‹ Paysages d'ItalieChapitre 5 sur 12 · CHEZ LES TOUCHEVRS DE BŒUFS · texte numérisé non relu

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maigres, forment tout le paysage que viennent seules réjouir de ravissantes fleurs roses, poussant sur des plantes grasses qui ressemblent à des cactus nains, et dont toute la côte est ourlée. A mesure que le chemin de fer, après avoir contourné les monts Albains, s'approche de la mer, les talus se couvrent de ces fleurs. C'est entre deux haies mauves que j'arrive à Anzio. Les belles guirlandes dont jalonner le chemin qui nous mène à Néron et à Goriolan, le suave collier à former pour la gorge d'Acte, la glorieuse couronne à tresser sur le front de Volumnie I

Ainsi qu'autrefois, au temps des empereurs, la petite ville d'Anzio est un bain de mer romain. A LucuUus, à Cicéron, à Atticus, à Mécène, à Auguste, ont succédé sur ce rivage leurs descendants, riches propriétaires ou bourgeois cossus, fils des chevaliers, et dont les maisons occupent la place même des villas antiques. Elles forment, de chaque côté du port misérable, deux bras étincelants et chargés de parures. La Fortune : 0 diva, gratum quae régis Antium... que chantait Horace, n'a pas abandonné Anzio. Les « triomphes superbes » ne sont pas devenus « funèbres ». Apollon, celui dont la statue trône aujourd'hui au Belvédère du Vatican, continue à protéger le rivage

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aussi l'iclic (le luxe <|iii' de souvenirs. PcnclanI plus (I "une lieuic. l'ai uiarclié le lon^MJe la mer, regardant les maisons estivales des Homainsdu x\*' siècle, ainsi i|ue, jadis, quel(juo cyni(jue (levait contempler les villas des amis de Caligula. i''l je songeais eomhien, au fond, le monde change peu. Au pied du Vésuve, je constatais la ressemblance étroite qui existe entre certaines rues de la Napics moderne et les rues pompéiennes. .Xnzio, mis de côté les détails et les procédés arcliitectoniques, est bien restée Antium. Là-bas, au bout droit du rivage, au-dessous du phare, se voientencore les briques fondamentales des antiques villas. Au milieu de la digue, que représentent donc ces bâtisses, avancées dans la mer et qui servent aux baigneurs, si ce n'est les bâtiments romains euxmêmes empiétant sur les flots? Sur la gauche, le château de jNettuno figure bien l'ancienne citadelle. Le môle néronien enfin trace encore sous les vagues sa ligne trapue, et le port d'Innocent XII n'a fait que nous rendre le port impérial, s'il n'a pu, pas davantage que Pouzzoles ni qu'Ostie, récupérer sa richesse commerciale.

Les papes aussi, jaloux de succéder en tout et de leur mieux aux empereurs, vinrent à Anzio. Le premier qui s'en avisa fut Clé-

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ment VIII — AIclobrandini,dans les toutes premières années du xvii* siècle. Son successeur Paul V-Borghèse, en fit autant; et Anzio est couronnée aujourd'hui de deux villas princières, l'une regardant vers Rome, l'Aldobrandini, l'autre vers Naples, la Borghèse. Ce sont toutes deux des palais dans le style assez mesuré du temps où Bernin n'avait pas encore perverti les descendants de Michel Ange. L'Aldobrandini, au-dessus du phare, plonge ses murs dans la mer, et de cette enceinte jaillit dernièrement la statue, dite prêtresse d' Anzio, que l'on voit depuis peu de temps, à Rome, au musée des Thermes. La belle et fine petite créature, si chastement drapée, pensive et d'une pureté impeccable, dormait depuis des siècles dans une niche que des murs avaient close. La mer, jalouse de nous offrir ce trésor, dans son zèle abattit la muraille, et la divine enfant apparut, toute blanche, presque intacte, au soleil qu'elle avait tant aimé et qui la caressait si bien. Une contestation, assez divertissante, s'éleva entre l'Etat, qui disait : c. Je suis l'héritier de Neptune, cette statue est à moi », et le propriétaire de la villa Aldobrandini, qui répliquait : « Les murs marquent mon domaine ; la statue m'appartient. » Une transaction intervint ; et la prê-

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(ressc, t'oiiuiic In lîllc de l,;itiiiiis, rsl ntiiiMiiio inainionant.

On a (Irdiiil, de sa pn-sciicc, (ju(^ ?<i('*r()ii devait avoir sa villa siw Irmincnco aldohraiidine. Mais où nV'tait pas la villa de Néron? Bien plus loin encore! Jiis(j\i'au port sans doute, et les sid)structions, au pied du phai'c, (pic je voyais tout à l'heure, devaient en dé[)endre, La gloire est grande, en tout cas, pour la villa aldobrandinc, d'avoir enfante cette œuvre. Que cache-t-elle encore dans son giron ? Ce rivage a mis au monde, outre l'Apollon du Belvédère, mille trésors aujourd'hui dispersés dans les musées de Rome, Vatican, Capilole, Albani. Et j'imagine que la Rome moderne doit regarder l'Aldobrandini avec la tendresse d'un époux qui espère en une prochaine paternité, inépuisable.

La villa Borghèse, située entre Anzio et Nettuno, ne plonge pas dans la mer dont la séparent les maisons des baigneurs d'aujourd'hui. Elle surpasse, cependant, l'Aldobrandini de toute l'opulence borghèsienne. Je n'avais point encore vu de villa aussi somptueuse que celleci, sauf peut-être la Pamfili, au Janicule ; non pas dans ses bâtiments, qui ont grand air mais sans rien qui sorte de la discrétion convenable aux champs, non pas dans ses bâtiments

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mais dans ses jardins. Grands bois de chênes et de parasols heureusement mariés ou alternés, grimpant la colline en pente douce et coupés de longues prairies. La porte franchie, on monte vers les pinèdes par des routes molles, ombragées, silencieuses et parfumées. Et les prés se déploient, les sous-bois se creusent, des champs cultivés même scintillent. Parc et jardin, forêt aussi à demi-sauvage, dans l'abandon qui convient à ces profondeurs. Au milieu, la villa élève ses étages au-dessus d'un très haut perron, pour voir mieux l'horizon de la mer. La paix est intense, le décor solennel. Le dix-septième siècle italien posséda, vraiment, à son aurore, le sens de la majesté simple. Le Borghèse qui disposa ici ces futaies autour de sa modeste quoique altière maison, savait qu'il n'y avait pas à lutter contre Amphitrite. Il eut recours à Gérés pour l'opposer à Neptune. Dans le sein d'Anzio, Pluton a rendu Proserpine à sa mère, et la générosité des sables borghésiens le disputent à la fécondité poissonneuse du golfe latin. J'ai eu bien tort, ce matin, de regretter la route côtière qui m'aurait permis de parcourir les pâturages de Turnus et de Latinus, toucheurs de bœufs. Les villas magnifiques n'existent plus. Et quant au paysage, le voici, au

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siitl dt' Nclliiiio, Ici (|ii il rsl :iii nord. J'ai Irrlr, a Aii/.io, mit' carnitlt' (|iii sCsl ciij^'ai^i'c à nie COlidiiii'e à Asiiiia. Il laiil croiic iiiit' rt'iilrcprise est (lillicil»'. car, lorstpic \r ioumiIIc sm- 1111)11 projcl le prince de Ncllnno-Horj^iicsc, je reçois cette réj)C)iise : «Vous |)()iiii(/. toujours tourner hride ! »

En dépit de tant de modération dans l'eiicouragoment, je suis [)arti. Neltuno a été bientôt dépassé, Nettuno, grand villages où les uniformes des artilleuis du roi ont remplacé les beaux costumes des femmes du siècle dernier ; et le cavallo, quittant la route ferrée, s'est jeté dans la lande. En vain Anzio et Nettuno semblent borner la Marenime. Elles ne forment qu'une halte dans le désert liévreux, que l'oasis salutaire. De toutes parts, les dunes enserrent le petit golfe, et la charrette qui me porte, est seule, si loin que je regarde, à s'élever au-dessus des herbes. La plaine continue toujours la mer, différente d'elle uniquement par la couleur. I^à-bas, sur ma gauche, les arbres ont été repoussés, à moins que, méfiants, ils se tiennent éloignés de la malice neptunienne? Cahotés sur d'invraisemblables sentiers fleuris de courts ajoncs et de longues élimes, nous avançons péniblement dans le vent, vagabond comme nous, libre comme

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nous. Déjà Nettuno n'est plus qu'un point roux, et c'est à peine si Astura, le petit fortin ainsi nommé, et qui est seul à rappeler dans ce désert de grands et d'émouvants souvenirs, s'indique en face de nous. Derrière lui, dans la brume, la côte de Terracine se dessine, et le cap Circeo perce les nuages de son sommet. Pas un homme, pas une cabane, rien que, par-ci par-là, quelques buffles en liberté, sagement installés à paître le long du chemin.

Gregorovius raconte, lui aussi, dans ses Promenades italiennes, récemment traduites en français, son voyage d'Astura ; mais il ne me communique rien de la peur qu'il ressentit à la vue, et à la charge aussi qu'il subit, de ces animaux cornus. Soixante années ont passé, il est vrai, depuis le voyage de Gregorovius. Les conditions agricoles ont pu changer. Quoi qu'il en soit, les bœufs d'aujourd'hui sont placides. Ils ont réappris les hommes. Nous sommes pacifiquement solitaires, mon guide et moi, dans la lande latine, immense et vide. Le froissement des herbes sous le vent répond seul au trot sourd du cavallo et aux gémissements étouffés de la frêle carriole. Que j'aurais aimé, pourtant, à voir apparaître le pasteur à cheval de Gregovorius, me-

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n;ml sa maiiadf cl ('S(|uissant iiiic coii'ida 1 Sa pi(jli(' «'ùt lra|i|»(' au l'i(mt la hrU- ciii'agoe, ICùt tcrrasst'f tandis (jm- jaiirais fouotlc mon clioval. Va ainsi j'aurais irvii Turniis ot Latiniis conduisant et, doinpiant leurs trou|)caiix. Car, nt'ii douions poiiil, le sol sui- l<'(|U('l nous dansons, puisque je ne puis dire (jue nous y roulons, est resté pareil à co (pi'il était autrefois. L'aspect de la Maremme est le même qu'au temps où Enée y aborda. Combien le fils d'Ancbise devait être fatigué pour l'avoir trouvée propice ! Et son Latinus, toucheur de bœufs, il le magnifiait en puissant roi. Rome, voilà le prodige, est sortie de cette misère-là, de cette grossièreté évidente des hommes qui subissaient un tel dénûment. Rien n'est possible ici que le pacage des bêtes à cornes. Aucune culture dans ce sable, sous ce vent, la mer si proche et menaçante. De pauvres boqueteaux, de temps en temps, tordus, rabougris, penchés vers la terre, accentuent la pénurie totale. Nous passons à gué des ruisseaux, qui se perdent à moitié dans les sables. Et quel gué ! Une montagne russe dans toute sa rigueur. Peu à peu, cependant, la citadelle d'Astura se détache sur le ciel, au milieu des flots. Nous la contournons, et c'est du côté de Terracine que, enfin, nous l'accostons.

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