dans son expansion. Je le célébrais, et voici que je viens de voir les tombeaux qui m'ont plongé dans l'humiliation. Ah! si j'étais savant, combien, je le sens, je me montrerais modeste dans mes conclusions! L'avantage de l'ignorance consiste, je le vois, à pouvoir exprimer une opinion... Je n'avais pas fait trois pas sous les champs de Corneto, je ne m'étais pas promené pendant cinq minutes avec les taupes, que tout ce que je croyais vrai chavirait, et ce qui se dit des Etrusques menait dans ma tête un tapage assourdissant à ne savoir plus à qui entendre, surtout pas à moi-même. Que j'aimais donc mieux mon assurance! Le doute est importun. Et c'est en vain que je cherche, pour retrouver ma sécurité, à l'étayer d'opinions éclairées. Il n'est plus qu'un seul maître qui me satisfasse, Stendhal, non seulement pour son admirable parole : « Le vrai, c'est ce qu'on aime à croire », mais encore pour ce que Tarquinies lui inspira. Consul à Givita Vecchia, Stendhal vint ici en 1833, dix ans
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tout justo aprôs I(>s preniiôros découvertes de la nécropole. Il en l'-crit à ses iiuiis de Paris: (( Los hommes peints ont trois pieds de haut. On dislin^'ue re\|)ression des traits pendant six mois, l'aii* ensuite gâte un peu. Cela semble fait par un élève de Dominicpiin, et cela a trois mille ans au moins, peut-être trois mille cin(j ». Ce cinq est bien joli, d'une ironie de lettré envers les savants qui charme ma confusion d'aujourd'hui. Et je répète avec Stendhal, en dernière défense : « Il me reste encore un peu de logique, je ne regarde pas comme vrai ce qui convient à mon système ». Un mois après, Stendhal écrit encore : « La plupart des auteurs se sont attachés de préférence à écrire sur la beauté des dessins des vases, leurs sujets mythologiques, leur antiquité et leur provenance. Vinrent-ils de Grèce enÉtrurie? Sont-ils l'œuvre des Étrusques selon les principes grecs, apportés par Démarate de Corinthe, l'an 94 de Rome, 660 ans avant J.-C? Combien cela est moins intéressant que l'étude de la forme même de ces vases, de leur précision, de leur justesse dans le contour et de la position de leurs anses I Les Etrusques, sous ce rapport, ont surpassé et laissé bien en arrière toutes les autres nations, tant antiques que modernes». — « Je fais des fouilles et j'ai des
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vases noirs qui ont 2 700 ans, à ce qu'ils disent. Je cloute là comme ailleurs », écrit-il un an plus tard à Sainte-Beuve. Au baron de Mareste, en 1833, il raconte : « Je viens d'assister à la plus admirable découverte : un sarcophage quadrilatère, huit pieds de long, quatre scènes d'un fait tragique à moi inconnu et apparemment célèbre parmi les Étrusques, fort bien sculptées sur les quatre faces. C'est le plus bel échantillon de l'art étrusque. Cela est contemporain d'Homère, peut-être antérieur, et vaut deux mille louis ». Le 28 avril 1835, il annonce à di Fiore : « J'ai découvert le 14 avril, à six cents pas de la ville, un Apollon de dix-huit ans, mais pas de tête, pas de bras. Un genou est sublime et me semble de l'antique ». Et enfin le 12 janvier 1840, il envoie à son ami E. de Forgues deux pierres gravées de Corneto avec ce commentaire : « Pline, ce vantard, n'a pas parlé des tombeaux de Corneto. Cela ne montre-t-il pas qu'ils sont plus anciens que lui? »
Vases, sarcophage, statue antique, pierres gravées, c'est la synthèse même du musée de Corneto formé au moyen des trésors trouvés dans la nécropole vide aujourd'hui. Mais quelle viduité ! Tous les systèmes tendant à expliquer l'art étrusque se sont dispersés avec ces dé-
no P 1 ySACKS iriTM.II-:
|)()Ullli'> (l;lll^ l(Ml> 1rs iini->i'("> (ili niniidc, le liiitMi iMi iiiriiic l(Mii|>s ; cl ce (ju'oii n'a pu oiilovci' (le CCS loiuhcaux, ce i|ni y csl reste, (MMjurj'ai vu iiii' l'oTil douter, ("oinmc Stendhal-, de tout ce (]uc j'ai a|)|)i'is. (aunnic lui, i^ardons <|uel(|U(> loi;l(|ue, et si riuiprossion que j'ai subie l'cferuie la lenètro (|U(^ je croyais ouverte et dont j'escomptais la lumière aveuglante, hàtons-nous de ne pas donner raison à la malice de Stendhal, lorsqu'il accuse les hommes de tenir pour vrai ce qu'ils aiment à croire.
Procédons par ordre, cependant, le cri de détresse étant jeté, la confession faite; peutêtre nous remettrons-nous un peu... Mon guide et moi, nous sommes sortis par la porte de la ville et nous suivons la route de Viterbe, l'oute en terrasse au-dessus de la plaine maritime. A droite les pentes de la colline, à gauche les champs qui regardent, par-dessus la large gorge, la seconde colline où se dressait autrefois Tarquinies. Nous entrons bientôt dans ces champs, foulons les blés jeunes parmi lesquels des sortes de tumuli arrondissent leurs cônes de pierres, semblables à des fontaines dans les prés, ou encore à ces regards d'aqueducs modernes que l'on voit çà et là dans les campagnes. Le guide ouvre la porte, descend une dizaine de marches, allume ses chan-
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délies et m'invite à le rejoindre. Je descends et voici une petite chapelle qui s'arrondit devant moi, voici le tombeau où il y a bientôt cent ans on réveilla des morts de trois mille ans. Sur les vingt-quatre tombes, aujourd'hui découvertes, de Corneto, j'en ai vu une douzaine. Les unes composées d'une seule chambre, les autres de deux ou de trois, les unes petites, les autres grandes, l'une même si grande qu'une colonne, au centre, en soutient la voûte, l'autre étrange dans sa forme qui dessine un Z, celle-ci composée de quatre pièces, celle-là avec un réduit en forme d'alcôve, mais toutes couvertes de fresques, de ces fresques qui ont permis de reconstituer les mœurs étrusques, de connaître quelque chose enfin de ce peuple mystérieux dont Rome, dans son orgueil, s'acharna à faire disparaître toute trace.
Elle ne songea pas à détruire les peintures, et les voici qui reparaissent pour témoigner de ce que Rome doit à leurs peintres. Ce qu'elles représentent en effet, ces peintures, c'est la vie même de ce peuple inconnu. Nous l'y voyons à table, au lit, à la chasse, au cirque, aux champs, au concert et partout. Nous le voyons dans toutes les fonctions de la vie, avec les objets usuels de ses mœurs, ses paru-
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res, SCS vrlciiM'iils, ('t'It'hi'aiit ses lilt-s religieux et civicjiu's, hrel nous le voyons (l;ms tout son développeiuenl intime et social. Kl ec; tiévfïlopj)ement-là aecust> l\onie de plagiat! On sait combien (le foiines du culte Home emprunta aux Ktfusques; oWr lui mipruntaun roi aussi, Tar- (piin (pii (''lail d'ici. Klle lui emprunta ses jeux publics, ses cirques, ses gladiateurs, ses funérailles, ses repas funéraires, ses dieux domestiques : les lares, les pénates grecs apportés par Enée, les augures encore, et tant d'autres coutumes, sans doute, sur lesquelles elle fit le silence. Dans ces peintures ne retrouvonsnous pas aussi jusqu'au costume romain, celui que détrôna la mode grecque, la draperie large entourant le corps et le haut bonnet que les femmes fixaient sur leurs cheveux par des rubans? Le pileus est étrusque. Bref, il n'est peutêtre pas un geste de ces personnages que l'on ne puisse prêter à un Romain, si celui-ci, bien entendu, ne dut qu'à son propre cœur le courage civique, la vertu guerrière et, jusqu'à l'Empire du moins, la sévérité des mœurs. Mais les Etrusques furent corrompus comme le furent les Grecs d'Akragas et de Syracuse, ceux d'Athènes sous la conquête romaine, ceux de Byzance et tous les peuples qui vont disparaître. Les Etrusques furent absorbés par un
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peuple jeune et sévère qu'ils firent leur héritier, à qui ils transmirent leurs mœurs, ainsi que Rome plus tard adoptera les usages grecs, avec d'autant plus de joie que, n'est-ce pas? ils lui rappelleront leurs ancêtres étrusques, fils comme eux de l'Asie méditerranéenne.
Tout est là, dans cette question de savoir si les Étrusques vinrent d'Asie. Je pourrais légitimement me récuser puisqu'il n'y a qu'hypothèses. On ne sait rien que par des déductions toutes contradictoires, et aussi plausibles les unes que les autres. Mais puisque ma témérité, dès Yolterra, m'a entraîné dans la controverse, il faut bien que j'en sorte au lieu de m'y abîmer comme Curtius au marais du Forum. Et donc, trois conjectures principales ont été exprimées : les Etrusques sont issus de colons partis des côtes de la Lydie et débarqués sur la côte italique qui prit le nom de leur chef Tyrrhénus ; c'est l'opinion d'Hérodote. La seconde leur donne pour pères des marins phéniciens, les grands colonisateurs de la Méditerranée. La troisième enfin les fait descendre des Alpes, et les dit l'un des rameaux de la grande immigration arienne qui ne s'arrêta que parce que terre manqua. La conjecture de l'Atlantide manque par trop de fondements pour être comptée.
jj.'i PAYSAGES hlTM.ir:
\m j)i'Ciiiicr(' opiiiiDH r('V('ii(li(jii(' cii s;i liivcur tt)Ulo la tradition cl toutes les Ii-^^muIcs, l i^sse, Circ('',Kii('*(\ Cuincs, lIcM'odotc aussi, cl (|ui n'est pas ncgligcahlc, cl, ciilin, ioulc la colonisation groc(|Uc (le la Sicile »l de Tllalic méridionale. Mais alors, et rohjection esl forte, |)our(|uoi cette langue, indcchiilVahlc iiicr emoreVCominent supjioser que les Etrusques aient tout a})porté de Grèce, sauf leur langage?
La seconde présente l'avantage d'être la plus simple et la plus naturellement admissible. Mais alors, si les Étrusques étaient Phéniciens, comment expliquer qu'il se montrassent si peu marins, fuyant les rivages pour les montagnes, Yolterra, Tarquinies et Cœre, d'où l'on voit la mer, restant des exceptions dans leurs établissements? Mommsen, cependant, admet que Cœre peut être phénicienne. Pourquoi donc, dès lors, Volterra et Corneto qui occupent la même situation géographique, ne le seraient-elles pas aussi ?
La troisième enfin ne se recommandait jusqu'ici que de Denys d'Halicarnasse, et aussi de la logique de l'émigration aryenne, lorsque la découverte de M. Jules Martha est venue la renforcer. Si, en effet, la langue étrusque est un dialecte semblable au hongrois et au finois, c'est Denys d'Halicarnasse, qui donne aux
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Etrusques pour chemin les Alpes rhétiques, qui a raison.
Cela posé, à quelle hypothèse répondent le mieux les peintures que je viens de voir? Selon les savants, à la première, à l'hypothèse lydienne. C'est à celle-ci, en eiïet, que répondent sans aucun doute possible, et c'estma conclusion d'hier encore, d'après Volterra et Chiusi, que répondent les vases et les sarcophages. Les peintures sont grecques aussi, disent les compétents. Qu'est-ce que cela signifie ? Rien d'autre si ce n'est qu'elles jouissent de caractères communs avec les vases et les sculptures, rien d'autre puisque nous ne possédons absolument aucune peinture grecque de Grèce. Cette peinture à fresque ressemble à la « peinture cuite », dit-on, donc elle possède la même origine. Mais, répondent les partisans d'une immigration arienne par terre, ne se pourrait-il pas que ces vases aient été importés par mer en Etrurie? Sans doute. Tout de même, qu'ils aient été accueillis avec tant d'empressem'ent, adoptés avec tant de facilités, et que des artisans locaux se soient si facilement plies à leur style, bien plus I que r Etrurie ait fait siens tous les mythes grecs, cela dénote un peu plus qu'une invasion commerciale. Les Étrusques possédaient une pré-
i3() PAYSAl'.RS II ITM.Ih:
tlis[H)silion i;i'tM*(ni(' ([U(> l'oii^Mut' coiiiinmio ai'ioiino no sntlit pas à rN|)li(|ii(M'. Vi l'Iiypotlu'se Ivdiomio, i'(Mitorc(''(' do loiiles les légendes, ne se lienrte plus qu'an problème du langage — letpiel, dérouvei-l cMliii, donne raison aux partisans de l'imniigration et. de la pénétration industrielle. C'est le grand déhal entre la race et la civilisation «jui s'engage, et que la lecture, promise par M. Jules Martha, de toutes les inscriptions étrusques clora peut-être bientôt.
Pour moi, ce serait, après avoir vu les peintures de Corneto, à l'hypothèse phénicienne que je me rallierais. Ah I pourquoi? 11 est bien dittlcile de légitimer un sentiment, Montaigne nous le dit. Mais je ne puis, tout en ne me dissimulant rien de mon incompétence, je ne puis, en dépit de tous les recours à mes souvenirs de lecture, je ne puis renier mon premier cri au sortir des tombeaux : c'est égyptien I
Je l'avoue donc enfin. Grecque, cette peinture, sans doute, par la souplesse dans le dessin, par la fantaisie, par certains sujets, par sa philosophie même. Mais ne sont-ce pas là qualités qui peuvent être acquises, venues avec les vases importés, simple apport de civilisation? Tandis qu'il m'a semblé que ce qui ne s'apprend pas, le fond même de cet art, je veux dire le
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goût, l'allure générale des personnages, les gestes plus souples mais pareils dans leur déclanchement, tout ce qui ne peut être le fruit de l'éducation mais l'est de l'atavisme, tout cela vient à mes yeux d'Egypte.
L'architecture des tombeaux en tumuli ou creusés à flanc de rocher, leur division en chambres et jusqu'à la qualité et la disposition des objets enfouis, qu'est-ce donc si ce n'est l'architecture et les mœurs de l'Egypte elle-même? El cela encore tient de la race, non pas de l'éducation. Peut-être me trompé-je? C'est probable, si ce n'est certain. Et, pourtant... J'ai beau relire les livres de science, je ne trouve contre mon opinion que des affirmations, aucune preuve. Comme Stendhal, je me raccroche désespérément à la logique. Et l'hypothèse phénicienne devient mienne. Les Etrusques, d'origine phénicienne, auraient reçu de leurs pères un art pictural que ceux-ci auraient pris à leurs voisins, qu'ils se seraient assimilé et qu'ils auraient fait leur pendant des siècles de pénétration réciproque. Qui nous dit, d'ailleurs, que la peinture grecque ait été celle-là ? On n'en sait rien, tandis que je sais bien que ces tombeaux m'ont donné la sensation des fresques des Pharaons. Je ne puis voir, en tout cas, aucune analogie
t|UO |)ar los (|iialit(''s sii|K'rli(i('ll('s, "^icfTôcs j)()iii" ainsi dire, cnlrt' les r(Micrs des toinhcaiix <•! leurs pciiitui'cs. On a|i|iirii(li;iil , un jour, (juc (les Crées, e(unnie le eoiieou, viiM'cmt s'installer sur destcM'ros déjà colonisées par les Egyptiens, et placèrenl leurs sculptui'os pajmi les peintures de leurs prétlécesseuis, (|ue je le ti'ouverais naturel. La peinluie et la s(ul|)ture étrusque ne se peuvent confondre. Elles ne se pénètrent pas. Et je trouve dès lors très admissible la conjectui'e phénicienne, tandis que Hérodote serait justifié par une émigration lidyenne apportant ses méthodes dans un pays qui les reçut sans jamais renoncer à ses mœurs, à ses rites. Et lorsque M. Jules Martha aura prouvé l'émigration continentale des Etrusques, Hérodote et Denys d'ilalicarnasse seront presque d'accord. Plausibles paraîtront nos témérités.
Ainsi je m'amuse en attendant le train (jui va, ce soir, me ramener à Rome où, dès demain matin, je courrai au musée étrusque du Vatican pour y chercher, selon la déplorable méthode de Taine, la confii-mation de mes rêves. C'est le grand charme des voyages que ces folies de l'imagination. On adopte, sur une impression vive, un système auquel on ne tient guère, où Ton se complaît d'au-
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tant plus qu'on est prêt à l'abandonner, et qu'on le quitte, en effet, bientôt, sans rougir d'une légèreté qui n'était qu'un amusement. Quelle complaisance mettent à me faciliter le jeu, et c'est mon excuse, l'art étrusque, le peuple étrusque lui-même, peuple inconnu, où tout est mystère, conjectures, possibilités et fantaisie 1 Cette fenêtre sur l'art étrusque que j'avais crue si facilement ouverte, la voici qui se referme brutalement devant moi. Bénie soit cette violence qui va me permettre l'innocent plaisir, sans risquer d'être pris en pitié, puisque les plus sages n'en savent guère plus que moi, et partagent, avec cette seule différence qu'ils ne l'avouent pas, ma complète ignorance, l'innocent plaisir de divaguer éperdument une fois de plus I Le train siffle, la gare s'agite. Dans une heure, je lèverai mon verre en papier à l'immortel Peut-Etre, seule sagesse des hommes.
Ml AUX li OU en ES DU TllîHE
Oslie.
Sous la porte saint Paul, laissant à droite la pyramide de Sextius ombragée de parasols et serrée contre l'enceinte crénelée dont elle semble un bastion, la route passe et offre aux pneumatiques une généreuse poussière à soulever. Les hauts platanes du trottoir en recueillent le vol ; et le vent, la reprenant, la jette sur nos épaules et sur les toits des masures. Jusqu'à Saint Paul, nous voguons, comme les dieux, sur des nuages. Au delà, le roulage étant moins intense, on respire ; ou, du moins, il semble que l'on va respirer mieux. L'air est pur, le soleil sans aplomb et la verdure tendre ; l'automobile marche à une allure modérée. Et cependant on reste comme gêné, si ce n'est suffoqué. Si, à gauche, le rocher aux maigres herbes domine toujours, à droite de grands prés s'étendent, jusqu'au Tibre que l'on
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devine, et que l'on rejoint bientôt pour le quitter encore. Et de ces prés, de ces eaux, monte une sorte d'angoisse. La campagne romaine rend la mort familière. La Voie Appienne est un cimetière. La Nomentane frôle le Mont Sacré. La Flaminienne se couvre de bataillons, route des envahisseurs de Rome à tous les âges, route de tous les voyageurs, Rabelais, Montaigne, Goethe, Brosses, Stendhal. Sur la voie ostienne, personne. Aucun autre souvenir antique que le sarcophage considérable d'un certain Goranus qui, après avoir exercé de lointains commandements, dit l'inscription, revint mourir dans sa villa tibérine, et qu'un pont magnifique en hauts et puissants blocs de tuf, sur lequel passe la route moderne qui suit l'itinéraire antique. Hors cela, il n.'est rien resté, en cette partie de la campagne, qui nous rappelle quelques formes de vie. La fièvre a chassé les hommes, victorieuse. Et ce que furent ces champs lorsque le père Enée y posa le pied, ils le sont redevenus. De l'immense effort accompli par la république et les empereurs, la malaria a triomphé. L'homme est parti, ne laissant de son passage qu'un sillon, le chemin où nous roulons. Le fabuleux Ancus colonisa, dit-on, ce bas Tibre et ouvrit le port d'Ostie. Œuvre considérable, nous allons en
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jui;tM'. La iiatiirca repris ses di'oils. Elle nous moiilro des aspects seiiihiables à ceux qui n'effrayèrent pas le sage tyran. Et c'est un saut que nous faisons par-dessus toute l'abondante histoire de Rome, dont nous sommes chaque jour submergés, [)our tomber au néant des fables, des pays vierges, des terres en friche où la chairue n'a pas encore passé, où l'homme n'a pas encore mai'ché. De cadavres, ici il n'y a point. Ne montent du sol, grâce à ce retour vers les temps sans témoignages autres que poétiques, que des fantômes inconsistants et puérils. La mort est morte elle-même, pour ne nous laisser à ratiociner que des rêves lyriques.
En vain veulent survivre les haies qui limitent la route, et qui, de temps en temps, ferment une osteria rongée par les brouillards. La plaine est trop basse, aux herbes trop longues. Le ciel, que portent si aisément les plus modestes collines, tombe las d'être tendu sans soutiens. Il nous encapuchonné, nous écrase, affaissé. Le Tibre lui-même se cache derrière les roseaux, comme honteux de son désert, ou rassasié des pompes romaines auxquelles il vient de participer. La route, pourtant, a des aspérités. Elle plonge de temps en temps vers quelque ruisseau, qu'elle franchit, pour remon-
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ter aussitôt. Nous croisons des charrettes, nous mettons en fuite quelques bovidés. Enfin, sur la gauche, apparaissent les pins de Castel Porziano et de Castel Fusano, ancienne villa impériale, où le roi d'aujourd'hui aime à passer le printemps parmi les bois de l'antique Lauréate, non loin de Tor Paterno où l'on trouverait peut-être les ruines de la villa où Plinele-Jeune savait si subtilement jouir de la vie. La nouvelle monarchie rendra-t-elle à ces bords la prospérité que fonda le roi Ancus, si toutefois Ancus exista ? Elle s'intéresse, en tout cas, à ce berceau de Rome commerçante et industrieuse. Les fouilles d'Ostie n'ont pas de fidèle plus passionné que Victor Emmanuel IIL Et si, un jour, Ostie doit retrouver la gloire du fabuleux Ancus, de César, de Claude et de Trajan, c'est à cette passion royale qu'elle le devra. Rome peut, grâce à Ostie, redevenir port de mer. Sous la République, le rôle d'Ostie était surtout militaire, important au cours des guerres puniques. Scipion en partit, avec trente vaisseaux, pour l'Espagne. Claude et Trajan, enfin, creusèrent leurs ports mémorables pour subvenir à la nourriture du peuple romain. Relâchant à Pouzzoles, les navires chargés du blé destiné au peuple, déversaient ici leur cargaison qui s'entassait dans le gre-
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uiiM' où Hoiiu> puisail. Domain no reverra pas, ("frlainoiuoiil, riinnioialc aiiiioiic ; il p«'ut rovolr, (lu moins, les doclis ot los villas. Le Tii)ro (iôsonsal)!»'*, rajeuni, poricra pont-ôlre un jour jusqu'au jiiod dis collinos romaines la subsislanco lio la capitale nonvollo, connue olle 1'^ portail autrefois; et tout l'olTort de l'avenir aboutira à ressusciter le passé. Sera-ce seulement sur la rive gauche où s'étendait la ville proprement dite, ou sur la rive droite où s'ouvrait le port de Claude, que se produira la renaissance ostienne ? Le chemin de fer et un petit port en travail sont à droite, tandis que, à gauche, tout un musée attend les archéologues sous la poussière des siècles. Souhaitons que Fiumicino et Porto prospèrent, laissant aux artistes la riche Ostie, la ville de luxe et de civilisation.
Sous la République et jusqu'à Claude, le Tibre se jetait dans la mer par une seule bouche, au pied d'Ostie, en amont môme de la tour Bovacciana aujourd'hui à quatre kilomètres de la mer. Les sables ayant gagné sur celle-ci, Claude fit construire un port plus au nord, et creusa un second bras pour le fleuve qu'il rapprochait ainsi de ce nouveau port. Trajan ne fit que poursuivre et développer le programme de Claude. Une île, ré-
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sultat de ces travaux, ])arra le cours du Tibre qui se sépare depuis lors en deux tronçons. De telle sorte que Ostie se trouva nettement divisée en deux villes : sur la rive gauche la ville proprement dite, sur la rive droite le port, les ports et leurs magasins.
C'est vers ces derniers que je demande à notre guide de me conduire tout d'abord. Depuis un instant que ce compagnon s'efforce de me faire comprendre l'œuvre de la république et des empereurs à Ostie, je sens impérieusement la nécessité d'examiner avec soin la configuration des lieux. Ce Tibre a tellement changé de forme, doublant sa bouche et prolongeant son cours, qu'il est impossible de rien saisir si l'on ne prend pas, tout d'abord, conscience de ces bouleversements, si on n'en établit pas pour soi-même une petite topographie. Que peuvent dire ces ruines sèches, perdues dans un paysage qui n'est pas le leur, si l'on ne fait pas l'effort de les remettre en place ? Seule une course rapide à travers les terres nouvelles, un examen superficiel mais attentif des restes, des ligues que dessinent encore, sous les buissons, les vieux môles et les vieilles digues, peuvent donner d'Ostie l'idée évocatrice sans laquelle toute visite de ruine est bien vaine. Je craignais un peu cette vision de
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d(''sert sans passe''. Enlraîtu'' ji;ii' l'ardeur, patoruelU' je puis Jii-c, de mou i^uidc, je suis parti ; et la promenade (]U(> nous fîmes, M. Jérôme Garcopiiu) et uioi, à trav(îrs l'Ilo sacrée, sur la plage de l-'iumicino, auloui- du port de Trajan et jusqu'au port de Claude, a ouvert sous mes yeux !<' livre ostien dont je n'aurais jamais vu, me limitant à Ostie, que le frontispice.
Depuis plusieurs années, M. Jérôme Carcopino, ancien élève de l'Ecole française de Rome, scrute inlassablement le sol d'Ostie et de Porto. Il sonde, photographie, examine, contrôle les auteurs, accomplit, enfin, une œuvre d'historien, auquel les ressources de la géographie et de l'archéologie ne manquent point. De ses efforts résulte une œuvre, que je n'avais pas lue, puisqu'elle n'avait pas encore été publiée au moment de ma visite, mais qui s'élaborait longuement, patiemment, afin d'élever, à la gloire d'Ostie, et de l'Ecole française de Rome, un monument durable. Les pages si claires, si judicieuses, mais succinctes, de Gaston Boissier, ne pouvaient suffire à nos jours plus amis des détails et des précisions. Ostie méritait mieux. Chacun pourra avec VOstie de Jérôme Carcopino, se renseigner selon ses goûts. L'auteur, pour moi, a remplacé le livre, auteur d'une patience inlas-
sable à édifier l'ignorant. J'eus cette excuse d'abuser de lui, qu'il ne pouvait me renvoyer à son œuvre. Il n'épargna point ses jambes, il n'épargna pas les nôtres, et nous l'en remercierons.
D'un pied léger, nous voilà donc, laissant là nos autres compagnons, et avant de visiter les ruines avec eux, nous voilà donc partis pour Torre Bovacciana, vigie qui se dresse au bord du Tibre en aval de la ville, et qui, au XV* siècle, commandait à l'embouchure du fleuve. Chemin faisant, nous longeons des ruines, les unes enfouies sous les terres, les autres enfoncées sous les eaux. Et mon compagnon divertit notre chemin à travers les herbes et les pierres, en me racontant ses « trempettes » dans le fleuve afin d'examiner quelques bases d'édifices. A Torre Bovacciana nous hélons le passeur, qui bientôt nous transporte dans l'Ile sacrée. Le bras du Tibre que nous venons de traverser, c'est le lit antique, le seul existant avant Claude et Trajan. L'Ile sacrée était autrefois la rive droite du fleuve, ou plutôt de cette île n'existait qu'un tronçon puisqu'elle fut formée peu à peu par les alluvions. Et tandis que nous roulons sur cette terre neuve pour rejoindre le prolongement du bras creusé par Claude et par Trajan, et
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le passer à I'iuiiiiciiki, laiidis (juc nous roulons sur la graïKJc plaine nue où paissent on liberté K^s troupeaux dr Ixeufs, je snppi-ime en pensée ces champs nouveaux et j'essaie de. ii'talilir l'anticpie confii^Miration. Là (tù je suis, la niei- passai!. .\u sud, le Til)re uni(juo et les quais d'Oslie. Au nord, là où Fiuniicino prospère, la mer, comme à Ostie. A l'est, enfin, dans les terres, l'emplacement des ports de Claude et de Trajan. Arrivés à Fiumicino, petit village marin à l'embouchure du bras de Trajan prolongé par la nature et conservé navigable par les hommes, nous piquons enfin vers l'est, vers les champs sous lesquels dort l'œuvre des empereurs, vers Porto qui fut ce que dit son nom, et qui n'est plus qu'une « tenuta », un domaine agricole.
Et mon guide de me dire, si je l'ai bien compris toutefois :
— Ce que nous venons de voir, depuis Torre Bovacciana jusqu'à Porto, n'existe pas. Soyez bien pénétré de cela, si vous voulez voir quelque chose...
Ma bonne volonté avec les savants est extrême. Je ne puis cependant m'empecher de m'écrier : Quel dommage ! Car ce que je vois et qui n'existe pas, est admirable à regarder. Et, ayant appelé à moi la mer lointaine.
l'ayant généreusement répandue sur ce sol verdoyant, ayant rétabli son rivage au niveau, à peu près, du point où le Tibre se sépare et forme l'Ile sacrée, je m'empresse d'appeler à son tour le monstre que Théramène a si bien décrit, afin de faire reculer les tlots épouvantés. Ils reculent, et voici Porto avec l'évêché au bord du fleuve, la villa, enfouie sous les arbres, du prince Torlonia, la ferme, sa vieille porte romaine, et enfin, et surtout, le miracle du lac.
Celui-ci existait, à peu près du moins, et c'était le port de Trajan lui-même, au bord du fleuve qui venait frôler les quais sur lesquels maintenant jaunissent les moissons, et s'enracinent les majestueux parasols. 11 est tendre et mélancolique à l'extrême, ce lac de Porto. Ses bords sont relevés en talus qui cachent les magasins d'autrefois comblés par les sables du fleuve et l'expansion des germes. Il a forme de coupe ; les roseaux frémissent au-dessus de sa nappe moirée; les buissons d'églantiers, poussés dans les pierres invisibles, se mirent dans ses eaux ; et là-bas une tache blanche de marbre, en îlot, n'est plus qu'un vieux socle de statue, tandis que, à l'horizon, une ligne de parasols remplace les murs écroulés de la ville. Et je demande :
lio PAYSAGES niTAUE
— N'îi-t-on jaiiiais iVtuilIr ici ? A-l-oii di'ngiK^ co lac? A-l-oM /'venlrr cos hcrgos? Les banifs, qui nous n^gai'dent d'uiic façon iiKjiiirlantc^ ne vont-ils pas, fout à l'heure, lorsqu'ils gratteront, en meuglant, la terre, avant <lo foncer sur nous, ne vont-ils pas heuiter, de leurs sabots, (|uel(jue Proserpin*! ou quelqu(> Neptune ?
— Faites plutôt attention à ce cheval 1 me répond mon précautionneux compagnon.
Et il me raconte que le prince Torlonia, le fils du duc de Bracciano de Stendhal, a exploré, il y a une cinquantaine d'années, les ruines de Porto. Non pas tant autour du lac qu'au nord de celui-ci, c'est-à-dire entre le port de Claude et celui de Trajan, là où se trouvait un ensemble de constructions assez vaste et assez riche en œuvres d'art pour qu'on les crût, pendant quelque temps du moins, et bien qu'aucun texte n'en confirme l'existence, un palais impérial. La collection d'antiques du palais Torlonia, à Rome, et qui est fermée rigoureusement à tout visiteur, provient de ces plaines. Nous grimpons maintenant sur ces ruines mêmes, complètement disparues, envahies de terre et d'herbes. Des manœuvres sont venus ici, ont pioché, et ont rejeté la terre dans les trous qu'ils venaient
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de creuser, les marbres enlevés. Du plus haut point des champs sous lesquels repose le soidisant palais de Trajan, j'aperçois plus nettement le dessin du port. Les magasins arrondis se profilent très nettement en herbes autour du lac, et là-bas, au sud, se devine encore le cours du fleuve :
— Regardez au nord !
Je me retourne et, au-delà du chemin de fer, la grande plaine fiévreuse, presque inculte, s'étend à perte de vue. Ce pâturage maigre, c'est le port de Claude. Peu à peu, à la voix de M. Carcopino, les verdures disparaissent et les repères se dressent sous mes yeux rendus plus attentifs. Voici, en effet, çà et là, des proéminences qui semblent mouvements de nature, au premier coup d'œil, et qui, à les regarder au bout du doigt de qui les connaît, prennent figure presque vivante. Si séparés qu'ils soient par des affaissements du sol, on les relie sans peine en effet. Ils se tendent la main les uns aux autres, et forment ainsi un dessin très net de bassins, de môles, et bientôt s'allongent devant moi les grands bras protecteurs des tempêtes, les digues dont la mer n'eut pas raison, mais seulement les sables et la vie.
— Vous connaissez, me demande à ce mo-
i/iJ J'AïiîAGLS l) IlM.li:
r\^\o\^\ mon savnnt p:ui(l(\ lo Jonrintl de Voyaqe de iMontaip;ne ?
— Celle (l'uvrc a lailli iiic hioiiillcr avec rautoiii" dos Essais. Que di- piK-rililrs pciur qin.'l([iios remarques pénélranles ! Que de « bénéfices de venlie » pour une vision un peu vive 1 Le bonhomme...
— Le boidiomme, interrompit mon guide, le bonhomme savait voir. C'est quehjue chose. Il part, un beau matin, avec M. de Montluc, pelit-lils du maréchal, pour visiter Ostie. Et il raconte ainsi sa gita :
« Au bout d'environ huit milles, venant à rejoindre le Tibre, nous descendîmes en une grande plaine de prairies et pacages, au bout de laquelle était assise une grande ville (c'est Porto), de quoi il se voit là plusieurs belles et grandes ruines qui abordent au lac de ïrajan, et qui est un regorgement de la Mer Tyrrhène, dans lequel se venaient rendre les navires ; mais la mer n'y donne plus que bien peu, et encore moins à un autre lac qui est un peu au-dessus du lieu qu'on nommait lac de Claudius (c'est le port de Claude)... ».
— Vous avez bonne mémoire. Moi aussi.
Et Montaigne s'interrompt pour nous raconter qu'il fit des coquetteries au cardinal de
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Pérouse et refusa de dîner avec lui. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire ?
— Qu'importe, si le tableau est juste ! Et il l'est. Continuons :
« Nous passâmes en bateau un petit rameau du Tibre, et entrâmes en l'Ile Sacrée, grande d'environ une grande lieue de Gascogne, pleine de pacages. Il y a quelques ruines et colonnes de marbre, comme il y en a plusieurs en ce lieu de Porto, où était cette vieille ville de Trajan ; et en fait le pape désenterrer tous les jours et porter à Rome. Quand nous eûmes traversé cette île, nous rencontrâmes le Tibre à passer... ».
— C'est tout? Je vous attendais là I Rien sur Ostie qu'une histoire de taverne.
— J'espère que, ce soir, vous compléterez Montaigne...
— Ce sera la seule raison qui me fera lui pardonner 1
Un dernier souci me tient cependant. Je vois le port de Claude, je vois celui de Trajan ; mais comment le premier rejoignait-il le Tibre ? Et mon guide, inépuisable, m'a montré alors le canal qui partait du port de Claude pour gagner le fleuve, du nord au sud. Ce canal est encore visible aujourd'hui ; il venait rejoindre le fleuve à peu près au point où Tra-
i44 PAYSAGE:) If l TAU F.
j;in poursuivil le Iracô du nouveau l)ras du Tibre, dit <!(> Fiuiniciiio. l/aMivrc de Trajanno consista donc (|u à ( rciiser un scrond hassin le lou}^ de ce t:mal, «•! a pi'olonj^^cr \v, l)ras nouveau du llcuve pour rejoindre la mer peu à peu repoussée. Et le paysage ostien se reconstruit ainsi : la mer tire une ligne droite en amont de la ligne actuelle, au niveau des ruines d'Ostie et de Porto ; le Tibre coule le long des murs de la ville que baigne la mer ; Ostie, bientôt trop petite aussi, et ses abords maritimes s'ensablent; Claude, sur la rive droite du tleuve et assez loin de lui, creuse un port qu'il réunit au Tibre par un canal ; entre le port de Claude et le fleuve, Trajan enfin creuse un nouveau bassin, qui dégorge dans le lit du Tibre par une seconde bouche formant les commencements de l'Ile sacrée. Et Ostie, déjà mise en péril par le port de Claude situé à quelques kilomètres d'elle, et qui venait rejoindre le Tibre en amont de la ville, Ostie, par le second port, est découronnée tout à fait.
La grandeur d'Ostie remonte donc à la République et aux premiers empereurs — aux plus beaux temps de Rome. Mais, ainsi que me l'explique mon compagnon, tandis que nous retraversons l'Ile sacrée et repassons le fleuve, pour rejoindre nos amis laissés dans les ruines
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d'Ostie, la ville républicaine ne fut pas diminuée par cette extension. Elle restait toujours le centre des affaires ; et c'est elle qu'on habitait, si l'on travaillait autour de Porto. La faveur des empereurs continua à la combler — en même temps que le sable le lit de son fleuve. On y voyait un Capitole, des temples de Vénus, de la Fortune, de Cérès, de Vulcain, de Cybèle, un marché, un forum aux vins, des arcs de triomphe, un Forum entouré de portiques et peuplé de statues, un théâtre construit par Auguste et restauré par Septime Sévère, des Thermes que Constance réédifia, de même que Hadrien, dit-on, avait rebâti le temple de Vulcain, bien que cette attribution soit encore contestée. Aurélien et Tacite y élevèrent des palais. Quant aux villas, il faut en demander à Pline le souvenir. La plaine aride que l'on découvre du haut du temple de Vulcain était couverte par les maisons des marchands et des riches Romains. Sous les herbes sèches et échevelées, parmi les champs d'asphodèles, quels trésors dorment encore?
Ils sont nombreux sans doute, bien que, à l'égal de Rome, Ostie ait été outrageusement dévalisée. Nous en avons de multiples témoignages dans les annales. Les musées de Rome, et même d'Europe, celui d'Ostie aussi installé
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l'ifi /• 11. s i/;y;.s' ini m.ie
dans la rocca, compUMil des pièces reinar(juahlt^s prisos aux ruiiifs <r()stit\ la ])asc d'autel, eiilrc autres, (|ii(' lOii voit aii\ TlKM'iiies, (3t l'adinirahle sarcopliagc du iinisre d'Ostie, représentant la mort de M»''l(''a^'re. l-'n 1427, Cosnio de Médieis assista au [)illaj,^(' du temple de Vulcain dont les iiiarl)res fuient jetés au four pour en faire de la cliaux. Pie II, dans ses Co)n?nent.airps, nous dit que les colonnes de ce sanctuaire! furent emportées pour décorer Saint Pierre, la basilique vaticane. Au XVII* siècle, on ramasse toujours des statues dans le champ ostien. Sous Pic VII seulement, le pillage s'arrête et les fouilles commencent, méthodiques, sous la direction de Petrini. Pie IX les continue, et la rocca construite par Jules II porte les armes de Pie IX en souvenir des efforts de celui-ci, repris par le gouvernement royal et activés, depuis quelques années, par les soins empressés de M. Vaglieri.
Voilà, en bref, l'histoire des ruines d'Ostie. Que de mystères encore, ne fût-ce que celui de cette ruine ! Ici vivaient quatre-vingt mille hommes, peuple, commerçants et bourgeois qu'attiraient le profit et l'agrément. Le colosse romain s'approvisionnait par Ostie où s'entassaient tous les peuples. Que l'on songe à ce que suppose d'exotisme l'arrivée des vais-
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seaux d'Egypte et d'Asie dans la rade où l'on déchargeait annuellement pour plus de vingt millions de francs de blé, les vins de l'Espagne, les huiles de l'Afrique, les marbres de la Grèce, de la Phrygie, de la Thessalie, et ces obélisques que les empereurs arrachaient aux sables du Nil. Les curieux et les laborieux guettaient au débarqué les « Parthes, Libyens et autres monstres de la mer » . Pouzzoles, sans doute, en arrêtait quelques-uns au passage. Ostie n'en avait pas moins supplanté celle-ci ; elle était devenue le grand centre du commerce maritime de Rome. A ceux qui ne se satisfont pas, comme Pline, du seul calme des plages, Ostie offre villégiature et distraction. Et l'on peut, sur les quais, recevoir les nouvelles du monde entier, admirer les costumes de tous les peuples, rencontrer toutes les fortunes, voire les bonnes. Tandis que, sur la rive droite, les portefaix peinent sous les charges, sur la gauche, dans Ostie, les matelots se répandent parmi la foule curieuse, lui apportant l'inconnu, l'amusant des cultes comme des mœurs, dans un perpétuel renouvellement des sensations et des visions. De Vulcain on passait à Mithra, de Cybèle aux Thermes, pour se retrouver tous au théâtre et au Forum. Si l'on veut comprendre ce que fut Ostie, le vieux port de la Repu-
i.',8 r i ).s- ii:i:s i> um.ie
hli(jii(> avor sa ville aiiinirc et joyouso, puis lo nouveau i>orl iiupérial l'ésorvé plus spéciale- UKMil au Iratio, il faut songer à la Marseille d'aujourd'hui toujours grouillante et riche autour du Vieux Port peu à peu d»''sert(^, etdont la vie maritime s'est portée, là-bas, à la Joliette immense et déhoi'dantc de travail. Comme Marseille est restée prospère loin de sa vivante Joliette, Ostio l'était demeurée. Le quartier maritime ne nuisait pas à la cité primitive, centre toujours des tractations, du luxe et du plaisir.
Saint Augustin nous a laissé, en nous racontant la mort de sa mère, le dernier témoignage de lagrandeur ostienne. Après lui, c'est la nuit, la nuit romaine qui s'étend sur ces bords. Rome se vide, Ostie se meurt. De temps en temps, un pape se sert des ruines pour protéger la ville. Ostie est la sentinelle, elle n'est plus le marché. Grégoire IV, vers 830, élève la forteresse que relèvera Jules II, pour arrêter les Sarrasins qui n'en ont cure. Puis la prise même de Rome devient indifférente aux divers Rarbares, le fleuve s'ensable, la mer elle-même semble s'éloigner avec dégoût des rivages qu'elle caressait, les monuments s'affaissent, l'herbe pousse, et règne le désert tout tremblant de fièvres, la fièvre paludéenne et la
fièvre artistique qui s'offrent à nos pioches idéales et matérielles d'aujourd'hui.
A peu près tout reste à découvrir encore. L'Ostie ruinée comporte presque exclusivement une grande rue dont on a quelque peu dégagé les approches : au bord du fleuve, de la mer autrefois, des magasins ou docks ; dans la plaine, une vaste habitation, que l'on a appelée le palais impérial ; un temple ; le forum ; le théâtre, des tombeaux et divers édicules. La ruine de ces monumenis est sinon totale, du moins très avancée. Mais, en revanche, combien d'œuvres gisent sous terre, comme la Victoire Ailée, combinaison de la Parthénos et de Nikè, marbre gigantesque découvert récemment et que je viens de voir redressé au-dessus du trou où il fut trouvé I
Quelques chapiteaux aussi, des colonnes à moitié coupées, des pavements et c'est tout. C'est tout pour le détail. Mais ce tout, qui est si peu, est incomparable, non pas seulement par sa beauté tangible, visible, mais aussi par sa beauté morale.
Voyez, par exemple, le temple de Vulcain. La lourde masse de brique s'élève sur deux étages, l'un les caveaux, l'autre le sanctuaire. On accède à celui-ci par des marches qui aboutissent à une plate-forme d'un marbre
if^o /' I ).S,lf;/i.S DU. MAE
colossal, toiil vpinô <lo rougo ot de vori, en larj^cs traits, ainsi (juc coiiioiit des llcuves sur uiio carie. J(^ ic^^ardais, loi;l à riieiir(% 1*1111 douons, un IloMiaiu, gravir sous le soleil et dans 1(^ vent qui jouait dans sa barbe, l'escalier sob.^nncl. La hauteur des degrés imprimait à son corps des bonds majestueux. Enbîvée sur l'hoiizop des herbes hautes et du ciel, sa silhouette devenait éj)ique. Elle peuplait ce désert e[ cette mort des choses d'une vie j.alpitante. Mon ami semblait jaillir du sol môme d'Ostie, jeté vers moi par ses pères pour témoigner de la race. Il figurait vraiment le prêtre arrivant pour la cérémonie et le sacrifice. Autour de lui, les briques découronnées de leurs marbres, les fûts coupés et les absides de deux ou trois temples, l'accompagnaient de bénédictions. Derrière lui l'ombi-e de Pline-le-Jeune se dressait dans les frondaisons de Castel Fusano, et toute la cohue des ancêtres lui faisait cortège. Lorsqu'il parvint au haut des degrés et mit le pied sur la dalle immense toute veinée de sang latin, ce fut les deux bras étendus, la paume tournée vers le sol, que je le saluai.
Il me semble qu'une sélection patiente et raffinée s'est faite, peu à peu, parmi ce peuple italique, pour apporter à notre âge la
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quintessence de rhumanité paternelle. Les ruines prêtent-elles beaucoup d'elles-mêmes à ces Romains d'aujourd'hui? Notre imagination ajoute-t-elle aux attraits qu'ils dégagent? Je ne sais. Mais chaque fois qu'il m'a été donné de parcourir quelque ruine antique en compagnie de l'un des descendants des chevaliers, de cette bourgeoise romaine, de cette aristocratie du Forum et des plaines de Veies, chaque fois j'ai cru discerner, dans le dernier rejeton, l'allure que nous prêtons aux héros de Plutarque. Une aisance noble les anime. Ils sont dégagés et graves. Ils ne marchent pas « comme les autres ». Toucher le vieux sol les allège et les assouplit, tandis qu'ils gardent dans leur balancement une force émue. Ils s'animent, s'intéressent avec nous ; mais la vertu de la terre se communique à tout leur corps qui foule les débris et les herbes. Ils jouissent d'une familiarité heureuse et en même temps d'une pieuse tendresse. Et, devant moi, la dame romaine, dont l'engin automobile, si peu romain, nous a amenés, marche comme une jeune matrone, bien chez elle, sur son domaine qui lui insinue sa vertu.
A Pompei, dans tout le golfe napolitain, je me suis plu à chercher la trace grecque. Je l'y ai trouvée avec surabondance, de Sorrente à
iSï PAYSACKS DITAIAR
Cuinos où les colons (le CaU-liis abordônuit. Et c'est en vain »|ue le Vésuve veut prendre des airs ravageurs. Les maisons île Ponij)ei, les ruines tie ikiia, de Pou/.zoles, dans la nature ionienne, criaient la vigueur des entants de (]a(tnuis. Combien plus encore cet empire des hommes sur la nature se dévoile à Ostie I Tout y est en extension, en rectitude. Les choses s'allongent comme des bras avides. Le Tibre rage contre les sables, les monts reculent et la plaine rejette au loin la mer. Nous pouvons y relever les décors cosmopolites d'autrefois ; Ostie apparaît néanmoins romaine, c'est-à-dire sévère, rude, puissante, pleine de dignité, d'une grâce très haute, où le charme vient, non pas des traits, mais de l'âme profonde. Qui saura jamais, pour tout dire, qui pénètre le plus : les choses, l'homme? ou l'homme, les choses? L'atmosphère, les lignes peuvent nous envelopper et nous contraindre. Nous brisons les chaînes et délions les rets, et, peu à peu, nous dressons le paysage conforme à nos cœurs. Après l'avoir choisi, nous le bouleversons. Et l'homme donne à la nature son caractère, ainsi que la caravane précise et accentue la majesté du désert africain. Ne me disais-je point, cependant, tout à l'heure, qu'Énée vit ces terres telles qu'elles sont redevenues?
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N'est-ce pas, ensuite, une nécessité économique qui a développé Ostie à l'embouchure du Tibre ? Oui ; mais le perpétuel afflux des « monstres de la mer », si puissamment aidé par la nature, n'a pu, à Naples, l'emporter sur la grécité, pas plus qu'il n'a pu, ici, triompher de la romanité. Peu à peu, le paysage s'est plié au gré de ses occupants tenaces et actifs. En dépit de la force naturelle, l'homme a imprimé aux choses son propre caractère. Loin de Rome, le Romain pouvait encore, à Naples, supporter un minimum de grécité, qui convenait, d'ailleurs, à ses origines, à sa culture et à ce sentiment d'exotisme dont il se parait, de la même manière que nous sommes « snobs » aujourd'hui. Aux portes de la ville, le Romain jouait serré, et il violentait les choses pour les rendre tout à fait pareilles à lui. Oui, nous construisons le paysage à notre image, bien plus qu'il ne nous fait I Au lieu de dire : la terre forme les peuples, peut-être faudrait-il dire : les hommes créent le ciel où ils respirent. Et si Ostie est si conforme à mes compagnons qui, tout à l'heure, gravissaient les degrés du Vulcain et crossaient du pied les cailloux du Forum, c'est que ce sont eux qui ont remanié cette nature pour l'harmoniser à leur propre cœur.
Ce n'csl pas uii(« l'ois, mais viiif,'! que, en parcouraiil les riiiiics d'Oslie, des sonvi^nirs du l*alaliii el de la \ illa lladtiaiia iii'oiil, aRsalIli. Ostie w'cA (|u un juiiliiii^^-iiieid dos (H)llines saintes. Co qu'on a|)j)elle le |)alais impérial, c'est la l'iaz/a d'Oro de la Villa liadriana, et les degrés duVuIcain sont ceux du tfUîiple de ,hi[)it(M- an Palatin. Saint Augustin nous dit que, à Ostie, au lit de mort de sa mère, dans un suprême entretien, « il toucha, par un bond du cœur, à la vie future ». Un bond semblable nous ramène en arrière, et nous fait toucher à la vie d'autrefois. Nul désert n'est facilement repeuplable comme l'est Ostie pour le voyageur romain. Nul effort; l'imagination même est inutile. Tout vient tout seul, sous les yeux et les doigts. « Rien n'est loin de Dieu », disait Monique pour rassurer ses enfants sur sa sépulture en cette terre passagère. Rien n'est loin de nous, non plus. Ostie continue nos promenades dans Rome multiforme et une. Nous voyons, à Rome, la ruine des splendeurs. Nous voyons, ici, la ruine du travail qui produisait les merveilles de Rome. Visiter Ostie, c'est reprendre son voyage à la porte même de Rome. Éventrons par la pensée, et souhaitons que les pioches éventrent réellement ce sol ! Des œuvres comme la Victoi?'e que
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je viens de voir dressée au-dessus de son tombeau, en sortiront peut-être. Il en sortira certainement des ombres harmonieuses qui remonteront avec nous le cours du fleuve jaune, et nous irons tous ensemble, ce soir, à la Bocca délia Verita, au pied de l'Aventin, devant le petit temple rond dit de Vesta, ou d'Hercule, déposer nos fardeaux de souvenirs ostiens et romains, égaux, fraternels ; le Palatin se mirant dans le Tibre, confiera son image au fleuve qui la jettera au pied du Vulcain, ainsi que, autrefois, sur la plage de Bjblos, roulait la tête d'Adonis.
Mil UN TOUR Cn/'JZ VI lit; ILE
Prallica, Ardea.
HIER, j'étais à Oslie avec son prophète. Me voici aujourd'hui chez Énéc avec le plus latin, peut-être, des écrivains modernes, l'historien de Rome, mon ami Guglieimo Ferrero. Ainsi je mobilise tour à tour ce qu'il y a de mieux. Je n'attends certes point de Ferrero le même archéologique secours que de Carcopino. Et l'auteur de Grandeur cl Décadence de Ro7ne a bien soin de m'avertir en riant que l'Enéide n'est point sa partie. Il s'est voué au fruit et non pas au pollen. Mais je suis bien sûr qu'il me dit cela par pure amabilité. Il veut me persuader, et mon affection lui en sait gré, qu'il est venu aux pays chantés par Virgile dans le seul but de passer une journée avec moi. Je m'en flatte, mais je le flatte aussi d'un plaisir poétique, le même que j'éprouve. Notre joie d'écoliers un peu tout le
long de la route, dans l'automobile obligeamment prêtée par un ami dévoué aux lettres et aux littérateurs, notre joie est trop également fébrile pour ne pas s'abreuver à la même source virgilienne. La journée fut rude souvent, afïamée et sèche... Elle restera dans nos souvenirs l'une des plus douces de charme et d'intellectuelle communion.
Pour que la visite fût complète, il eût fallu pouvoir venir d'Ostie à Prattica en longeant la mer; il eût fallu pouvoir visiter Castel Fusano, Castel Porziano, les ruines tenues généralement pour celles de Laurente, Tor Paterno où subsistent, auprès d'une ferme, des ruines considérables que Gaston Boissier, qui les vit, attribue à un palais de Commode, et que les archéologues modernes, qui ne les voient pas toujours, nomment villa de Pline, celle-ci, d'après les autres, se trouvant alors plus au nord. Tor Paterno et Castel Fusano sont les deux points extrêmes, aujourd'hui, d'une terre royale. Sa proximité de la mer et de Rome à la fois, la modestie de ses bâtiments au milieu d'un domaine immense, rempli de bois et de terres de culture, fait de cette tenu ta le séjour à près près constant de la famille royale. En trois quarts d'heure d'automobile, le roi peut se rendre à Rome : c'est le Potsdam italien,
if»8 PAYSAGRS ir ITALIE
sans palais, eu cliaumiiMc. \\\ les jciiiics olifants rospiront un air incilU'iir (juau (^uii-inal di)nl le mônago l'oval, si sinipK^ en ses nuinirs, supporti? iiMpalienuiKMil la solennité (>t le faste. De telle sorte (pie, sauf au ((imii- de riiiver et en j)lein été, la visite de ces rivages où Énée aborda, tira ses navires et construisit son camp, la vue de cette Laurentc où Home entière passait l'été dans ses villas dont Pline nous a laissé une précieuse quoique obscure description, la promenade, enfin, à travers les bois profonds où courait le cerf de Tyrrhus, Cervus erat forma privstanti et coniihus ingens, le cerf que tua, dans son imprudente ardeur, le bouillant Ascagne, ces plaisirs sont interdits. A peine avons-nous franchi la porte Saint Paul et pris la route d'Ostie que la présence, en certains points, de carabinieri, nous avertit de n'avoir point à compter sur le hasard d'une surprise. Le Tyrrhus moderne, à qui, comme à celui de Latinus, regia parent Armenta et laie custodia crédita campi, serait capable, comme son ancêtre, de nous courir sus, hache levée, si nous voulions seulement franchir la grille.
A dix kilomètres de Rome nous quittons la voie ostiene pour tourner à gauche, vers le sud. Nous traversons une plaine légèrement mouve-
UN TOUR CHEZ VIRGILE iSg
mentée, comme le sont les flots de la mer. Jusqu'à la porte de la tenuta royale, les champs moutonnent sans un arbre, tout en récoltes. Une brusque descente nous met devant la grille du parc que nous laissons à droite, et, jusqu'à Prattica, nous allons rouler le long du domaine, entre des bois de chênes-liège. Je n'avais pas encore vu ces lièges dépouillés. Le tronc, jusqu'à la naissance des branches, est à nu, écorce arrachée. Il sort de terre comme un gigantesque cigare, de ces cigares à surprise qui s'épanouissent en éventail. On dépouilte ainsi les lièges de leur peau pour en faire des bouchons, et je constate que la propriété royale est aussi scrupuleusement écorchée que les autres. Voici donc les bois où Silvia enlaçait de simples guirlandes aux cornes de son cerf bien aimé. Ici se battirent et moururent ensemble Nisus et Euryale. Devant les Troyens exilés ces profondeurs s'ouvraient ainsi qu'elles s'offrent à nous, attirantes et terribles. Vers un inconnu passionnant nous allons, ainsi qu'Énée allait vers les buissons où s'abritaient les troupeaux de Latinus et de Turnus, roi des Rutules. Mais ce soir. Latins triomphants, héritiers du héros troyen, nous monterons au Palatin saluer le souvenir d'Evandre si favorable au suppliant Enée.
lOo PAYSAGi:s I) ITMJH
Pônôlrons donc, à notre lour, dans les vallons, dans los gorges où les scènes épiques se sont (.lé roulé es, tous les incidents d(»s premiers pas d'iùiéc dans son futui- royaume. La roule descend toujours, encaissée et profonde entre des bois, et voici, sur notre gauche, allant de l'ouest à l'est, de la mer où se déverse son ruisseau jusque vers la montagne, voici la petite vallée de la Petronella. L!n sentier de mulets longe le cours d'eau qui disparaît sous les saules et serpente entre deux hauts coteaux. Nous marchons, mon ami un peu étonné de mon ardeur à poursuivre ainsi des fantômes, nous marchons sous un brûlant soleil, dans les herbes drues, jeunes et tendres:
— Où me menez-vous donc? demande Guglielmo Ferrero.
— A la Petronella.
— Qu'y voit-on ?
— C'est une ferme.
Mon ami me regarde de travers. Il est résigné, cependant, et, pour détourner ses défavorables pensées, il me parle avec flamme de ses travaux. J'aurais tort, toutefois, de croire à son inattention. Tandis qu'il parle, il ne perd pas un détail du frais vallon, de ses bords où s'agrippent de petits arbres tordus.
UN TOUR CHEZ VIRGILE i6i
de ses récoltes parmi les pierres. Et tout à coup, il me dit :
— Virgile aurait bien dû indiquer en quelle saison Énée apparut en ces lieux. C'est très important pour savoir si .nous les voyons tels qu'il les vit !
— Moquez-vous de moi, je le veux bien. Mais confessez que ce paysage vous émeut, puisqu'il est celui où se passèrent des événements sans lesquels vous n'auriez jamais parlé de César qui, sans eux, n'eût point existé.
Et nous voilà discutant sur le degré de crédibilité que l'on peut accorder aux poètes. Car n'est-ce pas toute la question : dans quelle mesure la fable d'Énée est-elle exacte? Dans la mesure de toutes les légendes, que nous devons dépouiller de leur merveilleux pour retenir le fait le plus simple, qui possède dès lors des chances de probabilité. Il peut donc rester, au point de vue le plus strict, du merveilleux poème, que des émigrants ou bannis de la Lydie abordèrent un jour dans l'estuaire du Tibre et résolurent de s'y fixer. Ils rencontrèrent d'autres colons ou des indigènes dont les uns, personnifiés par Latinus, les admirent parmi eux, les autres, personnifiés par Turnus, ne voulurent leur rien céder des terres incultes épandues alentour. Lavinium
iCï l'AYSAUES IJ ITALIE
s'ôlovn à rAf(' de T.mironte. ot, trente ans api'os, la polile l'olonic, a\;iiil pi-ospriv, envoya (|uelques-uns de ses (Mifanls vers les montagnes voisines où ils se i-tMiniiTiil, Mii-dessiis d'un lac, dans dc^s caixincs (jui st' inultiplièrent et devinrent Albe la Longue.
— Or remarque/., ô historien scrupuleux, que ce vallon est la route la plus directe pour aller de Laviniuni vers la montagne. Quoi donc nous empêche de faire de ce vallon la route des Troyens? Et nous pouvons supposer aussi, sans trop de complaisance, que cette gorge où nous marchons fournissait aux troupeaux du roi Latinus un pâturage toujours vert, un abri contre les orages, un asile, secret et peu accessible, contre les entreprises des voisins jaloux.
Le mystère, en effet, est profond ici. On pourrait y vivre retranché du monde qui ne se douterait pas de vous. C'est le vallon des surprises guerrières, le chemin creux où les escadrons viennent s'engloutir, et voici, làhaut, la citadelle. Le vallon, en effet, est barré en son milieu par une éminence ronde, sorte d'acropole au haut de laquelle des bâtiments de ferme se pressent en désordre. Une tour de briques plates les domine sur la droite. Et mon compagnon me regarde en souriant :
UN TOUR CHEZ VIRGILE i63
— Verriez-vous là le palais du roi Latinus?
J'y vois bien plus. Je vois sur les pentes de la Petronella dévaler Amata, femme de Latinus et mère de Lavinia, en proie à l'ivresse, épaules nues, chevelure flottante. Escortée des femmes latines dans le même état, elle entraîne avec elle Lavinia pour la dérober à l'hymen de l'étranger, et toutes ensemble hurlent leur délire de soûlardes, agitant des thyrses et des torches enflammées, roulant des yeux sanglants. J'aperçois les gens d'Ardea qui accourent. Et Latinus, qui veut la paix, se résout à fermer sa porte : nec plura locutus, Sepsit se tectis, rerumque reliquit habenas. Admirable exemple que trop de rois ne suivront point.
Nous sommes montés sur le petit mamelon de la Petronella; nous avons tourné autour de la ferme, et où des porcs turbulents nous parurent les descendants de la laie aux trente petits, nous avons contemplé la grande plaine latine que labouraient les charrues de Latinus et de Turnus. Au loin, c'est l'avenir! C'est Albe, les pentes verdoyantes de son lac, la Sabine derrière Rome étincelante, et sur notre droite la mer inféconde venant lécher le pied de la pineta. Que de choses profondes disent ces paysages 1 Ah I que nous font à cette heure
lO'i /' 1 ySACKS I) ITALIE
liistoil'iMtii Icj^tMidc ! La vrilii de \ iri^'iltî doniio à tous CCS lieux une c\islciic(> r(''cllc (|iic n'ont pas les vuli^aircs vixaiits. l'cr-sdiiiic n'osol'ail aujouririiui douter du ini Aucus si \ iri;ilc l'avait cliauli'-. A l-'lorciicc. je i'<Miconli"C clia(|Ue jour liéatricc <|ne lOii dil n'avoir pas existé; elle existe iiii-n plus, ccpendanl, tpie les mégères qui riaient de l'hoinuie au capuchon rouge, et qu'il connaissait. Auj)rès de Lavinium, Amala et Knée jouissent d'une vie que no possédera jamais l'hounue-bcte qui, en ce moment, plante ses piselli sur les flancs de la Petronclla. Le poète donne aux êtres qu'il crée une existence véritable que de pauvres hommes misérables ont cru détenir, mais que, en réalité, ils n'ont jamais connue.
C'est ce que je dis à l'historien infatigable (jui mo suit docilement, tandis que nous regagnons, par le chemin verdoyant, la route au bout de laquelle est située Prattica. Village, pauvre village qui n'a jamais dû se développer depuis le temps où Enée le fonda. Il connut plus de gloire qu'aujourd'hui, mais non plus d'habitants. Ce fut un temple et non pas un pays. On y conservait les Pénates de la nation, la cabane d'Enée et même la fameuse truie aux trente petits, macérant dans le sel. Avant d'entrer en charge, les magistrats ro-
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mains venaient ici sacrifier aux Pénates que gardaient un millier d'hommes et de femmes. Avec l'empire, Lavinium dépérit. Elle reprit quelque vie, cependant, lorsque les Borghèse en devinrent propriétaires, au commencement du XVII* siècle. Et c'est encore le château des Borghèse, ils l'habitent encore, qui fait vivre aujourd'hui Prattica. Ce château, avec sa haute tour, son beffroi, nous accueille au détour. Il plonge à pic sur le rocher, regardant la mer, et il faut le contourner pour passer la porte. Car le village est fortifié.
Lui aussi, comme la Petronella, est bâti sur une sorte d'acropole. Une petite place nous reçoit, dominée tout entière par le château, devenue demeure de plaisance, où le prince Camille Borghèse nous fait entrer. Il nous montre, dans son vestibule, les débris antiques ramassés dans ses champs, parmi lesquels, cependant, une stèle dont l'inscription : Lavinia, trop bien conservée, ne permet pas une attribution très ancienne. Dans des caisses sont encore entassés des débris jaillis tout récemment sous le soc de la charrue. Faisant alors le tour du village, nous avons cherché quelque trace d'âges plus anciens que l'âge de Rome, ceux que nous appelons légendaires, afin d'excuser notre ignorance. Et seuls des murs
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(le briques plates se sont présentés. Prattica, pauvre village sans gloire» aulre (pie fabuleuse, — mais n'est-ce pas la plus belle? — Prattica n'est (pi'un nom où nous devons tout mettre, et qui sonne vicie à la m(''moire. En vain nous demandons à r(''cho de nous i-envoyer Lavinie. La tour des Borghèse est seule à rc'pondre, et, ses paroles, ce n'est pas aujourd'hui, la tête pleine de vers nombreux, que nous pourrions les entendre.
Nous sommes repartis à travers la plaine latine, et notre automobile bouscule les fantômes. On peut disputer encore sur Laurente et son emplacement. On peut m(*me discuter Lavinium et Ardea. Ce (ju'on ne peut, c'est lefuser à ces champs la gloire première d'avoir lecélé l'avenir romain. Pour le plus scrupuleux des historiens, pour mon compagnon luimême, les entours de Prattica et d'Ardea portèrent les obscures peuplades d'où sortit la gloire de Rome. Qu'importent les noms ! Les étiquettes ne changent rien à l'essence de la liqueur. Et que les noms donnés par Virgile soient exacts ou non, cela n'enlève rien aux hommes qui les portaient — ou qui se nommaient autrement. Nous pouvons donc suivre le texte de Virgile sans crainte d'erreur. Ici se rencontrèrent, pour se battre soit contre Enée
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avec Turnus, soit avec Enée contre Turnus, soit entre eux, des hommes que nous avons convenu d'appeler comme les appelait Virgile. Le farouche Mezence et son fils Lausus, le plus beau des guerriers après Turnus, le bel Aventinus issu du bel Hercule vainqueur de Géryon et de sa manade, Catillus et Coras originaires d'Argos, Céculus fondateur de Préneste, Messape roi des Eques habitants du Soracte, le sabin Clausus père de l'immortelle gens Claudia, Aebalus venu des bords du Sarno, Ufens roi des Equicoles, Umbron le charmeur de serpents, Hippolyte lui-même enfin, le charmant Hippolyte ressuscité par Diane et caché dans les bois de la nymphe Egérie. A l'appel de Turnus, roi des Rutules, ces chefs et leurs troupes sont accourus des plaines, et descendus des montagnes. Ils vont s'etïorcer de défendre contre le hardi Troyen la terre qu'ils ont ensemencée, la liberté qu'ils ont conquise; Rome apparaît à leur divination, et qui les menace. Ils veulent vivre indépendants et non soumis. Virgile, par cette assemblée redoutable, veut démontrer la force du destin qui impose la Rome d'Auguste. Laissant la fiction brodée autour du fait, voyons dans cette tradition que Virgile recueillait le récit d'une épique lutte. Des colons ou des indigènes occupaient ces
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terres aridrs. I )c li;ii ili-- ciiil^i-ml^. chassés tle l'Asie par la j^ikmtc on par la laiin, se pi'ésontèront après un iianl'rai^c, à moins (ju'ils n'eussent choisi CCS hcii\ à Ictii- coiivcnanc(\ Ils se' heurlèrciit aux peuplades (jéjà iuslall(''es ; ils durent gagiuM* leur séjour au \n-\\ de combats. Voilà, sans doute, la réalité. En quoi est-elle préférable à la table de Virgile? Celui-ci ne lui enlève rien, et il la magnifie.
Noire voiture, cependant, (jui, depuis Prattica, semblait rouler vers la chaîne des monts albains, vire brusquement à droite : nous retournons vers le sud. Et, après quelques instants, Ardea se dresse devant nous. Turnus, roi des Rutules, siégeait ici, et il faut bien reconnaître que ces Rutules, admis d'ailleurs par l'histoire, si Turnus ne l'est pas, occupaient dans le Latium une place beaucoup plus avantageuse que Laurente, si Laurente, toutefois, doit rester longtemps encore assise au bord des flots. Mais quand Laurente devrait être, par suite de l'un de ces petits jeux auxquels s'amusent innocemment les archéologues, si Laurente doit un jour être déplacée et portée plus à l'est, ce qui me plairait mieux d'ailleurs, elle n'occuperait jamais une posture aussi avantageuse que celle d'Ardea.
A cinq kilomètres du rivage, le village est
assis sur un rocher qui s'enfonce comme un coin au centre d'une vallée au fond de laquelle court un ruisseau. Du côté de la plaine maritime, le rocher d'Ardea est commandé par un château appartenant aux Sforza-Gesarini, château moitié féodal, moitié Renaissance, dans le genre du château de Prattica, mais regardant une contrée plus large, plus ouverte. Derrière le château, le village n'est composé que de masures. Une petite osteria nous donne du pain, du saucisson et de ce vin dei castelli, entendez des coteaux albains, que tout ami de Rome aime tant à déguster. Nous le buvons en poussant un Evohé I au dieu Bacchus, trompant ainsi grâce à lui notre faim. Celle-ci nous la trompons encore par nos divagations virgiliennes. Où se trouvait le palais de Turnus, pidcherrimus Turniia, avis atamsque potens, et qui peutêtre eût renoncé facilement à Lavinie si la furie Allecto ne lui avait jeté sur la poitrine sa torche fumante ? Il aimait Lavinie, mais l'alliance avec Latinus, petit seigneur de la maigre Laurente, devait sembler inférieure aux Rutules de la fière Ardea. La raison d'Etat, comme pour Titus, l'eût emporté sans doute sur l'amour. Allecto fit de Turnus, étrange contradiction, une victime de l'amour, immolée par le fils de Vénus. Plus je regarde,
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moins je vols I.atinus |)uiss:inl roi d'une forte cité, ot |)lus je vois riiiiius so {^randii- di' son poiiplo assis sur les haulciiis d'\i'd<';i. Les trois cents coursiers de Latinus tout caparaçonnés d'or devaient s'aH'amer dans le maii^re vallon de la Peironella ? Sur l'acropole d'Ârdea, je m'imagine très bien le grand Turnus surpassant SCS soldats do toute la tête. Son casque est surmonté d'une aigrette et d'une chimère vomissant les i'eux de l'Etna. Sur son bouclier d'or est tracée l'image d'Io que gardent Argus et Inachus, tandis que se presse derrière lui une jeunesse ardente. Et voici que bientôt apparaît, gravissant le rocher, Camille reine des Voisques, amazone intrépide. Nous nous joignons à la foule des matrones qui sortent de leur logis pour l'admirer au passage, et, comme elles, nous restons éblouis devant sa beauté que parent et protègent chlamyde de pourpre, agrafe d'or retenant sa chevelure, carquois de Lycie et myrte emmanché sur un fer acéré : et pastoralem prœfîxa cuspidc myrtiim.
Ainsi Virgile termine le septième chant que nous venons de relire presque en entier. Et nous chantons avec lui : et mine inarjnimi manet Ardea nomen, srd forixma fuit !
Ardea n'est plus, mais Virgile ne dirait pas aujourd'hui que sa fortune fût, puisqu'elle
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a gardé son nom. Nous sommes descendus dans la vallée au milieu de laquelle Ardea élève ses murailles faites de pierres polygonales couvertes de lierre et de toutes les lianes, et nous en avons fait le tour. Les murs sont magnifiques ainsi revêtus, et laissent apparaître à travers les feuilles leurs pierres si vieilles, d'un jaune noir vibrant au soleil. Par moments, nous grimpons le rocher à pic pour mieux dominer, et nous contemplons longuement le joli vallon tout fermé alentour, comme à la Petronella, mais dix fois plus large ici : un peuple pasteur devait y vivre abondamment. Abrités des vents et gardés par les rochers qui ferment les bas fonds, protégés des excursions de pirates par la citadelle, les pasteurs pouvaient vivre heureux et paisibles, leurs troupeaux au frais, eux derrière leurs murailles.
Sont-ils si loin de ces ancêtres, ceux que nous venons de voir au flanc sud du rocher qu'ils ont creusé pour leur caverne ? Le spectacle jeta, sur notre joie si pure, une ombre qui lui pèse encore. J'ai vu des hommes et des femmes vivant comme les bêtes, à deux pas de Rome, en cette Europe dont nous sommes fiers d'être les enfants civilisés. Le roc a été éventré à la pic ; nous regardons
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p:ir le Iroii et un (mvcmu sOiivic dcvaiil nous. Ainsi les ]"]lrus(jiu>s crousaiciil Icui' loMil)eau, cl (l('^ sivaiils v I()i,mmiI. Le roc siiinlaiit est iu)ir de suie, la siiir du foy»'!' formé d(> deux piorres posées à terre «lans un coii). Le loui; d'une des pai'ois, un jj^rabat repoussant de couleur et d'odeur posé sur queKpies planches ; au fond un banc taillé dans le rocher, et par terre tous les déchets... Vont et viennent cependant devant l'huis un troupeau d'enfants à peine, non pas vêtus, mais recouverts de guenilles. Puis, à côté de la caverne, la famille étant nombreuse, une cabane de roseaux devant laquelle une femme allaite son enfant. Le petit être est grand déjà. J'interroge. Il a deux ans passés. Et comme je m'étonne de le voir teter encore, un geste d'infinie détresse, que la femme accompagne cependant d'un vaillant sourire, un geste pitoyable me traduit:
— Tant qu'il tettera, je suis sûre du moins de pouvoir le nourrir.
Nous avons beau, pour nous réconforter, nous dire que cette cabane est peut-être celle d'Enée à Lavinium, et dont le transport ici serait assurément moins extraordinaire que celui de la Santa Casa à Lorette, nous ne pouvons nous distraire de la misérable rencontre. Comme ces troglodytes latins, Ar-
dea drape sur sa vieille chaire rousse les draperies trouées d'un lierre mémorable, et ses enfants continuent à tirer la vie de ses lamentables mamelles. Ah ! le casque de Turnus et son bouclier d'or, que ne pouvons-nous les monnayer 1 Et, sans nous dire pourquoi, nous marchons longtemps avant d'oser remonter, bien que nous n'y soyons qu'invités, dans notre automobile.
Rome.
Pouvions-nous finir ainsi la journée ? Et brusquement j'ai dit à mon ami :
— Suivons les traces d'Ascagne, montons vers Albe-la-Longue 1
Notre chauffeur lui-même, à force de nous entendre, se passionne à son tour, et nous voici lancés, à travers les champs latins, vers la colonie de Lavinium, et vers Rome fille d'Albe. Les beaux champs déserts et si peuplés pour nous 1 Le char plein de récoltes, accompagné de laboureurs, et que nous dépassons, n'est-ce point la famille elle-même d'Enée en route vers son grand destin ? Cette Zolforata où nous nous arrêtons un instant, pour en regarder la grotte au fond de laquelle bouillonne une eau verdâtre qui, comme l'Albunea de Virgile, où Latinus évoquait l'âme
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desoi) pèi'e l'^iunus, — scrail-oc elle, pcut-Mre? — exhale des odeurs iiit''[)liili(|U('s : exhalai opaca niephllim, celle Zolfoi-ala dut. être an temps d'Aseagiie un sanctuaire où les prêtres re(K)nnaienl la sanlé aux pauvres gens, et la large plaine l)lanelie, reste d'un cratère enfoncé au milieu des champs, nous i'apj)ell(! la Pouzzoles d'autrefois et ses petits volcans. Puis la route reprend, toute droite. Alhano est là devant nous, dominant la plaine que nous quittons, Albano si belle, si radieuse au milieu de ses bois, commandant ces penchants fertiles où règne le dieu Bacchus et les miracles de Gérés répandus à ses pieds. Nous volons vers Aibe porter à Ascagne le souvenir de Lavinium, et lui demander ses ordres pour la Rome de ses enfants. Mais non ! ne nous arrêtons pas I gardons intacte notre illusion poétique, dévorons le temps. Albe trop moderne franchie, nous voici sur la route vénérable entre toutes. Les pavés millénaires de la Voie Appienne peuvent nous secouer durement ; notre chauffeur lui-même ne pense plus aux ressorts délicats qui lui sont confiés. Nous rentrons à Rome entre les haies des tombeaux ! Mon ami, ici, ne songe plus à me plaisanter. Il ressent lui aussi la grandeur, mémorable pour nous, de cette journée commencée dans
la fable et finie dans l'histoire confondues. La chaîne est imbrisable d'Enée à César. Chaque motte de cette terre en compose les anneaux. Et lorsque notre voiture, ayant franchi la porte et passé devant les thermes de Caracalla, nous jette enfin au pied du Palatin, il nous semble que s'avance pour nous recevoir, ainsi qu'il reçut Enée, le vieil Evandre, fils de Pallas, et qu'il nous invite à prendre place avec lui autour de son trône d'érable, tandis que les jeunes gens et les prêtres nous présentent la chair fumante des taureaux, jettent les dons de Cérès dans les corbeilles, et nous versent Bacchus à boire.
Tum lecti juvenes certatim arjeque sacerdos Viscera tosta ferunt taurorum, onerantque canistris Dona laboratae Cereris, Bacchumque ministrant.
Et c'est sans surprise que je vois Evandre placer mon ami l'historien de Rome à sa droite, et épancher en son honneur les prémices du repas, tandis qu'il m'indique un fauve pelage étendu devant ses pieds, dans le sentiment d'une équitable distance.
C H E Z L E S T 0 U CHEURS 1) E h OE UFS
Anzio.
POUR aller d'Ardea à Anzio, le mémorable et suggestif Antium, aussi prestigieux que Baia dans l'histoire de la civilisation romaine, on doit passer par Rome. Et c'est bien dommage. Que ne peut-on suivre, lo long de la mer, quelque route, voire un chemin, qui serpenterait dans les dunes, parmi les herbes où Latinus et Turnus paissaient leurs troupeaux !
Il faut se résigner au chemin de fer que la route, aussi bien, suit strictement. Et, est-ce la faute de l'engin ? ma promenade d'hier ne m'inspire plus que critiques. Je m'applique à la réduire en prose, et je récris l'histoire à ma façon irrespectueuse et terre-à-terre. Que faire d'autre en chemin de fer?
Le bon Latinus ne fut en somme qu'un prince de courte vue et un père léger. Entre