‹ Paysages d'ItalieChapitre 6 sur 12 · CHEZ LES TOUCHEURS DE BŒUFS · texte numérisé non relu

CHEZ LES TOUCHEURS DE BŒUFS

Astura, mala terra, maladetta\ Mauvaise terre maudite ! écrit Malaspina, le Froissart de l'Italie. Et pourtant, Astura, au temps de l'Empire, n'était-elle pas prospère? N'était-elle pas le prolongement d'Antium? Oui. Cicéron y avait un bien ; Tibère y prit la fièvre qui devait l'emporter. Si donc Astura comptait parmi les villes de luxe des Romains, c'était un peu comme nos plages modernes qui ourlent les tlots, sans rien changer à la nature qui les entoure, telle que les siècles l'ont faite. Allez, un jour, là-haut, derrière Boulogne et Calais. Au bord de la mer, le luxe moderne et ses bruits. A cent mètres dans les terres, le morne désert des dunes que gratte sans espoir un peuple besogneux. Ainsi fut toujours Astura, la voisine d'Antium ; les champs (la fièvre de Tibère et de Caligula le prouve) n'ont jamais participé à la prospérité des rives.

Du petit rocher qui s'avance vers la mer, un pont bas se détache. Au bout de ce pont, au milieu des flots, la vieille forteresse, nommée Astura, vogue comme une barque à la chaîne. Entre elle et la rive, à fleur d'eau, des bases de brique signalent une construction romaine d'autrefois. La villa de Cicéron, dit-on. On n'en sait rien, d'ailleurs. Cicéron possédait ici des terres, des troupeaux aussi, quelques pi-

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nrdcs; <M son (loiuainc. c'est snns doulc! celui nicnic (In piincc «le NcllutK» (|iii iii';icciUMllit à la \illa Borghcsc. (Jiic siiis-jc vcmi voii" ici? Un tel dcsorl, une telle viduité? Tant de kilomètres à travers les herbes, les reins meurtris, et la perspective du retour parmi les miasmes du soir toml)ai)l, dans le but de regarder un fortin où veillent des douaniers!

Pour éviter de plus grandes fatigues encore, je ne sacrifierais pas, pourtant, le quart d'heure que je passe appuyé sur le parapet du pont d'Astura. Car ici se joua le dernier acte d'une tragédie dont j'ai lu les premiers lors de mes courses en Italie méridionale et en Sicile, et dont je vis l'épilogue, à Naples, au Mercato Vecchio où se dressa le billot de Conradin, la grande et fabuleuse tragédie des Normands. Gicéron partit aussi d'Astura pour aller mourir à Formies; ce n'était qu'un accident. Lorsque Conradin vint ici, ce fut pour mettre le point final à tout un cycle d'histoire, à une aventure qui, si Conradin avait vécu, pouvait changer la face du monde. Cicéron aurait vieilli, honoré, sans rien modifier à la destinée d'Octave. Conradin ne pouvait vivre sans perpétuer en Italie méridionale la puissance des Normands, leur civilisation, leurs mœurs si curieusement mâtinées d'orient et d'occident.

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et leur art qui aurait donné une autre direction à toutes les conceptions postérieures.

Le petit-fils de Frédéric II, le neveu de Manfred jeune homme de vingt ans à peine, possédait toute la grâce et toute l'intelligence de ses pères normands. Rien du Souabe en lui, pas plus qu'en son grand-père Frédéric II, rien d'Henrv VI, encore moins de Barberousse. Rien non plus du grand comte Roger, le premier ancêtre maternel; au soleil de la Sicile, au raffinement de l'éducation arabe que l'idéal normand corrigeait, l'âpreté des compagnons de Guiscard s'était fondue. Et paraissaient en Conradin seulement la grâce, la finesse, le charme et la plus jolie modestie dans le courage. La dernière fleur normande, arrivée en trois générations, depuis Constance, à sa perfection, ne demandait plus qu'à donner des fruits. Et nous aurions peut-être vu se constituer, en faveur des Normands, ce royaume d'Italie qui ne se fera, presque année pour année, que six cents ans plus tard.

Lorsque mourut son oncle Manfred, le doux et beau Conradin achevait son éducation de bon latiniste, sous la direction de l'évêque de Coutances, au château de Landshut, entre sa mère Elisabeth de Bavière et son beau-frère le comte Meinhardt de Coritz. Sa jeunesse avait

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ôté boiTi'c on le (l(>vin(\ de chimls ^'ihrlins. Et le beau lovaumc, celui ilc ses pèi-c^s, le pape l'avait livré au haihan- dr l'rovetKM», un voisin avitif cl daiiL^'ereiix. I/(imivii' du prodigieux Frédéric 11 allail-elle londxM' en poussière? Autour (le C^oniadin sonnent perpéluelieineni les airs de veng<\ance que lui chantent ses oncles de Bavière. Il n'v tient j)lus, plein d'ardeur lui-même. Ayant lancé un manifeste contre Clément IV, il passe les Alpes et entre à Vérone avec douze mille hommes que conduisait à ses côtés son oncle Louis de liavière, Rodolphe de Habsbourg, bientôt empereur, et Frédéric d'Autriche. Il y reçut, tout d'abord, l'excommunication du pape, anathème qui l'eût laissé indifférent si cette violence n'avait pas entraîné, dans son armée, des défections. Plus de la moitié de ses soldats repassèrent les monts plutôt que de combattre en faveur d'un maudit. A leur tète, Louis de Bavière luimême. Conrad in ne se décourage pas. Il arme de nouvelles troupes, envoie à Rome son ami Lancia qui est reçu avec empressement par le peuple, et se dirige sur Pise où on lui rend des honneurs royaux. Et, quelques jours après, Conradin passe sous les fenêtres mêmes du palais papal, à Viterbe, menant vers Rome et vers Naples dix mille bons Gibelins, pour

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