‹ Paysages de ParisChapitre 4 sur 8 · OCCUPÉE PAR SON ARMÉE VICTORIEUSE · texte numérisé non relu

OCCUPÉE PAR SON ARMÉE VICTORIEUSE

Les cicérones qui balladent les touristes dans leurs cars ne manquent jamais de leur faire remarquer ici la perspective ininterrompue qui se prolonge à travers les Tuileries et les Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de l'Etoile. Sans doute la répétition automatique de leurs paroles en fait quelque chose de risible, et je ne sais ce qui les émeut le plus, d'un plan d'urbanisme ou d'une symétrie puérile. Cependant ils ne se trompent pas entièrement, car c'est là un des endroits où l'on perçoit le mieux que la beauté d'une ville s'élabore avec

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patience, au cours des siècles, et que ceux qui en sont chargés doivent penser au lendemain plus qu'au jour même. Là également on commence à voir se dessiner le projet du jardinier Le Nôtre qui habitait jadis une maison à l'ombre de ces futaies et qui eut plus tard son tombeau, avec son buste par Coysevox, dans la paroisse voisine, l'église Saint- Roch.

Canalisé entre les terrasses des Feuillants et du bord de l'eau qui sont en quelque sorte ses balcons, ses points de vue, le jardin se répand avec des alternances d'ombre et de lumière, d'essences et de fleurs.

C'est d'abord un vaste découvert, dont un miroir d'eau augmente la clarté, et qui va buter contre les masses sombres des quinconces qui ont la sourde gravité du bronze. Ce paysage qui pourrait être dispersé se rassemble et se peuple ; il est traité à la manière d'une composition décorative, avec de grandes lignes qu'on perçoit d'abord et de menus détails qu'on découvre ensuite. Les terrasses l'encadrent sans l'emprisonner et laissent des échappées sur les portiques de la rue de Rivoli qui donnent à la ville, en ce lieu, je ne sais quel air de Bologne, cette cité de jurisconsultes. Le ciel, un instant contenu par les silhouettes du Louvre, par leur succession de dômes, de pyramides, de lanternes ajourées, leur échappe du côté de la rivière, où les appels des sirènes emportent l'âme vers de lointains pays.

Prenant la vasque du bassin d'eau comme point de mire, les pelouses s'ordonnent, non plus comme au temps de la Renaissance, en dessins précieux et compliqués, mais selon la manière plus simple de Le Nôtre, avec leurs bordures et leurs petits arbustes, taillés en boule, émergeant précieusement des buissons cerclés de géraniums.

Au plein midi, on comprend la puissante direction qui inspire l'ordonnance de cette nature; au déclin

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Le Jardin des Tuileries.

du jour, on en sent tout le charme. Sans doute alors le contraste d'ombre et de clarté s'atténue; sur le ciel nacré un pawlonia aux branches tordues trace un geste pathétique de lutteur; une rose rouge achève de brûler dans le crépuscule , en attendant le baiser mouillé de la nuit. A l'entrée de la grande allée qui s'enfonce dans les bosquets et se fraie un chemin vers le jet d'eau, un empereur romain monte la garde, impassible^ tout d'un bloc. Autour du jardin k la française, ici et là, les statues esquissent des gestes d'amoureux qui se cherchent et se déshabillent,

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Le Jardin des Tuileries.

les gestes du soir : telle replie un bras au-dessus de sa tête et de l'autre retient sa robe dans un mouvement de pudeur.

Il en est deux que je préfère à toutes. Possèdentelles vraiment une beauté singulière? Dans un décor élégant, l'intelligence du milieu et le consentement de se plier aux règles d'une société choisie comptent davantage que la valeur d'une œuvre d'art prise isolément. J'ignore de qui elles sont; je les aime pour elles-mêmes, pour ce qu'elles ajoutent à l'harmonie du lieu. Qui elles représentent, qu'importe? Est-ce que je cherche à connaître le nom et la condition de cette Parisienne qui traverse le jardin, d'un pied cambré et

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qui cependant, malgré son m3'stère et peut-être à cause de lui, suffit à me donner l'équivalence de la grâce nécessaire à l'animation de cette nature? Diane ou n^'mphe, quel que soit le rôle joué par ces figures dans la mythologie ou dans la vie, en tout cas femmes et faites à souhait pour le genre de plaisir que nous quêtons en cet endroit, non ailleurs. L'une s'incline au-dessus des roseaux; l'autre lui fait face sous un marronnier rose, près d'un cythise que bordent des lilas ; moins épanouie certes que la Vénus de Milo, mais Vénus tout de même, de cette île de France qu'est Paris. Svelte, presque grande, tout s'élance et fléchit en elle, ses jambes, son torse nu, son visage penché de grande coquette, ses cheveux souples, tandis que du bout des doigts effilés, elle accorde une caresse distraite au lévrier qui lève vers elle son museau fin. 11 semble que le sculpteur, distinguant cette Parisienne que j'apercevais tout à l'heure, l'ait arrêtée en un point de sa démarche légère, dévêtue, puis déifiée, mais non tout à fait pétrifiée, car le mouvement demeure en elle en puissance et l'on sent que si elle voulait, elle pourrait facilement reprendre sa robe, se mêler aux promeneuses dont elle dégageait et symboKsait le st^de épars.

Ainsi nous mesurons ce que la sculpture peut ajouter et retranchera un paysage. De même qu'un champ à la campagne appelle le geste du semeur, ainsi le jardin à la ville réclame un geste vivant. Discerné, exprimé sobrement, il prête à la nature une signification pathétique, fait apparaître à temps voulu la forme humaine que désirait notre solitude pour partager et savourer à deux la splendeur des choses. Copié au hasard, traduit avec emphase, il semble se ruer dans les sites de prédilection avec la violence d'un homme ivre.

Sous le quinconce on échappe à cet indiscret dont

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il y a ici, malheureusement, trop d'exemples, et l'on goûte pleinement par contraste la fraîcheur d'une ombre que le soleil troue à peine, où les bruits de Paris s'amortissent; les arbres balancent au bout de leurs troncs allongés et droits un feuillage vert et bleu^ comme ces parasols minuscules à manches très hauts que les nègres tiennent au-dessus des gens de condition dans les lurcjueriej du dix-huitième siècle. Les tentes rayées de rouge et de blanc, qui abritent les jouets peints de couleurs vives, bariolent cette obscurité dans laquelle les boulingrins, les pelouses entourées de marronniers, découpent de grands rectangles, des lucarnes par où la clarté crue du ciel tombe d'aplomb.

Il faut traverser de part en part ces cloîtres de verdure pour retrouver, à l'extrémité du jardin, le découvert qui marque ses issues. On y éprouve le soulagement qu'on ressent à l'orée d'un bois. L'intelligence humaine apparaît avec une nouvelle évidence. Les bosquets à la trame serrée et touifue s'incurvent en demilune pour mieux accueillir le grand disque d'eau; celuici lance avec une force inégale son aigrette perlée que la brise fait fléchir, effile ou bouscule, communiquant à la perspective une gaucherie charmante. Les bancs de pierre portés sur des consoles d'un galbe simple s'inscrivent dans l'hémicycle que dessinent les marronniers, ces arbres que Le Nôtre affectionnait parce qu'on les avait introduits en France l'année de sa naissance. J'ai une prédilection pour l'un d'eux, qui a dû être planté par le jardinier de Louis XIV lui-même : cet ancêtre a besoin, pour se soutenir, d'un cadre de fer qui rejoint le fardeau trop lourd de ses branches et les dresse contre le ciel ; leurs panaches, réfléchis dans la profondeur du bassin, s'y transposent en un marbre verdâtre.

Les terrasses qui couraient parallèlement font un coude pour atteindre la grille aux piques d'or, dont les

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barreaux, en donnant des limites à la raison, n'interdisent pas les échappées vers la Concorde et les Champs-Elysées. De part et d'autre, sur des socles élevés, deux chevaux en marbre blanc s'enlèvent en un galop aérien; la Renommée et Mercure, qui les montent, emportés dans une sorte d'animation fougueuse, semblent passer la revue devant des troupes imaginaires. Indifférents à cette fanfare héroïque qui paraît s'adresser aux palais dont les frontons solennels surgissent par-dessus les arbres, de bonnes gens, assises à l'abri des murs tapissés de lierre et d'espaliers, se chauffent au soleil; le dieu Nil, nonchalant, pacifique, allongé sur sa couche, entouré de petits enfants innombrables qui symbolisent la fécondité de son limon^ exprime mieux encore que les cavalcades imaginées par le sculpteur Coysevox la paix de leur âme tranquille et la mesure de leur bon sens.

La Piaccj dej> La Coiicordcj.

Ainsi les paysages de Paris se pénètrent les uns les autres; s'ils forment des images distinctes à chacune desquelles on peut donner une légende, cependant ils se succèdent à la manière de ces vieux plans en relief, de ces pourtraicts de ville, comme on disait jadis, dont les planches séparées, en reproduisant un quartier, ne manquent pas de reproduire en même temps, pour la commodité de l'intelligence, une partie de la feuille précédente. La place de la Concorde fait suite aux Tuileries de même que ce jardin fait suite au Louvre, ainsi que plus loin les Champs-Elysées et l'Arc de l'Etoile se mêlent sans confusion à la Concorde.

De la terrasse qui la domine, j'embrasse parfaitement ses grandes lignes. Puis-je dire, en parlant d'elle.

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Place de la Concorde.

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un vaste quadrilatère? Un schéma de géométrie traduit-il la puissante harmonie de ce plan? Quatre traits se coupant à angle droit sur une feuille se devinent sans doute sous la réalité ; mais ils n'interviennent dans notre pensée que pour la rassurer, et sans cesse élargis, animés par l'ampleur des architectures et des arbres. Ici les terrasses des Tuileries, longues lignes de balustres que dépassent les marronniers de Le Nôtre ; en face les frondaisons des Champs-Elysées, roulées en larges volutes comme dans les sépias de Claude Lorrain. A droite les palais à colonnades de Gabriel, entre lesquels s'insinue à grand fracas la rue Royale; à gauche enfin, de l'autre côté de la Seine, le Palais Bourbon, temple grec, mais plus lourd, plus massif, reflétant jusque dans le pastiche la marque du premier Empire; et dans l'espace que toutes ces façades limitent, sans l'emprisonner, des statues, des fontaines, encore des balustres, divisant l'étendue, la canalisant, la meublant de la même manière qu'entre les murs d'un salon, des bergères, des chaises, des guéridons en remplissent l'immensité solennelle. Théophile Gauthier disait que l'obélisque fixé au centre ressemblait à une bougie sur une table de nuit. Le bon Théo, si artiste, cédait sans doute à la joie d'une boutade. L'obélisque est nécessaire à ce Heu, il en forme le centre, le pivot, il en rassemble les perspectives éparses, de même encore qu'en un salon le lustre attire les objets à sa lumière. Que signifient les hiéroglyphes creusés dans le silex, aux incisions remplies d'un peu d'or? Peut-être la louange d'une conquête, car les hommes ont tendance à glorifier la guerre plus que la paix et les artistes, qui pourtant vivent de la paix plus que de la guerre, se font les complices inconscients de cette préférence.

Cet ensemble, on ne l'a pas improvisé en un an ou deux, on n'a pas décidé avec l'inutile fébrilité qui carac-

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térise les hommes d'aujourd'hui : cela sera demain, après-demain. Non. On a fait confiance au temps. On a eu de la patience. On a attendu. Les grandes et belles choses de l'architecture, cela demande autant d'années que pour avoir un bel arbre. Les chevaux de Marl3^ datent du dix-septième siècle, les palais de Gabriel s'élevèrent de 1/63 à 1772. L'obélisque de Louqsor fut apporté en 1 836, les fontaines et les statues des villes de France se dressèrent en 1840. Il a fallu presque un siècle avant d'obtenir le spectacle que nous avons sous les yeux. Chacun des portants qui le composent indique son époque, mais tous ils se plient au dessein initial, avec une discipline qui, pour être avenante, n'en est pas moins réelle. On peut ergoter sur la valeur de la statue de Strasbourg, sur l'exotisme de l'obélisque, sur le point de savoir si le style de Gabriel est français; on ne peut nier que statues, obélisque, fontaines, palais ne soient exactement à la mesure de cet espace, qu'ils le remplissent sans le déborder et que, réunis, ils ne concourent à une harmonie à la fois claire et savante, libre et volontaire, souple et majestueuse, comme les jeux d'eau qui par un temps calme suivent avec exactitude l'échafaudage des fontaines.

Il faut venir ici un dimanche, car l'agora est faite pour la foule. Alors il y a du mouvement, un concours de peuple, une solennité gaie ; les fontaines qui jouent mettent dans les pierres le frémissement de l'eau et de la vie. U semble que l'on soit non pas tant sur l'agora que dans une grande cour, devant de beaux hôtels, un jour de réception; l'air, traversé de bruissements, paraît tout rempli de claquements d'étendards, de vivats, de cris et de bravos. Les hôtels construits par Gabriel prennent à ce moment leur véritable sens; on oublie leur affectation actuelle, on ne voit plus les cheminées biscornues qui sur les toits signent l'authenticité de

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notre nonchalance. lis redeviennent ce qu'ils étaient jadis, les hôtels des ambassadeurs ; ils remplissent parfaitement l'usage à quoi on les destinait ; ils donnent une idée de magnificence, de largesse capable de suggérer une opinion superbe de la France à ses hôtes. Ils s'ouvrent vers l'assemblée, les apothéoses ; exléneuraj, ils révèlent une race, une politesse ; accueillants, ils le prouvent avec le geste un peu distant d'Assuérus, dans les tapisseries de De Troy, quand il se soulève à peine de son trône pour tendre la main à la tremblante Esther.

Sur de fortes assises aux joints apparents qui assurent la plénitude de l'équihbre, les colonnes cannelées fusent, légèrement gonflées, du dé de pierre qui les porte jusqu'au chapiteau corinthien qui recourbe ses acanthes sous le poids d'un large bandeau. Là-haut, une rangée infinie de balustres ajoure ses fuseaux au bord des toits en terrasses. Les lignes horizontales qui courent le long de la façade s'arrêtent et se butent à deux pavillons couronnés chacun d'un large fronton triangulaire, où de belles déesses, pacifiquement couchées au milieu de leurs draperies, président à l'ordonnance et attendent que tout soit bien en place, tandis qu'à chaque extrémité, des trophées et des cuirasses marquent encore, jusqu'au milieu de l'élégante courtoisie d'une réception, que le pays qui reçoit ses invités n'abdique rien de sa force et qu'il garde une conscience exacte de ses armes, le culte de sa tradition guerrière.

Soubassement, colonnes, balustres, tout cela sans doute et sommairement répète une donnée classique, recommence le Louvre de Perrault, évoque un temple antique; cependant la manière dont ces éléments sont employés, la proportion des trois étages de l'édifice, la façon dont les pavillons se décrochent de part et d'autre, dont les colonnes divisentl'espace, dont lesappa-

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Les Chinips blasées.

reillages animent la maçon nerie, la sobriété de l'orne ment qui intervient à point — •

pour souligner la structure, des riens qui échappent au promeneur indifférent, mais exigent de l'auteur une longue méditation, une maîtrise aisée dans l'usage de la matière et l'appréciation des distances, un équilibre élégant des parties, tout cela, quand même, révèle le génie français et suffit à fixer la personnalité de l'architecte, de même que les mots communs, employés à bon escient, suivant certaines intuitions de rythme, confèrent le style à la prose d'un écrivain. Parce que ces palais ont des colonnes, parce que l'église de la Made-

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leine et le Palais-Bourbon s'annoncent par un péristyle, les guides écrivent que c'est là « le Paris grec ». Ne les croyez pas : ils vous induiraient en erreur fondamentale sur l'esprit de notre race. On ne refait pas absolument, intimement l'art d'une époque disparue ; on y ajoute toujours un peu de la sensibilité contemporaine. Gabriel a pensé à la Grèce ; au premier Empire les Français, en construisant des édifices ou des meubles, songeaient à l'Egypte et à Rome; ont-ils fait pour autant du grec, de l'égyptien, du romain? Ils créèrent quelque chose qui appartient en propre à leur temps, et la grâce svelte de leurs colonnes, l'énigme de leurs sphynx,le sourire de leurs cariatides sont de France au même titre qu'un portrait de Madame, fille de Louis XV, en déesse de l'air, que la Psyché du tendre Gérard ou la belle Aurore de Bellegarde, à genoux, presque nue dans le tableau de L'Eiilèi'einent deô Salnneoi) de notre peintre David. Ces édifices ne mentent pas sur leur âge ni sur la condition de leurs anciens habitants, ni sur la pensée de leur maître d'œuvre, car il est une réalité aristocratique, aussi réelle que la réalité triviale ; selon quoi une femme représentée par Nattier nous paraît aussi vraie que la paysanne écoutant l'Angelus, peinte par Millet, ou une femme vêtue par un couturier de la rue de la Paix qu'une blanchisseuse de Degas. S'il est abusif d'exagérer l'importance de nos emprunts ou de nos imitations, nous commettrions une erreur aussi lourde en estimant, comme certains peintres ou écrivains du dix-neuvième siècle que la nature est nécessairement laide et vulgaire, que ce qui ne correspond pas à nos goûts actuels ne participe point de la vérité et qu'il n'est pas de sincérité en dehors de nos prédilections. Même après avoir découvert la mine, la ferme, retable, l'estaminet, la salle de vote et le suffrage universel, sachons comprendre que dans une ville le rôle de l'architecture, comme de la sculpture, est de

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Mleniiurcn, en les désignant avec une majesté dépourvue d'équivoque, les besoins, les usages, les voies. A quoi réussissent parfaitement les palais de Gabriel, la Renommée et Mercure qui galopent à la barrière des Tuileries, les chevaux de Marlj'^ qui marquent le pas à l'entrée de l'avenue des Champs-Elysées.

Q^ui donc affirmait que c'était là de la pierre piaffante? Certes ces chevaux, que Guillaume Coustou sculpta pour le roi Louis XIV à son château de Marl3*, ne furent pas modelés primitivement pour cette promenade. Mais on peut assurer qu'une inspiration de génie, au temps de la Révolution, les conduisit là, juste afin d'exprimer merveilleusement, pendant une époque, le penchant d'une société pour les équipages, la montée et la descente des calèches, des tilburys, des landaus, des charrettes, des cabs, des fiacres, la cavalcade des ténébreux et des dand3^s, la promenade lente des héroïnes romanesques, enveloppées de cachemires, des femmes qui aiment dans les romans d'Octave Feuillet, puis de Maupassant, le jeu muet des regards, des éventails, des saluts, des cravaches, la grâce d'une inclinaison de visage répondant à l'hommage d'un cavalier piquant secrètement sa bête, l'allure noble des calèches de Constantin Guys croisant le trot saccadé des doubles poneys ou l'amble décoratif des cobs anglais.

Ce n'est, de part et d'autre, qu'un cheval tenu en bride par un écu3'^er, un cheval cap de more, à petite tête, à corps trapu comme on les voulait au dix-septième siècle et tel qu'on les voit dans les batailles de Van der Meulen. Au temps glorieux de cette promenade, on leur préféra d'autres races, dautres proportions ; mais si Diane, vêtue de sa tunique courte, courant et touchant à peine la terre d'un pied léger, symbohse la chasse, l'allégresse d'un plaisir purement physique, ces chevaux cabrés, dressant l'encolure, humant de leurs naseaux l'air humide et piquant de ce grand

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couloir, griffant l'espace libre où ils vont s'-élancer, tirant de toutes leurs forces sur la crinière et sur les longes que les gardes retiennent avec des gestes calmes et sûrs de valets d'écurie, ces chevaux à eux seuls signifient l'hippodrome, le cirque, la passion de l'élevage, le luxe d'un siècle entier. Toute la cavalerie française tient là-dedans, comme l'infanterie dans la Marseillaise de Rude, là-haut, sur les piliers de l'Arc de Triomphe. Et voilà bien la fonction des monuments de la cité : dépasser le programme immédiat, le généraliser, même quand on leur assigne un sens contemporain. Il faut que dépouillant le général de l'accessoire, ils traduisent la vérité de tous les temps, le tréfonds de l'âme humaine, qu'ils dégagent de leur gangue passagère la forme, les gestes, les attitudes éternelles, de manière à être compris de tous et toujours.

L'Arc ()(Ly l'Etû'dcj.

L'Arc de l'Etoile^ qui ferme sans la boucher l'admirable perspective que nous suivons depuis le Louvre royal, fut dédié par l'Empereur à la gloire de la grande Armée, de l'armée qui avait conquis l'Europe. Comment ce s^-mbole voulu de la conquête est-il devenu dans notre pensée celui de la défense, de l'émancipation, de la patrie qui se débat contre l'invasion, qui se soulève pour son indépendance? Sans doute d'abord par la façon dont il se mêle, s'unit au reste de la ville et semble l'appeler à lui. Placé sur la hauteur, il apparaît, de quelque côté qu'on le regarde, mais particulièrement des Champs-EK'sées, enveloppé d'un halo lumineux, d'une atmosphère de gloire irréelle. Cette situation niiturelle contribue à le grandir, à rendre plus élégantes des proportions sur lesquelles l'architecte.

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L'Arc de Triomphe tic l'EloUc.

sagement, a peu insisté. A peine plus haute que large, sa carrure de loin s'aUège et s'élance en ne perdant rien de sa force. L'arche percée dans la masse de pierre ne s'ouvre qu'avec modération afin de laisser aux formes leur plénitude. Ainsi éclairé, le monument achève si naturellement le vo^^age de nos regards qu'il devient un paysage aussi nécessaire au Parisien que peut 1 être au paysan le clocher de son village. Sa solennité ellemême nous émeut, car à l'entrée de la cité il prend la signification religieuse du seuil, dans la maison romaine, qu'on ne pouvait franchir sans prendre l'engagement d'adopter ses dieux.

L'intuition d'un artiste, surtout, a su lui donner le sens que nous lui prêtons aujourd'hui. Rude, en mode-

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lant sur un des piliers le Dépaii, pense davantage à ce que les Romains appelaient le lumalle qu'aux cavalcades brillantes à travers l'Europe; levée en masse de citoyens qui, par la force des choses, font des soldats plus qu'enrôlement de mercenaires qui oublient volontiers que le citoyen émane de la cité. Cet adolescent, ce chef casqué, ce vieillard qui donne des conseils, cet homme qui joue de la trompette, cet autre qui dompte un cheval se groupent d'instinct sous les plis du drapeau, parce qu'ils entendent le cri d'alarme que pousse la RépubUque, le cri qui les appelle et déchire l'air : aux armes, ci'lûi/cnjf De loiile^^ Ici c/aMCJ, ils viennent; mais en subissant malgré eux l'entraînement ph3'^siquc, la fascination des musiques, des ordres brefs, ils gardent un air de gravité, presque de tristesse ; le devoir d'aujourd'hui, le devoir immédiat, exclusif ne les rend pas oublieux de leur sentiment personnel; ils sentent encore battre dans leur cœur gonflé d'orgueil les secrètes pulsations de la tendresse et de l'amour.

De tous les âges, ils accourent ; mais jusque dans le rythme des vagues sonores et véhémentes que le sculpteur fait passer dans la pierre, ils conservent l'allure plébéienne des gens de la terre que le danger commun transforme en hoplites, en fantassins. L'artiste, d'origine populaire, a bien compris qu'il y avait en puissance dans ces réserves populaires, inconnues de l'étranger et de nous-mêmes, une force terrible, obstinée et tenace. Parmi ces innombrables héros, dont l'animation multiple se concentre dans le haut-relief de Rude, la France en a choisi trois cent quatre-vingt-quatre, dont elle a fait graver les noms sous les voûtes de l'édifice. Presque tous ils ont une consonance rustique, savoureuse, qui sent son peuple devenu Dieu. De même que de pauvres villages devinrent synonj'mes de grandes batailles, ainsi des familles de paysans s'illustrèrent par le mélancolique et funèbre privilège de la souffrance et du

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sacrifice. Leurs lettres, on les épelle difficilement; la fumée du brouillard et des cheminées les a ternis; mais lit-on mieux les inscriptions sur les tombes, en un cimetière de campagne? Et cependant ceux qui dorment là, d'un sommeil obscur, à eux tous ils ont réalisé les maisons, les cultures et cet ensemble qui s'appelle le village, doué lui aussi d'une âme, pour ceux qui le connaissent. A eux tous, les soldats glorifiés ici, comme à l'hôtel des Invalides, à la porte Saint-Martin, à la porte Saint- Denis, à l'Ecole Militaire, au cimetière de Picpus, au premier quartier

général de américaine.

l'armée à eux

L'AVENUE DES TRADITIONS

tous, qu'ils revêtent le cimier à plumes de Turenne, le tricorne de la Fayette ou le feutre de Pershing, ils composent notre tradition. Celle-ci n'est pas exclusivement roj^aKste, ni républicaine, ni bonapartiste, mais française. L'artiste qui en révèle le sens général, non sectaire, se rapproche de la race et a des chances d'être entendu d'elle. La France n'a pas été faite plus après 1792 qu'avant 1792. Aussi ma pensée réunit-elle dans une seule dévotion des monuments qui paraissent séparés les uns des autres par la poussée désordonnée de la \nlle, par le hasard des voisinages, par le mysticisme étroit des doctrines politiques. Construits à diverses époques, en des quartiers éloignés, ils s'alignent suivant une avenue imaginaire qui, pour être dissimulée, reparaît çà et là en jalons évidents. Sous de multiples vocables, sous des dehors qui trahissent, avec plus ou moins d'emphase, de vigueur, d'apprêt, de sincérité la saveur passagère d'une époque, ils me semblent exprimer la même chose : le dévouement à la cause commune.

LE QUARTIER LATIN

Le Quartier UiUii, disent les géographes, est limité au midi par le bal BuUier, au septentrion par l'Institut, au couchant par l'Eglise Saint-Germain-des-Prés et au levant par l'Ecole polytechnique.

Il forme une montagne, la montagne Sainte-Geneviève, que couronne le Panthéon et que gravit le boulevard Saint-Michel, ce qui ne veut pas dire que le boulevard Saint-Michel conduit au Panthéon.

Il est habité, comme les autres villages de Paris, par des fournisseurs d'épicerie, de boucherie, de journaux et de livres, et en plus par des étudiants qui^ par définition, font leurs études.

Ceux-ci, qui sont à l'âge où chacun se pique d'être affranchi de tous les préjugés, en ont un cependant, qu'ils vénèrent. Ils se promènent sur le boulevard Saint-Michel; les autres rues les conduisent de leur chambre à la faculté ou au restaurant; seul le boulevard Saint-Michel s'honore de leur flânerie; et encore, un côté seulement de ce boulevard, a cjauchc, en montant, comme ils disent, sert-il de déambulatoire à ces péripatéliciens. Pourquoi? Nul ne le sait. Cela ne se discute pas. Chacun s'y soumet. D'ailleurs, la situation des cafés le prouverait à elle seule; ils se

LE QUARTIER LATIN

trouvent presque tous de ce côté. Ils évoquent à mon esprit autant de souvenirs que l'église de la Sorbonne qui contient le tombeau de Richelieu, ou le musée de Cluny qui abrite la tapisserie de la Licorne; des souvenirs moins lointains, à la vérité, plus proches de nous, des souvenirs que nous n'avons pas puisés dans X les historiettes de Tallemant

des Réaux ou les mémoires de Saint-Simon, mais dans le répertoire de ce que nos yeux ont vu. ..

Le café Vachette, où j'ai tant de fois admiré Jean Moréas, développant à ses contradicteurs attendris ses idées sur la tragédie grecque et le symbole d'Iphigénie, m'émeut davantage que la baignoire de , . . , ^j ,, Tempère ur

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LE QUARTIER LATIN

Plus haut, en face de la grille du Luxembourg, se trouvait jadis, au temps où je préparais des examens, un café qui portait un nom retentissant, le café François l" ; au fond de la salle, deux degrés conduisaient à une sorte de grotte verdâtre, en simili, sous laquelle on jouait au billard ; à l'une des tables, Paul Verlaine, notre poète de prédilection, assis devant une absinthe, suivait à travers le bruit des billes d'ivoire et de nos paroles insignifiantes le rythme intérieur de ses vers ; son visage tourmenté, comme pétri dans une peau sans coloration, semblait éclairé par une lampe intérieure et dégager une lumière d'opale.

Nous avons plus appris au contact de ces hommes, qui nous paraissaient exceptionnels et nimbés de gloire, qu'à la froide leçon de nos livres et de nos professeurs; quelques instants de causerie, quelques lignes de dédicace consenties par le pauvre Lélian en marge de nos exemplaires de Virgile nous firent aller plus avant dans l'humanité profonde des écrivains classiques que les gloses des éditions Teubner.

Nous atteignîmes plus rapidement à la beauté de Racine par l'Iphigénie de Moréas que par les commentaires d'un cours de faculté. Et jamais nous ne pénétrâmes mieux le véritable sens des mots Sunt lacri/inac reiuin, les choses ont leurs larmes, qu'en écoutant retentir dans l'inexorable laideur d'une rue noire la plainte d'un orgue de Barbarie.

Les classiques nous faisaient un peu peur, et nous regardions la tradition française comme un palais où l'on ne reçoit pas de pauvres étudiants venus du fond de leur province. Mais ces poètes, nos aînés nous prirent par la main en nous disant : « Ne crains rien, mon petit. Viens avec moi. » Et ils nous conduisirent par des sentiers familiers, bordés de buissons et de jardins, où s'épanouissaient les fleurs de Joachim du Bellay, jusqu'au palais où habitaient des génies; et ils

LE QUARTIER LATIN

surent prononcer les mots qui firent s'ouvrir les portes devant nous ; et ils nous introduisirent de plain-pied dans l'intimité sentimentale et intelligente des grands hommes dont nous nous formions, par avance, une image conventionnelle.

Les artistes américains qui travaillèrent autrefois à Paris et qui en emportèrent un souvenir si ému que plus tard, à la nouvelle de nos premiers revers, ils revinrent se battre à nos côtés, dans nos rangs, m'entendent bien.

Ils allaient à l'Ecole des Beaux-Arts, comme je fréquentais à la Sorbonne. Sans doute ils y apprenaient ce que l'on peut apprendre dans une école, mais la vie seule donna un sens profond à ce que leur laissaient deviner les exemples achevées de la beauté antique; je suis sûr qu'ils ne comprirent vraiment la Victoire de Samothrace qu'en voyant, dans la rue, une Parisienne lutter contre le vent qui plaquait contre ses jambes sveltes le satin souple de sa robe. Ils avaient, eux aussi, leurs cafés échelonnés de la gare du xMontparnasse à la Closerie des Lilas où Paul Fort, d'un verbe puissant, inculquait à ses auditeurs un peu ivres les mystères du symbolisme.

Tout cela s'est transformé, en vérité, et a subi le sort commun à toutes les choses subtiles. Seule la Closerie des Lilas, en face du bal Bullier, garde son aspect de petit café, perdu en une place de province, dont les arbres plantés en quinconce laissent retomber leurs ramures sur la tente qui abrite les consommateurs. Tel restaurant à la mode, célèbre par ses caves, ne conserve de ses origines modestes qu'un album où des écrivains, des peintres, tellement illustres qu'ils en sont défunts ou très fatigués, avaient inscrit, au temps de leurs débuts, au temps heureux où l'on portait des cravates La Vallière, de grandes capes noires et des chapeaux feutres à larges ailes, leurs

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LE QUARTIER LATIN

hommages en vers, en prose et en caricature au patron de la guinguette j 'ai feuilleté cet album qui contient des vers de Coppée, des pensées fortes

d'Edouard Rod, des croquis de Giron, des silhouettes de Sir John Sargent, qui alors n'étaient ni académiciens, ni sirs, ni même morts.

L'histoire des grands mouvements d'art et de littérature, il faudrait l'écrire chez ces anciens bistros de Montparnasse, Montmartre et autres monts... A la faculté, à l'école ou à la bibliothèque, les futurs peintres, sculpteurs et écrivains encaissaient la pensée

Le Fan il,

LE QUARTIER LATIN

ou la vision des autres; à l'atelier devant le modèle, à la campagne devant la nature, ils essayaient ensuite d'appliquer à la vie les principes qu'ils avaient cru découvrir dans l'histoire; là, dans la clarté blafarde d'un bec de gaz, brouillée par la fumée des cigarettes, ils apprirent à préciser, en bavardant, ce qu'ils pensaient obscurément de leur métier ; le don gaulois de la parole les révélait à eux-mêmes; et les manifestes les plus violents qui sortirent de cette éloquence ne furent le plus souvent que des formules frappées au hasard de la causerie, en manière de conclusion, sur la pratique d'un art familier.

Ainsi le passé vivant, c'est notre prisse à nous, nos souvenirs ne nous émeuvent vraiment et n'ont le pouvoir de ressusciter la matière inerte qu'autant qu'elle se rattache à un épisode de notre propre existence. J'ai beau me promener, encore maintenant, dans ce Quartier latin, je n'y trouve que moi-même et mes amis, dont beaucoup aujourd'hui ont disparu. L'éghse Saint-Séverin, pour moi c'est Huysmans venant y chercher le secret gothique; l'abside qu'on a dégagée, ie ne la conçois qu'entourée de masures ; la cour de la Sorbonne, encombrée de son amphithéâtre provisoire. Il faut quelque effort pour retrouver, par delà notre mémoire du cœur, celle de notre intelligence et nous émouvoir de cette sorte de beauté froide qu'on découvre dans les bibliothèques, à laquelle on atteint par de grands escaliers, gravis avec peine. En définitive nous devons demander à nous-mêmes le secret du passé mort.

Quand je veux m'imaginer, par exemple, comment vivait un étudiant du quinzième siècle, je pense à notre existence partagée entre les cours de la Sorbonne, les arbres du Luxembourg, les farces et les rimes gribouillées sur le marbre des tables de brasserie. Verlaine me conduit, par delà Musset, à François Villon, Ce mauvais

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LE QUARTIER LATIN

Sarne-^ ^^ ment, -^ " qui ne

payait pas ses dettes et trouvait le moyen, tout en courant de l'auberge de la Pomme de Pin à l'hôtel de la grosse Margot, d'écrire ses ballades sensuelles et désespérées, me paraît tout proche de nos aînés immédiats. J'entendais pour ainsi dire les échos de sa voix en cheminant au long des ruelles qui avoisinent l'église Saint-Séverin. Je retrouvais le jargon des coquillards en prenant mes repas dans lesrôtisseries de la rue deBièvre ou de la rue Suger et, quand une modiste me répliquait vertement, je ne

Rue lie Bicvre.

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LE QUARTIER LATIN pouvais que murmurer en moi-même le quatrain :

Prince, aux dames parisiennes De tien parler donnez le prix ; Quoiqu'on dise d'Italiennes Il n'est bon bec que de Pans...

Il ne faut pas oublier pourtant que François Villon commença par préparer son diplôme de licencié et maître es arts. Il serait inexact de croire qu'il apprit tout son savoir dans les mauvais lieux et injuste de laisser supposer qu'en admirant ce qui est en marge des beaux livres, nous n'aimions pas les livres. Villon, c'est-à-dire l'étudiant, aussi bien celui du Quattrocento que celui du temps de Racine, de Voltaire, de Musset ou de Verlaine, ne fait pas que fréquenter à l'auberge, tirer sa dague, se battre pour une femme et ressembler à ces clercs, bouffons salés et doctes qui se rendent en cortège à la foire du Landit et en bande chez la belle heaumière. A certaines heures graves, lentes, tout unies, il rappelle ce beau portrait d'Erasme par Holbein : en robe noire et bonnet carré, le profil pâle penché vers le livre, les mains blanches, un peu pâteuses du rêveur, appuyées sur le vélin d'ivoire où l'initiale rouge met une goutte de sang.

Que si vous cherchez aujourd'hui dans la vie moderne le décor de cette vie studieuse, de cette interrogation muette des vieux auteurs, vous la trouverez mieux encore qu'à la nouvelle Sorbonne, claire, spacieuse, nette, où l'air pénètre partout, ordonnant à chaque pas la classification des connaissances, vous la trouverez dans un de ces vieux logis de la fin du quinzième siècle, comme resserrés, fermés sur eux-mêmes, n'ouvrant qu'un œil prudent aux sollicitations du monde et où il semble que l'architecture minutieuse suive, elle aussi, de ses méandres de pierre les tâtonnements sans fin de la pensée scolastique.

LE QUARTIER \. -\ T ï N

Saint-Séverin.

LE QUARTIER LATIN

L'HôLeL dejy CLuny.

En face de la nouvelle Sorbonne, il en est encore un, placé là tout exprès pour faciliter nos comparaisons entre la pensée d'hier et celle d'aujourd'hui. Je sais bien que l'hôtel de Cluny n'était pas précisément ce que l'on appelait autrefois an collège, c'est-à-dire un de ces édifices bâtis sur la Montagne Sainte-Geneviève, où les jeunes gens des diverses provinces, des nations étrangères prenaient leurs repas, dormaient dans le voisinage de la science qu'ils quêtaient à l'université; mais il abritait l'abbé de Cluny, protecteur naturel des étudiants que le monastère cistercien envoyait à Paris pour y approfondir la théologie et les arts libéraux et qui logeaient, non loin de là, en un bâtiment maintenant détruit. Sans doute venaient-ils voir leur maître, qui les recevait dans cette demeure à la jnanière dont un Jello\K^ accueille ses élèves en un vieux collège d'Oxford ou de Cambridge ; et c'en est assez pour localiser bien des choses qui nous paraissaient sans contact avec la réahté. Dès lors les collèges de Narbonne, de Bayeux, de Séez, d'Harcourt, celui de Montaigu où étudièrent Erasme et Calvin, celui de Navarre où pâlirent Gerson, Clémengis, Henri III, Henri IV, le duc de Guise, Richelieu et Bossuet, celui de Boncourt^ où Henri II assistait à des représentations théâtrales données par les boursiers, celui des Lombards et des Ecossais, celui d'Autun, celui des Quatre-Nations dont la chapelle abrite aujourd'hui sous sa coupole l'Académie française, ceux des Bernardins, de Beauvais se diversifient en leurs architectures, se remplissent de livres, de manuscrits à miniatures, se peuplent d'une foule appliquée ou turbulente, se situent malgré les mutilations infligées aux pierres en un point particulier de ce Quartier latin, parle seul fait que j'ai devant les yeux une mai-

son dont je connais l'âge et dont le recueillement paraît abriter, encore à cette heure, le rêve obstiné d'un savant de jadis.

De la rue elle s'éloigne par un mur crénelé sur lequel retombent des branches de lierre. Décor militaire plus que défense véritable. La guerre de Cent ans est finie, les humanistes jouent encore au soldat. On franchit une porte et l'on e'st dans une cour que bordent les logis coiffés d'un toit à pente rapide. Cette particularité ne vous dit l'ien ? "^ï Onp nrinQ sommes dans un où les eaux doiv rapidement; et qui jettent avec de la gouttière leur visage grimaçant de lion, d'aigle ou de griffon vous renforcent dans cette

Rue Siiger.

LE QUARTIER LATIN

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idée. jViais cachez-vous la figure dans les mains et regardez entre les doigts, comme ^^e^gognosa au Campo Santo de Pise. Il ne s'agit plus cette fois de la faune familière aux sculpteurs, mais d'une énorme farce qui n'eût point déplu à la truculence de François Villon. Au pignon, vous vo3ez cette autre gargouille? — Je distingue un goujat encapuchonné. — l'entends; que fait-il? — Il tient par les jambes un marmouset. — Et celui-ci? ■ — Il expulse l'eau de pluie d'une manière auprès de quoi le geste naïf du Alanneken Pis, à Bruxelles, n'est que délicatesse...

Bon sens, plaisanterie gauloise se lisent au front de cet édifice, en même temps que le goût de la nature. Sous la balustrade ajourée qui borde le toit, court une frise de feuillage où habitent et jouent les animaux

famiKers, les chiens qui se mordillent l'oreille, l'écureuil qui grimpe, les lapins qui broutent, les couleuvres qui rampent, les limaces qui traînent au long des branches, et aussi ceux que l'on - ,„, ^ voit dans les tapisseries fabu-

'^m^^mt """"" T r ' ™""'-SeTs des princes, les lionceaux et les chimères. Des moulures se tordent comme le Kerre contre une muraille, des oiseaux se perchent sur la branche, un chien est couché près de sa niche, un singe enchaîné médite une grosse malice, un chou s'épanouit en fleuron, au soms f/^ V*? 4'^^^' ^^^ d'une accolade. Le re-

gard va de détail en détail, ^^'^^^^^'^^^^^^^^^^^ vagabonde comme en un Hôtel de Clunv. jardin de curé aux plates-

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LE QUARTIER LATIN

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bandes bordées de buis. L'architecture on l'oublie un peu, ou plutôt on a l'impression que l'artiste cherche à se faire pardonner, à force de naturel, l'audace d'installer son ouvrage au milieu de la nature.

Or sa science, pour être modeste, ne s'en affirme pas moins. Vos yeux d'abord éparpillés finissent par concevoir l'ensemble. De la multiplicité des sensations se dégage peu à peu, en votre esprit, le raisonnement de ce plan qui ne prétend point à mettre Rome au cœur de Paris et se plie à la discipline éternelle, non d'une doctrine étrangère, mais d'une logique inspirée par le pays, le climat et les matériaux du sol. Cluny en face de l'église de la Sorbonne, c'est l'Ile-de-France voisine de la campagne romaine. Cela se lit sans doute à ces motifs d'ornement, cela se lit aussi et surtout à la silhouette aiguë de ce toit que coupent de grandes fenêtres à meneaux, aux souches des cheminées qui disent la saison dure, à cette tour en saillie qui indique l'escalier, aux arceaux en ogive qui forment une galerie de promenade pour les jours pluvieux, au puits qui dans la cour d'honneur révèle la continuité des habitudes familières.

Déterminer dans l'harmonie la variété des formes, animer le décor où doit s'écouler une longue existence vouée à l'étude : le maître d'œuvre qui se préoccupe ainsi d'adapter une demeure à la condition de celui

Hôtel Je Cluny.

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LE QUARTIER LATIN

qui l'habite témoigne d'une intelligence mesurée à son objet, d'un esprit à la fois pratique et idéal ; en quoi il se montre un Français, ce Français que l'erreur allemande représente si dispersé, si facile, mais chez qui en réalité on n'entre pas ainsi qu'en un moulin. Une maison comme celle de l'ancien abbé de Cluny, c'est un monde à explorer aussi bien dans le domaine du sentiment que de la vision pittoresque. Si vous ne vous en approchez pas avec une idée toute faite, alors la porte entr'ouverte s'ouvrira toute grande et vous livrera les délicieux secrets de la vie française. Sur la foi d'une gargouille qui affichait à la devanture un penchant incorrigible pour la grivoiserie, vous supposiez avoir affaire à un larceur; mais l'artisan se vantait ou plutôt éprouvait le besoin de dissimuler sa véritable pensée sous une blague énorme. Vous allez au delà et, dans le jardin qui est maintenant un charmant cimetière d'architecture, vous faites une découverte exquise : l'artisan gouailleur a mis bas son chapeau et prie; son Dieu l'exauce, puisqu'il l'aide à inventer une merveille de petite chapelle; son art s'affine, ainsi que son imagination. L'aile massive qui contient l'oratoire s'allège; au premier étage l'abside s'arrondit vers l'orient, comme une tourelle gracieuse, s'ouvre sur la verdure par trois baies à meneaux ; au rez-de-chaussée, elle s'évide par un portique sur quoi elle repose en encorbellement; et à l'intérieur, tout le vaisseau fragile et délicat s'appuie avec confiance sur un seul pilier qui lance comme un palmier oriental ses rameaux repliés sous le poids de la voûte.

Vous lisez, plusieurs fois répétés, les mots : Senure Deo, servir Dieu. Si l'un des mots vous gêne, traduisez; servir un idéal ou plus simplement servir. Et vous possédez la formule de cette âme nationale^ façonnée par des siècles d'obéissance sans humiKté et qui, sous un aspect turbulent, contient tant de dignité, d'élévation morale.

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LE QUARTIER LAITN

Devise de prêtre, où il n'est pas difficile de saisir entre les lettres l'esprit des meilleures traditions universitaires. Servir, comprenez l'amour du travail honnête, le respect du savoir acquis avec patience, l'horreur du savoir improvisé, le culte des livres lus avec attention, du mot mis en place, la passion du beau langage, la coquetterie d'écrire en un style qui suive avec précision les méandres de la pensée, la modestie qui n'est pas autre chose que l'élégance d'un homme à

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L'Oratoire de 'Hôtel de^Cluny.

LE QUARTIER LATIN

qui l'érudition apprend chaque jour à connaître son ignorance. Voilà ce que l'on nous enseignait, à la suite de tant d'autres, dans les murs de cette vieille Sorbonne dont certains jeunes gens, à peine échappés du collège et affamés de pubhcité essayèrent, il y a plusieurs années, de discréditer le patient effort. Sauf quelques erreurs de nuance, quelques fautes d'éducation, c'est là que se perpétuait, malgré tout, le sens de l'humanisme et que se ranimait d'âge en âge, au souffle de chaque génération, la flamme pure de l'antique sagesse du monde méditerranéen. La froide beauté de Pallas Athéné que Renan adorait dans la lumière de l'Acropole apparaissait dans ce climat voilé comme ces rayons pâles qui un jour d'hiver illuminent doucement les bouquets de violettes de Paris; et peu à peu naissait dans notre coeur le désir, commun à tous les hommes du nord, de faire le pèlerinage de ITtalie et de la Grèce dont quelques paysages parisiens nous laissaient par avance soupçonner la grandeur mesurée...

La place du Panthéon, silencieuse et déserte comme une gravure immense de Piranesi, avec sa coupole formidable, surélevée au sommet d'un piédestal qu'entourent Saint-Etienne-du-Mont, la bibliothèque Sainte- Geneviève, l'Ecole de droit, le l^^cée Henri IV, mon imagination la peuplait noblement d'une assemblée de juristes, de savants et de moines que présidait un cardinal trônant.

Sur le parvis de Saint-Sulpice, en écoutant le bruissement de l'eau dans les vasques de pierre, je croyais entendre le doux fracas de la robe en taffetas de Alanon Lescaut; en levant les yeux vers les vertigineuses loggias de Servandoni, je pensais voir, dans les pans de ciel bleu que découpent les colonnes, se profiler comme en un tableau de Tiepolo les plafonnantes figures de personnages accoudés à la balustrade...

LE QUARTIER LAIMN

LE QUARTIER LATIN

u/ii Liixt'nthoiiiu/.

Le désir de connaître enfin ces pays dont je cherchais la langue morte et les grâces fanées entre les feuillets des livres, jamais je ne l'ai mieux éprouvé qu'au Luxembourg, entre le palais construit pour la reine Marie de Médicis et le jardin qui garde dans ses lignes générales la forme que lui donna Jacques Desbrosses... Une double rampe qui prend ses points de départ, son allure dans la démarche nerveuse de deux lions de pierre, une double ligne de balustres qui s'incurve en s'élevant peu à peu au niveau des terrasses, comme pour faire pénétrer au milieu des parterres la façade noble de la demeure médicéenne. Ce geste attire les pierres vers les arbres, et l'on dirait qu'en échange de ce don généreux, Pomone offre à la reine, dans une vaste corbeille de porcelaine blanche, ajourée à la façon d'une vannerie, les fleurs et les fruits de son domaine. Un air d'Italie souffle dans ces ramures et, pour peu qu'un lutteur antique détende son geste brusque sur les sombres frondaisons ou qu'une Diane chasseresse se soulève dans la joie de sa course, il me semble que je parcours les jardins Boboli à Florence.

Homo additué iiaturœ, l'homme ajouté à la nature. Ici également, je comprends la vérité de ces mots et ce qu'un massif, un quinconce, un tapis de verdure gagnent au voisinage d'une statue, d'une colonne de marbre, svelte comme un tronc parfait, un tronc idéal au sommet duquel est perchée, avec légèreté, une figure.

Chaque année, à l'automne, je viens au Luxembourg rendre visite à mes souvenirs. Les arbres qui entourent d'une ceinture vert et or la vaste étreinte des balustres dessinent sur le ciel un trait calme, soumis par les racines au grand dessein, mais lui échappant par des jets de ramures, des panaches de feuilles, sans jamais être entièrement rebelle. Au-dessus de ce contour grave.

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LE QUARTIER LATIN

Saint-Etienne du Mont

plein et sans raideur, quelques toits modernes surgissent. On oublie leur banalité prétentieuse pour ne songer qu'à Mimi Pinson cultivant dans sa mansarde un pot de basilic. Entre ces toitures couvertes de zinc

LE QUARTIER LATIN

Le Jardin du Luxembourg.

s'insère un pignon pointu, avec des fenêtres à l'ancienne mode du Valois et des tuiles brunes comme un chaudron noirci à la fumée. Une seule silhouette compte vraiment et donne à l'ensemble son centre de gravité, son thème de réflexion, le Panthéon avec sa coupole et sa lanterne de pierre, sa croix aussi, non descellée, qui fixe le caractère du paysage.

Le soir tombe, les feuillages qui composaient une palette au soleil de septembre se simplifient. Un palmier qu'on a sorti tout l'été fait encore pour quelques jours, avec son panache au-dessus des pelouses, figure orientale dans un jardin à l'italienne. Un escalier monte noblement entre deux vases vers la terrasse. Làbas, très loin, dans l'ombre d'un marronnier, une statue. Qui est-elle? Je ne le sais. Je ne veux pas le savoir. Sa masse convient au mystère de cette allée qui s'enfuit, de ces formes humaines qui passent et disparaissent. Cela me suffit. A contrôler mon sentiment par une exactitude, peut-être éprouverais-je une déception. Aussi bien cette figure n'a-t-elle été placée là que pour aider au charme hermétique des frondaisons.

Si je ne me contentais pas de peupler ce lieu des êtres vivants qui 3^ circulent aujourd'hui, et qu'il fallût absolument trouver à cette architecture de pierres et

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LE QUARTIER LATIN

d'arbres une figure de jadis qui suffise à en animer la splendeur en quelque sorte rétrospective, je choisirais précisément cette heure crépusculaire, cette saison automnale pour imaginer que Marie de Médicis vient accouder sa beauté opulente aux balustres de pierre, qui seuls encore contre le bois obscur recueillent les dernières clartés du jour. Est-ce l'effet de ce nom médicéen, qui agit comme un sortilège sur mon esprit, n'est-ce pas plutôt que sa stature de déesse convient mieux à l'ample courbe des terrasses que la silhouette maigre d'une midinette?

Je me la représente telle qu'on la voit dans les tableaux de Rubens. qui peignit pour elle précisément la galerie du Luxembourg et raconta là, d'un pinceau abondant, un peu emphatique l'histoire allégorique de sa vie.

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Le Palais du Luxembourg.

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Svelte malgré un commencement d'embonpoint qui sied à son attrait maternel, elle porte comme un poids royal le fardeau majestueux d'une robe de baudequin brodé d'or, dont les plis lourds se tassent de chaque côté d'elle. Son visage rose et blanc, que soutient le galbe de son cou plein, émerge d'une fraise de fin linon, large et haute, ajourée, tuyautée, dentelée, et sa chevelure soyeuse que couronne un diadème, planté comme un peigne à couronne, entoure son front bombé. Droite en un corps à pointe qui enferme la gorge, elle laisse retomber avec nonchalance les manches ducales d'où sortent ses bras; ses mains potelées semblent brodées ainsi qu'une fleur lumineuse sur le tissu magnifique ; les ambes ne se devinent qu'au doux effort qu'elles accomplissent pour entraîner l'édifice du costume; à chaque mouvement, les pendeloques du jaseran d'émail, qui avec ses ferrures de vermeil enserre les épaules et -la ruche d'une arabesque d'or, luisent encore une fois d'un éclat sans cesse diminué...

Ainsi vêtue, parée, Marie de Médicis se montre comme l'image contemporaine de ce palais, de ce jardin. Sa figure m'aide à comprendre la beauté particulière à ce dix-septième siècle commençant, puisqu'aussi bien chaque époque a sa beauté propre. Elle possède la perfection un peu froide d'une phrase achevée, d'une tragédie classique, l'apparence impersonnelle d'une statue qui fait exactement le geste nécessaire à la place voulue, d'un vase qui découpe son contour juste au point désigné par le maître jardinier. A l'instant désirable, elle sourit de sa jolie bouche, de ses dents éclatantes, elle développe les plis de sa robe, ainsi que les bordures de buis dans un parterre du temps se recourbent et s'arrondissent en un dessin compliqué, mais prévu comme celui des brocarts.

Est-ce le soir qui tombe et réduit toutes choses à

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LE QUARTIER LATIN

La Colonne du Luxembourg.

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LE QUARTIER LATIN

leurs lignes principales, ou l'effet d'une solennité que le crépuscule raidit peu à peu? voilà que cette ligure jadis vivante s'immobilise dans mon imagination et vient ajouter aux vases du grand jardin son attitude apaisée de déesse. A cette heure la pierre des palais, des balustrades, des statues devient presque violette; l'ombre légère des arbres de France s'épaissit jusqu'à l'opacité; nos marronniers, nos platanes font illusion de cyprès taillés et de labyrinthes où vont et viennent des femmes inconnues qui sont, en raison même de notre ignorance, ce que veut notre mélancolie, notre instinct ou notre sentiment : quelquefois Mimi Pinson, souvent Manon Lescaut, presque toujours, hélas! Sapho faisant porter au jeune étudiant le fardeau pesant de son vieil amour.

LE VIEIL MOTEL

On le mérite. On va rarement à lui par une de ces larges avenues, tirées au cordeau, dont l'alignement n'a pas été obtenu sans pratiquer une chirurgie de grande envergure dans l'ancien organisme de Paris. Il en est de lui comme de ces costumes que l'on ne trouve plus à la campagne, au long des grandes routes que suivent les automobiles et les chemins de fer, mais en marge du mouvement et des canaKsations humaines. Si vous pénétrez au contraire dans le dédale de ces vieilles rues dont la plupart portent encore des noms qui à eux seuls sont annonciateurs de joies délicates et vous mettent pour ainsi dire en état de grâce, une atmosphère spéciale emplit vos narines. On ressent une impression analogue quand après avoir lu un journal ou un livre d'aujourd'hui, écrit en un français déplorable, on entend au théâtre un dialogue de Molière, de Marivaux ou de Beaumarchais. Cette langue est déjà tellement loin de nous qu'elle paraît brusquement originale et pleine d'une saveur nouvelle.

Certes il n'est pas rare de rencontrer un de ces ensembles d'architecture, où toute une tranche de la vie d'autrefois se révèle dans son harmonieuse réalité; la place des Vosges, la place des Victoires, la place

LE VIEIL HOTEL

Vendôme, le Palais-Royal perpétuent au milieu des disparates de notre époque une beauté en quelque sorte concentrée et substantielle. Mais le plus souvent, le passé dans Paris ne se laisse voir que dilué, morcelé, disjoint; il requiert de nous une volonté d'application, un désir de connaissance. Avant de parvenir à ce vieil hôtel qui appartint aux archevêques de Sens, il faut traverser un véritable ghetto juif, aux rues si étroites qu'Achener a peine à y passer avec son carton à dessin. Les choses à être ainsi cherchées gagnent d'ailleurs en étrangeté; elles vous procurent les joies de la découverte, telle une estampe qu'un collectionneur dénicherait dans un carton poussiéreux. C'est le même parfum acre qui vous prend à la gorge, le même éveil des réminiscences, la même résurrection de souvenirs subitement remués, feuilletés, rapprochés au fond de votre mémoire par un choc visuel. Dans le brusque intervalle d'un passage, une église avec sa façade noircie et son cadran d'or vous rappelle le vaisseau sombre de la nef, au moment où le prêtre présente à la foule indistincte son ostensoir de vermeil.

Tout prend des airs mystérieux d'inconnu. Chaque maison, au long de ces rues qui s'infléchissent doucement comme pour donner moins de prise au vent, au soleil, à la pluie, ne se présente pas de face, mais de biais, avec la gaucherie d'un ouvrage qui ne sent pas la machine. Le peuple y a installé familièrement ses magasins, ses ateliers. Il faut par la pensée gratter les murailles, les dépouiller de leurs affiches, des lettres immenses de leurs placards, nettoyer les cours d'entrée, dégager les perrons, redresser les cheminées, bref décaper la planche de métal sur laquelle était gravée profondément l'image élégante du temps révolu.

En dépit de la gangue qui nous la dissimule par instants, il y a dans les choses et les gens qui l'entourent et l'obstruent une bonhomie savoureuse qui nous

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LE VIEIL HOTEL

en rapproche. Je ne puis m'empêcher de penser que la plupart des peintres de mœurs, de ceux qui nous laissèrentla vision la plus fine, la plus racée de notre société française,vécurent dan s ces quartiers populaires ou naquirent de parents qui, eux aussi, travaillaient à

Saint-EusUclie.

des métiers peut-être petits, en tout cas non sots. Moreau est le fils d'un perruquier de la rue de Bussy qui entreprit plus tard une manufacture de faïence; Debucourt, le fils d'un huissier à cheval au Châtelet. Eisen épouse la fiUe d'un apothicaire de la rue de la Huchette, à la paroisse de Saint-Séverin. Gabriel et Augustin de Saint-Aubin? fils d'un brodeur du roi, frères d'un peintre sur porcelaine et d'un dessinateur sur étoffes. Gravelot? fils d'un tailleur d'habits. Cochin? descendant d'une véritable dynastie de graveurs. Watteau et Greuze? fils de couvreurs. Chardin? fils d'un menuisier qui avait la spécialité des billards. Boucher? fils d'un peintre.

Une ménagère qui les bras retroussés plonge ses mains dans la lessive, une voiture de livraison qui remplit tout l'espace de la rue et vous serre en vous éclaboussant contre le mur, sur le trottoir étroit, une rôtisserie qui vous lance au passage une bouffée de friture, des gamins qui se poursuivent, des marchands qui poussent leurs cris modulés différemment, une fleuriste faisant valoir les gradins de son petit théâtre de fleurs, cette animation, ces gestes, ces bruits, ces odeurs, cette gouaillerie me conduisent, mieux encore qu'une belle avenue, dans la demeure de jadis, auprès de ceux qui l'habitaient. Il n'est pas jusqu'aux voitures des quatre-saisons qui ne m'aident à mieux sentir ce qu'il y a encore de sève large et vigoureuse dans le décor des vieux hôtels; j'y retrouve les quarterons de noix présentés dans de grandes et belles feuilles de choux bleutées, comme en un compotier rustique de Bernard Palissy, des pêches veloutées, diposées sur des semelles de vannerie, des poissons comme en un tableau de Chardin, des fleurs en pot comme en une bordure de tapisserie et destinées sans doute à la fenêtre de Jenny l'ouvrière, des fleurs coupées, éphémères, pour le passant, disposées en aigrettes ou en touffes ainsi que sur

LE VIEIL HOTEL

Rue Vauvilliers.

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LE VIEIL HOTEL

les chapeaux, des œufs de canard aux teiiites de porcelaine rare. Non, il ne me déplaît pas que l'hôtel, livré par l'artisan au grand bourgeois de jadis, ait été rendu par celui-ci à l'artisan, à la condition que celui-ci sache y recréer, par l'esprit de son travail, un peu de l'âme et du génie d'autrefois.

U ne enseigne, comme il y en a encore dans la rue Vauvilliers, me livre le poui'quoi de cette noblesse qu'on observe dans l'allure ou l'attitude des personnages portraiturés jadis: yJu Panier Jleuri, A mon lOée, Au Chat qui pelote, Au Sol'ùl d'or. Au Baromètre. Ces quelques mots me promettent, m'offrent déjà un bouquet, une céramique, une montre, un de ces mille objets dont l'utilité n'a d'égale que l'inutilité et qui furent pour les artistes le prétexte d'un ornement, d'une ingéniosité dans l'allusion. Q,ue je reconnaisse à son balcon telle maison au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue des Prouvaires ou plus loin, dans la rue Courtalon, l'ancien bureau des marchandes lingères, et me voilà dans la complicité du secret d'autrefois. Aussitôt j'entrevois la charmante Marianne de Marivaux qui fut lingère, elle aussi, ou Madame Baret qui, mal protégée par son comptoir, vendait à Casanova ces pantalons bigarrés dant aucun élégant de bon ton ne sortait le matin sans être affublé.

Le grand style bourgeois des anciens hôtels se dégage aussi naturellement de ces petites boutiques, de ces petits métiers que la guirlande de fruits et de fleurs qui se balance au-dessus des fenêtres paraît avoir été cueillie dans la voiture d'une marchande des quatresaisons. Ce sont toujours des roses, des marguerites, des feuilles de vigne, des grappes de raisins. Ce ne sont pas les mêmes roses, les mêmes marguerites, les mêmes feuilles de vigne, les mêmes grappes de raisins. 11 semble que chaque époque ait regardé les fruits et les fleurs avec un œil différent; mais la nouveauté de cette vision n'a sa cause que dans la sincérité

LE VIEIL HOTEL

de l'émotion ressentie; chaque génériition renouvelle des thèmes éternels par une sensibilité qui lui est propre, de même que chaque homme croit être le premier à aimer, quand il aime sincèrement. Il en est ainsi de la maison qu'il se construit : pour elle II lui faut toujours des pierres, des poutres, des tuiles, des murs et un toit; cependant à la manière dont il élève ces murs, dresse la charpente, perce les fenêtres, ouvre les portes, il manifeste sa personnalité, et chacune des demeures qu'il bâtit représente l'image qu'il se forme du bonheur domestique, et chacune de ces images offre tant de netteté dans les contours, tant de force dans l'affirmation que l'on comprend bien que celui qui l'a voulue ainsi la croyait définitive.

Sur les terrains vagues, les anciens vergers, les jardins de maraîchers que le dévouement au roi, la flatterie, la mode ou la spéculation fait successivement adopter de la bonne société, le Marais, les faubourgs Saint-Germain, Saint- Honoré, la Chausséed'Antin, voire même les Champs-Elysées et le Champde-Mars, sur ces quartiers nouveaux qui font craquer, puis élargir le corset des boulevards et sont dans Paris comme autant de villages ayant chacun leur clocher, leur paroisse, Notre-Dame, Saint-Germainl'Auxerrois, Saint-Eustache, Saint-Germain-des-Prés, Saînt-Thomas-J'Aquin, Saint-Philippe-du-Roule, il naît un style de la demeure aussi caractérisé que celui du costume ou du mobilier, aussi marqué que les types de ligueurs, de précieuses, de libertins, d'incroyables ou de merveilleuses.

C'est d'abord la maison contemporaine de Notre- Dame, mais dont il ne reste plus d'exemple vivant; puis l'hôtel de Sens, à peu près du même âge que celui de Cluny : tourelles coiffées en éteignoir, flanquant un corps de logis aux fenêtres irrégulièrement percées, où toute idée de symétrie est sacrifiée non pas à un parti

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Iw^' ' "^ ^ P*"^^ *^^ pittoresque, mais à la nécessité de satisfaire aux besoins du propriétaire par des combinaisons de plan très compliquées.

Q,uand le roi Henri II demande à Pierre Lescot de lui édifier son palais du Louvre, chacun sollicite Pierre Lescot de lui construire sa maison dans le style élégant qui appelle nécessairement les nymphes de Jean Goujon : c'est l'époque où Jacques de Ligneris fait bâtir pour son compte Carnavalet.

Au début du dix-septième siècle, sur l'emplacement de l'ancien parc des Tournelles discrédité par la mort tragique de Henri II et attristé par celle de Gabrielle d'Estrées, le bon roi Henri IV installe la place des Vosges, la place Royale ainsi qu'on écrivait alors; et rien n est cordial comme ces façades de briques roses, entremêlées de cordons de pierre, ces fenêtres hautes, ces pignons pointus, ces toits d'ardoises bleues, ces portiques creusant au ras du sol un trait d'ombre et déambulant sans discontinuer autour de la place plantée de charmilles à la française.

Toujours a la française. Les maîtres à bâtir ont beau regarder les temples de Rome, s'en imprégner comme les poètes de la Pléiade se souvenaient à l'occasion de

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Virgile; toujours ils assimilent cette culture classique, la font leur et n'en gardent que la sûreté nécessaire à résoudre les problèmes que pose la vie contemporaine. Leurs combinaisons ne s'entassent pas ainsi que morceaux de vers ou de prose en une anthologie pédante; elles s'ordonnent avec facilité et paraissent couler de source, avec la même limpidité que le petit Lire dans les poèmes de Ronsard. Cela ne s'accomplit pas d'un coup; si, presque en même temps que la place des Vosges, Ducerceau bâtit l'hôtel Sully en bordure de la rue Saint-Antoine, dans une manière sobre, un demi-siècle plus tard, sur le quai des Célestins, François Mansart construit un hôtel pour Fieubet, chancelier d'Anne d'Autriche, avec une exubérance toute génoise et des fautes de goût, comme ce balcon à étoffe de pierre, à crépines de pierre, qui tâche de ressembler à un balcon d'Opéra. Il semble que les proportions, d'abord un peu maigres, appauvries par

Hôtel CarDAvalet

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des siècles d'ascétisme s'enrichissent tout à coup, se chargent, se parent sans discernement, puis qu'elles obtiennent enfin la simplicité charmante qui se lit à la place des Victoires, à la place Vendôme, à l'hôtel de Rohan-Soubise, au Palais-Royal et sur les demeures bâties au dix-huitième siècle dans toute l'étendue du faubourg Saint-Germain.

Rêi'ericj) dun C Hôtel Biroiu.

Déployez sur une grande table un de ces plans en relief, un de ces poiuiraicU de mile gravés autrefois comme à vol d'oiseau, par exemple le plan Turgot, dessiné en 1734, et vous observerez que la plupart de ces hôtels, tout en obéissant d'une part au tracé de la ville, prennent leurs aises d'autre part et se développent de manière que leurs terrains, étalés en profondeur plus qu'en largeur, viennent souvent atteindre la rue parallèle par une porte dérobée ou joindre tout au moins les jardins de cette même rue. Notamment dans la planche qui décrit le laubourg Saint-Germain, vous verrez la rue de Babylone, la rue de Varenne, la rue de Grenelle, la rue Saint-Dominique, la rue de l'Université, à peu près parallèles comme aujourd'hui, coupées en tranches par la rue du Bac, la rue de Bourgogne et le cours des Invalides. Sur la rue de Varenne s'alignent plus ou moins obliquement les hôtels de Matignon, de Mazarin, de Clermont, du Maine, de Villeroi et ce n'est pas discréditer ces maisons que les considérer d'abord comme des domaines, avec le regard d'un paysan quand il considère le cadastre de son village, pour reconnaître le profil de sa terre.

Construites à cinquante ans près, à la même époque, elles obéissent presque toutes au même dispositif, si

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Place des Victoires.

bien qu'en décrire une, c'est les rappeler toutes, sauf quelques particularités qui d'ailleurs sont traitées dans l'esprit du temps. On soupçonnera qu'en y tâchant, je songe davantage k l'hôtel Biron. Peut-être en eÉFet, les mutilations dont beaucoup de personnes, d'opinions contradictoires, portent la responsabilité, n'ont-elles en rien diminué sa beauté essentielle; peut-être aussi l'installation bruyante des œuvres de Rodin dans cette demeure de jadis nous facilite-t-elle l'entrée dans un de ces logis d'élection; peut-être enfin la fatalité veutelle qu'entre beaucoup d'oeuvres d'art dont notre mémoire conserve l'image, nous choisissions presque toujours celle dont on parle le plus, car en définitive, il ne suffit pas qu'une œuvre d'art existe, il faut qu'on en parle.

Le mur de clôture si élevé, si hermétique que pour le franchir sans le consentement du portier, il faudrait l'échelle de Latude, s'incurve en hémicycle, précédé d'une eopUina()e dont l'objet est de corriger l'obliquité de ce mur par rapport à la rue et de faciliter les évolutions des carrosses à l'entrée ou à la sortie. La porte cochère, non moins haute, taillée dans le châtaignier demeure le plus souvent fermée et n'ouvre ses lourds vantaux, grassement sculptés de sujets allégoriques ou simplement ornés de larges moulures, qu'à l'appel d'une sonnette, au cornet des carrosses. Q^uand le penne a joué, cette masse de bois épais et puissant cède doucement et sûrement à la pression de votre main, glisse sur ses gonds, tout d'un bloc, sans oscillation.

L'image désirée par votre esprit, approchée dans la rue, entrevue lorsque le déclic de la serrure a fait entendre un petit bruit sec, s'élargit, se développe avec la majestueuse lenteur d'un décor sur lequel on tirerait le rideau, et la maison d'un noble de France, d'un grand bourgeois de Paris apparaît face à vous, dans la clarté de son plan, dans la netteté et la force

de sa situation matérielle et sociale. La grande coxir dont le pavage augmente le retentissement du moindre bruit vous sépare encore des degrés du perron et amplifie les proportions de l'édifice, en même temps que les sonorités familières. A gauche ou à droite la bassecour avec la cuisine, les écuries, les remises, les logements des domestiques. Ils se subordonnent dans votre esprit à la vision principale avec la même obéissance, la même servilité que les êtres ou les choses qu'ils abritaient; vous y prenez à peine garde, tant l'hôtel, par sa masse élégante, vous oblige à tenir vos yeux fixés sur lui; une sorte de timidité s'empare de vous; il vous semble percevoir derrière toutes ces portes, ces fenêtres vitrées prenant jour sur la façade, la présence mystérieuse de personnes invisibles qui vous dévisagent et vous mesurent à leur aune.

C'est une éducation que révèle la démarche, la façon de monter un escalier, comme de manger à table, ou plus difficilement de saluer

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Place Vendôme.

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depuis une voiture découverte : je me rappelle avoir connu, au temps où il y avait des équipages, une ou deux femmes qui, à la manière dont elles disaient adieu ou bonjour de leur victoria, par une simple inclination de tête, un sourire, un geste à peine indiqué, détournaient les yeux, les posaient avec sûreté, avec indifFérence, savaient traduire les nuances infinies d'une gamme d'estime et le prix qu'elles attachaient à une relation ou à une amitié. Ce droit à l'appréciation de l'inconnu qui se présente, la demeure de jadis le conquiert par son architecture, qui est une attitude fixée, stylisée dans la pierre. N'civez-vous pas remarqué comme dans les portraits anciens, il y a pour ainsi dire, à côté de l'expression individuelle, de la ressemblance personnelle, un air général qui appartient à tous les portraits non seulement de la famille, mais du temps? Cela tient au costume, à l'étofiFe, à sa couleur, à certains ajustements qui semblèrent, au moment où on les créa, indispensables et éternels. L'architecture, comme le costume de ceux qui l'habilèrent, c'est l'idéal qu'ils se faisaient de l'existence, mais aussi de la bonne compagnie, selon une mode qui pour avoir duré plus longtemps que les autres, n'en est pas moins une mode...

Une fois passé ce premier moment dhumilité que vous impose le vieil hôtel, regardez-le en face; vous ne courez pas le risque d'être traité d'insolent; il y a belle lurette qu'il n'est plushabité par ses ayant-droits; ceux qui vous observent derrière les fenêtres, ce ne sont pas les ombres des grandes figures qu'une discrétion naturelle vous incline à. craindre.

Il s'étale et prend possession du sol de toute la longueur de sa façade coupée en son milieu et flanquée a chaque angle d'un pavillon que couronne un fronton triangulaire. L'appareil de pierre, aux joints rentrants, lui donne un aspect vigoureux que ne démentent pas les ouvertures élancées. La sculpture rare et contenue.

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Hôtel de Rohan-Soubise.

limitée à quelques mascarons, est placée juste à point pour souligner une saillie, opposer à une surface nue des plans ouvragés. Elle laisse toujours la prépondérance à l'architecture qui, avec ses grandes lignes horizontales à peine décrochées, ses deux étages presque continus, produit un effet voulu de sobriété et de force.

Trois degrés de marbre vous élèvent à celle des portes vitrées, à petits carreaux, qui vous accueille et vous introduit dans la demeure. On éprouve dans ce vestibule la même impression de netteté reluisante que procurent certains tableaux de maîtres hollandais, quand ils représentent des intérieurs. Le dallage en damier noir et blanc, qui brille et qui miroite, reflète ici et là une tache plus chaude de couleur qui fait passer le noir au brun roux et le blanc à l'or pâle. L'élévation subite des deux étages réunis par l'escalier communique un sentiment de solennité ; les fenêtres qu'on ne voit pas toutes, mais qu'on devine à l'éclairage qu'elles projettent sur la muraille, se livrent à des dialogues de clarté; la lumière appelle et nomme tour à tour, dans la nuance qui leur est propre, les diffé

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rentes carrières de la banlieue utilisées par le maçon : la pierre dure de Veibeiie pour les premières assises, aux voûtes le coquillier tendre de Vaugirard, traversé de bandes ocreuses d'un ton orangé; aux marches le ias de Meudon; aux bahuts formant balustrade la roche douce de Clamart et de Vanves. Avec des matériaux honnêtes, sans éclat, l'architecte obtient une harmonie analogue à celle que composeraient des œufs entourés d'un linge, dans une vannerie. La montée simple de l'escalier d'honneur aboutit à un palier porté par des colonnes, entre lesquelles se balance une lanterne au bout d'une chaîne aux robustes anneaux : c'est un grand cylindre de cristal maintenu par une armature de bronze doré, divisé en panneaux au sommet de chacun desquels s'arrondit une guirlande de perles métalliques.

Ainsi le passage du dehors au dedans est ménagé avec un art subtil et savoureux : on n'y trouve point le ralfinement des chambres et cependant la rude énergie de l'extérieur s'attendrit. Il y a dans l'aménagement de ce vestibule une volonté de n'utiliser que des choses d'autant plus solides que soumises, par le fait d'une porte qui s'ouvre, aux écarts brusques de la température. Le moindre ornement dans cette quasi-nudité prend une valeur précieuse. Une tapisserie aux verdures bleues suspendue contre la pierre bise mettrait ici de la splendeur. La rampe de fer, qui accompagne de son arabesque les degrés de l'escalier jusqu'au premier étage, fait figure d'orfèvrerie; il semble que ce soit, selon l'expression de jadis, un menuisier de fer plutôt qu'un forgeron qui l'ait ouvrée. Sur l'armature solide des barreaux et des volutes façonnées à la main, conservant dans ses pièces soudées, réunies par de vigoureuses embrasses, l'ampleur et le charme communicatif du tour de bras, la tôle découpée et rapportée, employée sous forme de

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feuilles d'eau et d'acanthes, s'adapte si étroitement qu'elle paraît avoir été forgée en même temps; martelée, assouplie, fleurissant en lys, s'arrondissant en chiffres, en paraphes que l'on reconnaît à volonté sans les distinguer au premier regard, elle accroche la lumière par toutes sortes de petites aspérités, et l'on croirait par instants que des étincelles crépitent sur l'enclume où l'a recourbée l'effort de l'artisan.

Très basse, la rampe laissait voir de loin non seulement le haut du buste, mais jusqu'à mi-jambe les personnages qui montaient ou descendaient, et leur formait un cadre. Avec ses marches peu élevées, larges et spacieuses, l'escalier se prêtait à merv^eille au déploiement des brocarts, des taffetas, des traînes soyeuses qui à certains jours faisaient de lui un étal d'étoffes ruisselant d'or ou d'argent, au cliquetis des épées frappant le rebord de chaque degré, aux attitudes audaci uses ou hésitantes, aux regards obliques que favorisait la courbe de l'ascension. En dehors de cet escalier d'honneur, il en est d'autres réservés au service ou à la commodité, faits pour le rapprochement clandestin ou la fuite précipitée, témoins de la vie familière ou galante, dissimulés derrière des portes, dans l'épaisseur d'une muraille, entre deux cloisons ; celui-là seul compte qui apparaît dès l'abord, dans la magnificence de sa révolution et suggère au visiteur l'idée qu'ici on ne saurait vivre humblement.

De par les mêmes motifs, nous ne serons admis à l'intimité des appartements particuliers qu'après avoir été reçus avec solennité. Le vestibule est donc placé de manière à s'ouvrir sur les pièces de réception : le grand salon, à ses côtés une salle d'assemblée et une salle de compagnie, enfin à leur suite, de part et d'autre, deux cabinets ovales, soit une enfilade de cinq pièces, ménagée avec art et selon les règles de la distribution la plus exacte, occupant dans toute sa longueur la

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Palais>Royal

façade sur le jardin, lisible sur le plan extérieur, exactement traduite par le pavillon central, ses ailes et ses pavillons d'angle, braquant ses fenêtres sur le boulingrin encadré de charmilles et de bosquets.

Soit que l'on voulût présider à un cercle restreint d'amis, élargir jusqu'aux limites de la parenté le cadre nécessaire à une signature de contrat, à une cérémonie familiale, à une solennité bourgeoise, accueillir l'auditoire d'un concert ou les danseurs d'un bal paré et masqué, donner une réception brillante en l'honneur d'un visiteur de marque, d'un personnage royal ou impérial les portes se fermaient, s'entrebâillaient, s'ouvraient à

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double battant, comme des paravents blanc et or, limitant l'horizon, créant des catégories sentimentales ou sociales, mesurant le décor de la vie au nombre des personnages, le fermant sur lui-même ou l'élargissant dans une perspective de glaces qui multipliaient à l'infini les êtres et les choses de céans, selon que les voix humaines demandaient à s'exprimer avec nuance, dans la solitude partagée d'un dialogue, ou à se mêler à la généreuse, mais insignifiante exaltation d'un brouhaha mondain.

S'il y a un lieu où soit rendue sensible la qualité particulière de l'esprit français, c'est bien un salon du dixhuitième siècle. Les manuels de littérature, généralement écrits par des hommes qui ont les ongles en deuil, nous assurent qu'avant cette époque la société française conservait quelque rudesse, quelque vulgarité dans les manières. Gardons-nous bien de généraliser. La véritable politesse dépend plus du tempérament personnel, de la délicatesse naturelle, de prévenances secrètes que de certains gestes appris, de certaines révérences d'école ou de saison. Ronsard n'aurait pu composer ses poèmes, ni Clouet dessiner les mains d'Elisabeth d'Autriche, ces mains admirables chargées de bagues, ni Molière écrire le dialogue du j^Iijanihrope, si vraiment il n'y avait eu dans l'air qu'ils respiraient, les paroles qu'ils entendaient, les formes qu'ils voyaient, un parfum, un écho, un reflet; ils n'auraient pas obtenu le succès si,, par une heureuse coïncidence, le goût de leurs lecteurs, de leurs spectateurs ne s'était renc )ntré juste à point avec l'expression de leur sensibilité. En admettant donc que la qualité d'une œuvre d'art traduise la valeur de la société contemporaine, il est impossible que les fêtes galantes de Watteau, les portraits de La Tour, les pastorales de Boucher, les scènes bourgeoises de Chardin, les boiseries de Pillement, les meubles de Riesener, les bronzes de Caffiéri, les architectures de Gabriel, les sculptures de Falconnet et de Houdon, ni surtout

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qu'à côté de ces grands ouvrages une infinité d'autres, d'un usage plus humble, ne signifient pas un raffinement exquis de langage, de manières, d'attitudes. Une chaise comme un hôtel, un flambeau comme un buste, une paire de pincettes à tisonner le feu comme une peinture m'en disent autant sur la vie que le plus beau roman.

Davantage peut-être, car da-nsla. yJf a r in n ne de Marivaux, la /JJanon Lejcaut de l'abbé Prévost ou les Liaiaoiij dangereuses de Choderlos de Laclos, il n'est point question du décor; on le nomme, mais ne le décrit point; il sert à situer les personnages, voilà tout ; l'auteur, attentif à nous découvrir les moindres replis de la pensée et du cœur, accorde un regard distrait aux objets qui furent les complices de l'aventure. A lire la littérature du dix-huitième siècle, sauf peut-être les mémoires, on soupçonnerait à peine l'existence de ces choses. Cependant leur multiplicité suffirait à justifier aujourd'hui le nombre des brocanteurs et nous autoriserait à prêter à ceux qui en jouirent ou qui les créèrent un système d'idées et d'allusions.

La subtilité que nous apportons en ces sortes d'enquêtes nous conduit à deux erreurs. A force de chereher le parfum du passé, de l'évoquer comme une ombre, nous sommes conduits à n'aimer en lui que l'usure des formes, à ne goûter que la dégradation lente et l'évanescence des couleurs, à nous abîmer dans la contemplation d'une sorte de mort harmonieuse comme devant les eaux dormantes d'un étang où les nénuphars pourriraient parmi les reflets du soleil à son déclin. Cependant ces boiseries, le menuisier de bois les sculpta avec accent; les étoffes de tenture furent tissées, imprimées ou lissées, hautes en couleur, montées de ton, violentes même; au moment où elles sortirent des mains de l'artisan, on aimait les vins de Bourgogne, la bonne chère, les mots grivois; chacun ne se coalentait pjint dune

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existence fade, insipide, pudibonde, mais quêtait avec ardeur, avec esprit le bonheur de vivre.

D'autre part quand nous nous mêlons de meubler un appartement ou de le recoiiAituer tel qu'il était, nous avons tendance à enfermer dans l'espace de quatre murs une quantité invraisemblable de meubles dits d'époque, et nous estimons de bonne foi avoir atteint l'image de ce jadis tant regretté quand nous avons fait en sorte que notre salon ressemble à une boutique d'antiquaire. En quoi nous sommes pareils à. ces jeunes gens qui débutent dans les lettres ou les arts et s'efforcent de mettre en un livre ou un tableau tout ce qu'ils savent et probablement plus qu'ils ne savent. Là encore par amour du passé, nous le trahissons. Autrefois on aimait la sobriété. Il en était de l'aménagement d'une maison comme de sa façade; on y voulait peu d'ornements, mais excellents, une beauté qui tenait davantage à l'harmonie, à la proportion des parties qu'à la profusion du décor, une aimable facilité et, pour tout dire d'un mot, de l'air.

Nous éprouvons quelque peine à le comprendre sur place dans ces vieux hôtels de Paris, généralement profanés, masqués, salis, encombrés, dépecés, aussi mal appropriés à leur usage actuel qu'une berline de gala au transport du charbon. Q^uand ils sont intacts et sauvés par faveur d'Etat, une sorte d'ennui guindé, de solennité apprise les emplit, un vent coulis en chasse la cordialité avenante. Mais regardons les tableaux, les gravures du dix-huitième siècle qui donnent avec les intérieurs de ce temps leur atmosphère.

Ce qui les distingue aussitôt, par exemple, d'un salon Louis quatorzième, c'est la matière même dont les murs sont recouverts. Le cabinet de Marie de Médicis au Petit Luxembourg est tout façonné de miroirs biseautés qu'encadrent des boiseries dorées : on a l'impression d'un damas jaune constellé de gouttes de cristal. Les

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Cour du Dragon (Faubourg Saint-Germain),

appartements de Louis XIV à Versailles déploient dans l'ordonnance de l'architecture des tapisseries à personnages ou des soieries ponceau à grands ramages. A Biron comme à Rohan-Soubise, la boiserie qui

naguère ne servait que de cadre aux miroirs, aux peintures, aux tapisseries gagne le dessus des portes, les pénétrations des fenêtres, les lambris et bientôt recouvre toute la muraille. Sculptée dans la masse des bois de France, le chêne, le no3'^er, le hêtre ou le tilleul, gardant l'aspect de leur essence originelle, montrant les veines de leur chair sans autre apprêt que le poli de l'usage, elle reluit doucement comme les vantaux pleins des bahuts dans les tableaux de Chardin, prétendant, sans jamais y parvenir, à la clarté blonde des parquets à losanges. Puis elle subit l'apprêt du peintre qui dissimule les fibres, sans les empâter, sous un verni délicat, un blanc rompu de vert d'eau, de rose ou de gris selon l'ameublement, un blanc fileté d'or pâle, mais solide. La boiserie alors se suffit à elle même, elle est tout le décor. Voulue, dessinée par l'architecte, Germain Boffrand au palais Soubise, Gabriel au Petit-Trianon, à l'hôtel des Ambassadeurs ou à l'Ecole Militaire, Aubert à Biron, elle s'insère avec docilité dans les lignes générales; l'artisan qui exécute le projet, le Sculpteur rassuré pleinement s'en donne à cœur joie et fait épanouir sur le champ des panneaux une flore aussi spontanée et proche de la nature que celle qui fleurissait jadis, grâce aux ancêtres de cet artisan, dans la forêt des cathédrales.

S'il y a une époque où le génie français a été luimême sans regarder ailleurs que dans les plates-bandes de son jardin, c'est bien, avec le moyen âge, le dixhuitième siècle et, dans le dix-huitième, limite abstraite qui enferme tant de choses distinctes, le règne de Louis XV et, dans celui-là qui dépasse encore le temps où nous voulons chercher la quintessence de notre inspiration, la période où le style rocaille naquit, se développa et mourut, après avoir épuisé les créations les plus nombreuses, les plus subtiles sur un thème connu, sans jamais se départir dj la mesure ni perdre l'équilibre

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Ecole militaire.

jusqu'au milieu de la fantaisie la plus gracieuse et la plus svelte. Auparavant c'était encore le développement d'une renaissance attardée, avec l'exubérance de l'ornement génois ou vénitien, la profusion des marbres italiens; demain, avec des pilastres divisant la muraille, ce sera encore l'Italie, une Italie transposée par des Français au point de paraître française; aujourd'hui, grâce aux inventeurs du rocaille, aux suiveurs de Gillot et de Watteau, c'est autour des panneaux la montée, puis la descente d'une liane légère et souple, enfermant d'un trait ténu, à peine bourgeonnant, les accidents légers d'une fantaisie vivace, les bagatelles d'un rêve construit avec des bambous, les belles-de-jour, les œillets et les roses, des roses Louis XV; car il n'est pas douteux que chaque génération voit les fleurs ainsi que les femmes, à sa manière, se forme un idéal de bouquets comme de sourires et renouvelle les mots éternels par l'accent particulier qu'elle sait y mettre. De chaque côté de la glace les girandoles, la pendule et les flambeaux sur la cheminée, la pincette et les chenets dans le foyer, les chaises, les fauteuils, les bergères, les tabourets et les canapés disposés sur le

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tapis, les paravents, les tables, le secrétaire bonheurdu-jour, les médailliers, les bureaux, les meubles d'applique, les commodes en marqueterie blonde ou en vernis martin saupoudré d'un semis d'or sur un champ d'aventurine, bleu lapis ou vert perruche, les bronzes qui servaient de poignées aux tiroirs, renforçaient les encoignures, accentuaient la naissance ou l'attache des lignes, toutes ces choses appelées pa la demeure, situées par elle, s'attirant les unes les autres ou se dispersant en groupes sympathiques, rappelant le dessin général et pouvant s'en écarter, participant de l'harmonie sans y être astreintes, toutes ces choses, comme les boiseries des murs, décrivirent des courbes, arrondirent leurs angles, se firent accueillantes, hospitalières, complices d'attitudes aimables, favorables à la causerie ou à la confidence, sans cesser de commander jusque dans le repos une tenue courtoise, au point qu'un chacun pouvait s'endormir sur une bergère, mais ne point s'y vautrer.

Dans une comédie une femme dit en parlant d'un fauteuil « les commodités de la conversation », et l'on rit. Ceux qui rient n'ont jamais regardé un fauteuil Louis XIV ou LouisXV, sans quoi ils auraient senti ce qu'il y a de large et de digne, de mouvementé et de stable dans le galbe de ces sièges av^ançant leurs accotoirs. Rien qu'à observer cette sorte de geste tout à la fois engageant et réservé que semblent esquisser les meubles, on ressaisit dans la trame du passé des gestes presqu'abolis, le baise-main, la révérence, le jeu de l'éventail. L'imagination aidant, on entrevoit des hommes qui, non sans emphase, passent le tricorne sous le bras, approchent leurs lèvres du bout d'un doigt rose, des femmes qui plongent leur buste corseté, baleiné dans l'armature du panier, tandis que des mains elles paraissent étaler la robe de taffetas et déployer des guirlandes, d'autres qui chuchotent en inclinant la tête

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L'Hôtel Biron

derrière l'éventail... Et voici qu'on entend un opéra de Rameau, une comédie de Marivaux.

Pourtant sur les images du temps, la chambre à coucher tient une plus grande part que le salon. On dirait que les peintres comme les graveurs ont reculé devant l'expression de la solennité comme ceux d'aujourd'hui déclinent la représentation des cérémonies officielles. Pour un bal paré, pour un thé à l'anglaise chez le prince de Conti, pour un concert, que de gravures qui s'appellent ta Con.folnlion de L'abdence, le BilleL doux, Qu'en ait t'nbbé, te Coucher de ta mariée, te Déjeuner angtaij, te Lei'er, t' Innocence en danger, te Carquo'u épu'ué, te Soir, t'Ejjai du cornet, te Verrou, te Baiser à ta dérobée, te petit Jour, te Roman dangereux, ta Comparaison, Finissez, t' Amant fa\'orisé, où tout conspire en effet à favoriser l'amant et dont le décor est tout bonnement une chambre à dormir... ou à ne pas dormir. A

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elle aboutissent en effet tous les conciliabules. A elle conduisent les carosses qui décrivent dans la cour de l'hôtel une courbe savante, les mains qui signent un contrat, les soins des chambrières, l'empressement des marchandes à la toilette. Q,uand Moreau le Jeune dessine sa fameuse suite « le Costume physique et moral du xviii° siècle », il montre tour à tour l'habillement d'un homme de qualité, les précautions à prendre quand il pleut, la rencontre au bois de Boulogne, une loge à l'Opéra, mais aussi, comme il convient, un petit souper aux chandelles dans une salle à manger qui s'ouvre, à n'en pas douter, sur un boudoir. A l'extrémité de chaque avenue, à. la fin de chaque discours, les graveurs de l'époque aperçoivent un lit.

Comme aux appartements de réception, il y a des boiseries qui déjà créent dans cette chambre une intimité. La lumière, entrant par une grande fenêtre, va se poser de biais sur des objets mis là pour mettre en valeur la matière dont ils sont faits. Elle glisse doucement au long des moulures sculptées, fait fleurir le pollen léger qui recouvre un portrait au pastel, arrondit la nef d'une guitare oubliée dans un fauteuil, reluit contre la panse des cornets en porcelaine de la Chine qui, de chaque côté de la cheminée de marbre, équilibrent la pendule de bronze doré, allume dans les chenets du foyer des étincelles d'or, découvre dans la glace ce qui se passe sur un mur invisible et, fatiguée enfin de taquiner, de caresser, de donner des chiquenaudes, elle va se perdre dans l'ombre du baldaquin dont les rideaux retroussés avec ampleur s'ouvrent sur un lit en désordre, à dossiers rembourrés. Une jeune femme en déshabillé fouille de ses mains rageuses au fond des tiroirs d'une commode mordorée, et le galant, assis dans une bergère, un peu las, croisant l'une sur l'autre les jambes en culotte courte, considère attendri son buste penché et la jupe qui dans cette attitude

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se relève légèrement sur une cheville très fine. Je ne sais quelle atmosphère brûlante flotte parmi cette chambre. Est-ce l'amour qui allume cette flamme? estce le feu de bois qui, achevant de flamber dans la cheminée, projette en crépitant un peu de son ardeur? est-ce le damas jaune des rideaux qui fait de chaque rayon du jour un rayon de soleil? Toujours est-il que sur le paravent décoré par Gillot, le Chinois retrousse ses lèvres en un rictus presque gênant, et qu'au portrait rose et bleu, dessiné au pastel par Rosalba Carriera, un visage féminin laisse surprendre en ses yeux qui ont la couleur des étangs à l'automne la mémoire d'un désir.

J'imagine qu'au mois de mai, alors que fleurissaient les tulipes, il faisait bon ouvrir la fenêtre sur les jardins qui fuyaient en profondeur et semblaient n'avoir à tâche que de rejoindre leurs perspectives. Une jeune femme, pareille sans doute à celle que l'on voit dans le Carquois épiiiàé, venait s'accouder à la balustrade de fer forgé qui protégeait le balcon sur toute la largeur du pavillon central. Habillée d'une jupe courte en taffetas rose et d'une tunique bleu turquoise ouverte sur le décolleté, les manches relevées jusqu'à la saignée du coude, elle offrait ses bras, sa poitrine, son visage poupin, ses traits menus et fripons, son front poli, ses paupières encore lourdes, ses oreilles aux lobes délicats que dégageaient bien les cheveux tirés en arrière à l'air frais qui vivifiait sa chair nue. Un peu étourdie d'abord, elle reprenait conscience d'elle-même et du spectacle qui se livrait à ses yeux. De ce premier étage les lignes s'ordonnaient avec netteté. Elle apercevait le boulingrin qui, face à elle, allongeait finement ses deux parterres de broderies dans le cadre en biseau de ses

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talus ; de part et d'autre de ce dessin de verdure qui ne laissait aucun doute sur la dépendance de ceci par rapport à cela, des parterres à l'anglaise, des bosquets, des salles et des cabinets de verdure, flanqués euxmêmes en contre-bas, du côté du levant, d'un jardin potager, se reliaient, se fermaient, dénouant entre eux l'écharpe ininterrompue de leurs issues mystérieuses, suggérant la poursuite et la retraite des nymphes dans les bocages. Par-dessus les arbres en bordure du cours, le dôme bleu des Invalides soulevait et présentait au ciel léger sa lanterne d'or précieusement découpée et finement ajourée. Il y avait entre les êtres et les choses comme une conspiration de joie facile, tout s'accordait pour le bonheur de vivre sans anxiété métaphysique et la bonté naissait, j'en suis sûr, de cette absence d'angoisse.

Les jardins de propreté qui entouraient la maison sur trois faces, la séparant du monde extérieur sans l'isoler au point qu'on ne pût voir, au-dessus des frondaisons, le faîte des demeures voisines, maintenaient encore dans leurs dispositions la clarté d'un plan de Le Nôtre, avec moins de raideur ou de parade. En les regardant, on pouvait songer h. Versailles, de la même façon qu'un appartement privé peut vous suggérer un salon de palais. Bref on sentait partout, jusque dans la nature, une présence choisie. Des personnages se promenaient dans les allées. Entre eux et la jeune femme accoudée au balcon s'échangeaient des propos. La demeure leur apparaissait avec la même netteté que le jardin où ils se trouvaient pouvait lui apparaître à elle. Ainsi vue d'en bas, séparée d'eux par le talus du boulingrin, puis par lès dix marches qui gravissaient la terrasse, puis par les six autres marches qui de là gravissaient le perron, elle gagnait en élégance et rattrapait en élévation ce qu'elle dépensait en force un peu trapue.

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Au milieu des ailes étalées, le pavillon du centre se haussait sur un piédestal; les seize degrés qui franchissaient la pente semblaient conduire à lui comme à un temple; tout voulait le dégager, et les fenêtres doucement cintrées qui répétaient au premier étage l'ordonnance du rez-de-chaussée, et les mascarons, les coquilles sculptées avec frémissement à chacune des clefs de voûte, et le balcon de fer forgé soutenu par des consoles de pierre où l'ornement lui-même accusait la force du soutien, et le fronton en forme de triangle qui couronnait l'édifice d'une apothéose heureuse. Les uns disaient que là-haut, le sculpteur avait montré le Génie couronnant l'Hy menée, les autres qu'il représentait le triomphe de Flore. Il en était de ces bas-reliefs comme de ces écrits adroits qu'on voit naître en tout temps, dont le sens est assez général pour que chacun puisse y découvrir 4 ce qu'il désire secrètement en

Les Invalides

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son oœur et assez hermétique pour que la banalité même en paraisse profonde. A quoi bon préciser? Pourquoi ne pas leur laisser ce mystère dont ils bénéficient? L'Hyménée ou Flore, n'était-ce pas toujours une femme aux jambes nues, drapée dans une tunique aux plis nombreux, accoudée mollement au milieu des enfants qui pouvaient être également ses fils ou des amours ligués contre elle.

Q^uand les promeneurs, devisant le long des allées du jardin, apercevaient au fronton cette divinité à laquelle le sculpteur avait tâché de communiquer le frémissement de la vie et en même temps, accoudée au balcon, la jeune femme offrant sa chair au printemps parisien, ne pouvaient-ils supposer que la première était le symbole durable de la seconde, que la seconde était l'incarnation pour quelques années à peine de la première, l'image fugitive de l'idéal qu'ils s'efforçaient d'atteindre, du bonheur qu'ils tâchaient d'obtenir, l'âme de la riaison telle qu'ils l'aimaient.

C'est pour elle, pour cette femme qu'a été bâtie, un peu partout au dix-huitième siècle, la petite maison des champs, le retiro d'amour et, pour tout dire de l'ancien mot, la folie. La femme était capable de tout : faire écrire des vers, composer des musiques, chanter des rossignols, couper des costumes, ouvrer des bijoux, tisser des brocarts, battre les dadais; elle fit aimer la campagne. Les hommes qui se seraient mortellement ennuyés au-delà de la promenade des remparts, qui baillaient k la seule idée d'une retraite champêtre, pour qui être condamnés à \avre en province équivalait à l'exil, qui n'acceptaient de la nature que les arbres du Palais- Royal et les tulipes merveilleuses de l'hôtel Biron, ces hommes sentant leur main musclée dans la main fluette d'une femme se laissèrent conduire comme des moutons, des moutons enrubannés jusqu'à la campagne. Oh! pas très loin de Paris. Il fallait qu'on pût y revenir en moins d'une heure de cabriolet, qu'on aperçût à l'horizon la lanterne du dôme des Invahdes et qu'on respirât, par vent favorable, jusqu'au milieu des pelouses, l'air fade du Marais ou du faubourg Saint- Germain. On n'allait pas jusqu'aux laves de l'Auvergne, aux déserts granitiques de la Bretagne, aux glaci^'s

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des Alpes. Non. Tout le monde ne s'appelle pas Madame de Sévigné... Mais on allait, en esquissant la moue et en souriant de l'aventure, jusqu'au Moulin- Joli près d'Argenteuil, à RomainvLlle, à Saint-Ouen, à la Malmaison, à Marly. Le comte d'Artois, lui, ne dépassa point Bagatelle.

A même le bois de Boulogne, il se tailla un domaine et, non loin du terrain de Longchamps, ce prince qui aimait les courses, le jeu, les chevaux, les modes anglaises, les paris, fit celui de construire en quelques semaines une maison qui fût à l'image de ses goûts, et cette maison le lui rendit bien. Petite, mais commode, par^a sed apta, lit-on au-dessus de la porte. Tout un programme d'architecture... et d'existence.

Posée légèrement, elle a presque la fragilité de ces villas que l'on voit sur les pelouses des tableaux primitifs. Elle donne dès l'abord une impression de calme, de tranquillité. La modestie des formes révèle le désir de ne pas troubler avec une silhouette trop importante, trop mouvementée l'harmonie paisible du décor naturel. Placée à la lisière du bois, elle participe ensemble du mystère des futaies et de la clarté du plein air. Ce n'est qu'après avoir suivi les sentes profondes, s'être enténébré les yeux de nuances assourdies que l'on respire véritablement l'atmosphère de ce paysage d'Ile-de-France : prairies étalées jusqu'au rideau des peupliers qui révèlent la présence d'une rivière et, surgissant avec fermeté des vapeurs bleuâtres qui s'élèvent de la Seine, le contour arrondi du Mont- Valérien...

La douceur de ces lignes mesurées, de ces accidents heureux laisse au ciel que traverse lentement un nuage aux larges volutes toute sa majesté pacifique. Il faut avoir marché longtemps, quêté presque la fatigue avant d'abandonner notre esprit au charme de cette maison blanche, parmi les arbres, recueillant sur ses murs,

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Bagatelle.

même après le crépuscule, les dernières lueurs du jour défunt. Est-ce le fait des demeures qui se cachent au milieu des bois et en reflètent le mystère? ou préméditation de rarchitecte, obéissance au goût de son époque? L'un et Tautre sans doute; la folie, si elle obéit aux conseils que murmure la terre et garde la proportion qui sied à ime retraite, conserve dans son apparence une recherche de froideur et de bel air qui appartient bien au temps de Marie-Antoinette et annonce déjà les grâces sèches et gourmées de l'Empire. L'escalier qui mène au perron entre deux sphynx allongés, l'aspect monumental et réservé de l'entrée sous le balcon que soutiennent deux colonnes de marbre, peu de fenêtres ou, pour parler comme les architectes, moins de vides que de pleins, les assises horizontales des blocs, le toit comptant à peine avec son belvédère entouré de balustres, la régularité classique de ce dé de pierre, la sobriété de l'ornement, tout cela porte l'empreinte qui pèse sur les décors du dix-huitième siècle finissant, et indique que les Français d'alors s'efforçaient d'être gentiment Romains ou délicatement Grecs; et

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tout cela marque le grand seigneur qui s'amuse en désirant qu'on l'ignore ou que, si on le sait, on n'en bavarde pas grossièrement.

Ses intentions, elles se lisent à l'intérieur, elles se lisent sur le plan que l'on voit dans l'album de Krafft; elles apparaissent clairement, elles sautent aux yeux du moins prévenu. On ne soupçonnerait jamais qu'il y eût tant de galanterie dans l'énoncé d'une froide épure. Regardez au rez-de-chaussée la disposition pratique de ce grand vestibule qui s'ouvre sur la salle à manger avec vue sur la Seine, sur la salle de billard avec vue sur le bois, sur le grand salon qui monte de fond, couronné par une coupole, accompagné de deux boudoirs, avec vue sur le boulingrin; et traduisez les plaisirs de la table, du jeu, de la conversation. Regardez au premier étage ces quatre chambres à coucher, situées aux quatre angles de la demeure, séparées l'une de l'autre par un cabinet, pourvues chacune d'une salle de bains, d'un petit escalier; et traduisez silence, soupirs étouffés, baisers à la dérobée, enlèvements nocturnes...

Il semble que tout soit calculé dans le choix de l'emplacement, les alentours et la convenance de cet édifice en vue d'une progression savante à travers les sentiments de la jeune femme que l'on veut conquérir. La griser d'air pur, de senteurs arborescentes, l'étourdir dans le galop allongé d'un cob tirant comme une flèche sur les brancards, tout le long de l'avenue de Longchamps, et puis tout à coup retenir les rênes, ralentir l'allure de la bête... C'est là...

Rien n'indique l'entrée cependant; elle se dissimule sous les ombrages. Le chalet rustique du garde, en son aspect simple de chaumière abandonnée, n'annonce aucune splendeur. Serait-ce une méprise? Non. C'est une surprise, dans le goût du temps.

J'imagine ainsi le comte d'Artois conduisant lui-même, comme il aimait à le faire, et menant à Bagatelle une de

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ces beautés touchantes, une de ces beautés piquantes, vêtues à la mode de la Duthé, en un portrait de Danloux. Il engouffre avec adresse le phaéton entre les bornes du portail; il montre au passage, sans y attacher d'importance, comme des choses auxquelles on reviendra plus tard, les sites convenablement agrestes et sauvages, les déserts, la cellule du philosophe, la grotte de l'ermite, le campement, l'île des tombeaux, la pyramide et les autres épisodes d'un roman de nature combiné par un jardinier anglais; enfin, au détour d'une allée ombreuse, il désigne du fouet la maison claire, parmi les terrasses et les massifs de fleurs. Bagatelle!

Une fantaisie de repos ou de fatigue, un temple de joie, une retraite d'amour cachée dans la banlieue, où tout révèle le songe d'une femme, où tout s'efforce cependant de lui cacher ce quelle désire secrètement. Elle est venue en se disant : « Après tout, je ne risque rien ». Elle a accepté ce rendez-vous comme un défi, en répKquant qu'elle ne le redoutait pas. Il s'agit de la laisser dans la persuasion de sa vertu, de ne rien oser qu'à bon escient, d'être toujours en retard, jamais en avance sur ses souhaits intimes. Tandis qu'un officier s'empresse, tenant le cheval en bride, lui saute à terre légèrement, avec l'élégance souple d'un écuyer, la grâce molle de ses bottes et tend les bras à cette jeune femme pour l'aider à descendre. Q^u'elle est jolie, le visage animé par la course, les yeux brillant dans l'ombre du chapeau bergère, tandis que la bouche écarlate et le menton à fossettes sourient à la lumière ! Debout sur le cabriolet, en sa robe blanche lâchement nouée par un large ruban cerise, elle hésite, car le pas est difficile, refusant les bras qui s'offrent, n'acceptant que la main secourable, sans doute pour ne pas être en reste de légèreté, aussi pour observer d'un œil furtif le dépit de l'amoureux, aussi pour montrer la naissance de cette jambe adorable, enfermée dans un

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bas de soie rose à coins verts, qui émerge d'un menu soulier à talons hauts...

Comme il sait, lui, dissimuler son frémissement, mettre plus ou moins de hâte à franchir les étapes de l'amour, l'heure du berger ne sonne qu'après qu'il a savouré chacun des instants qui sont l'antichambre du bonheur. L'abandon suprême se réserve à ceux qui n'arrivent aux gestes essentiels qu'après un dialogue délicat et goûtent pleinement le charme subtil d'un serrement de mains, d'une paupière qui s'abaisse, d'une tête qui se penche. Il conserve donc en toutes choses la nonchalance et l'harmonie de sa demeure, il respecte les conseils qu'elle lui donne, comme elle obéit aux invites de la nature. lise borne à conduire cette beauté touchante, cette beauté piquante de pièce en pièce. Avec elle, il pénètre dans le salon si voluptueux qu'on y prend des idées de tendresse rien qu'en y entrant, puis dans les boudoirs que Hubert Robert a décorés; le repas dans la salle à manger, avec les fenêtres ouvertes sur le paysage mélancolique, les vins fins, le jeu, les gravures, leurs légendes auront vite fait de mettre l'innocence en danger. L'architecte, les artistes, l'échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le pâtissier seront les complices de sa défaite. Elle s'accomplira sûrement dans la chambre du prince, cette chambre qui simule, de par sa fantaisie, une tente avec un lit de fer à pointes de lances, un plafond à gros pKs retenus par des foudres de Mars, des bouchers, des panoplies et des symboles guerriers...

C'est au mois de juin qu'il faut revenir, chaque année, à Bagatelle. Alors, les journées sont longues, les crépuscules s'attardent et la folie reste claire, longtemps, au cœur du soir couleur d'améthyste. Çà et là dans le jardin qui s'efforce de ressembler à la nature et nous aide à la mieux comprendre, en caractérisant des effets qui d'habitude restent diffus, des buissons

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