‹ Paysages du NordChapitre 12 sur 15 · LA SUÈDE · texte numérisé non relu

LA SUÈDE

Vestro-Bothnie. — Lulea, un port maritime, le piano et la civilisation, maisons (le bois, le marché aux maisons. — La pêche, essai de réhabilitation. — Les pêcheurs suédois, finlandais et russes, caractères russes. — Orages et glaces du golfe, les poissons.

Descendus des sauvages montagnes de la Laponie, nous allons, sans perdre de vue les côtes du golfe de Bothnie, traverser rapidement la partie septentrionale de la Suède qui a reçu le nom de Vestro-Bothnie.

La première ville suédoise que je retrouve dans mes souvenirs après mon excursion vers le cap Nord, est le petit port maritime de Lulea.

Après bien des jours passés au milieu d’une nature gran-

diose, mais inféconde et désolée, après tant de haltes dans la hutte du Lapon ou dans le gammer du Finnois, je me retrouvais enfin dans une maison européenne, entouré de toutes les commodités de la vie, égayé par ces prairies d’un beau vert, par ces grands arbres touffus que j’apercevais de ma fenêtre. Un bon lit, un vrai lit, était dressé sur une des faces de ma chambre. Une toilette avec son miroir en ornait un des coins et j’y retrouvais le savon de Windsor et le vinaigre de Bully !

Près de la fenêtre, dans un angle, était un piano, un piano

l’Amérique espagnole et dans l’Australie. (Laissez-moi vous taire le nom de cet illustre, il n’a pas besoin de réclames et je n’ai aucune envie de lui en faire.)

Mais un piano, c’était presque la patrie. Comme je pardonnai en ce moment à cet instrument terrible toutes lessoulfrances qu’il m’avait causées naguère.

Aujourd’hui il y a des pianos partout. Le piano a cela de bon et de triste tout à la fois qu’il est à lui seul un orchestre, qu’il accompagne la romance ou la symphonie, qu’il traduit la ritournelle à la mode ou l’opéra nouveau. Son clavier est la musique elle-même, bonne ou mauvaise.

Le piano marque à mes yeux la limite extrême de la civilisation en Suède, comme le bouleau marque l’extrême limite de la végétation arborescente.

Lulea est une ville de bois, cela va sans dire, et n’en est pour cela ni moins gaie, ni moins plaisante à l’œil. La maison . de bois, c’est l’habitation nationale en Suède. C’est celle qui coûte à élever le moins de temps, le moins d’argent. Beaucoup de monuments publics sont en bois, excepté dans les grandes

Mlles, Stockholm, par exemple, et Christiania. La maison de bois brûle souvent, il est vrai; et, quand le feu prend, ce n’est pas une maison, ce sont des quartiers, ce sont des villes qui disparaissent. Mais :

L’accoutumance à tout nous rend tout familier.

Ce genre de construction m’a rappelé le marché aux maisons de Moscou. Dans une vaste place d’un des faubourgs de cette ville, sont étendues, par pièces, sur le sol, une foule de maisons de tous formats. L’acheteur en choisit une, du nombre de chambres qui lui convient, examine les bois, qui sont numérotés avec soin et, quelquefois, la fait emporter immédiatement, comme chez nous on fait emporter un meuble. Ces maisons de pacotille sont faites de troncs d’arbres grossièrement équarris, avec des tenons et des mortaises aux extrémités, en sorte qu’il n’y a plus qu’à assembler sur place.

J’ai retrouvé, il y a deux ans, un marché aux maisons à Londres, sur les bords de la Serpentine ; mais, là, les maisons étaient en fer, numérotées par pièces et toutes prêtes à être montées. Les acheteurs n’étaient pas de pauvres paysans dont le luxe ne peut s’élever au plâtre ou à la brique : c’étaient des spéculateurs partant pour les diggings , de futurs colons de l’Australie ou de la Californie. Pourquoi la Suède, si riche en granit et en fer, s’obstinerait-elle à construire éternellement des maisons de bois qui flambent comme des allumettes, lorsque le granit et le fer lui fourniraient des maisons solides et incombustibles? On ne verrait pas une ville disparaître en quelques heures , et le développement donné à l’industrie du fer n’aurait que d’heureuses conséquences pour le progrès

général. Dis-moi ce que tu consommes de fer, et je te dirai qui tu es !

Mais Lulea n’en est pas encore à la brique, encore moins au fer. Son petit port n'en est pas moins actif, encombré de barques de toutes formes. C’est surtout la barque de pêche qui domine, car Lulea est un centre important de pêche dans le golfe. Hailuoto, c’est le nom finnois de l’île de Carlo, est placée en face de Lulea, et ces parages, libres de skaers ou d’écueils, sont semés de bas-fonds et de bancs de sable où le poisson abonde.

Étudions un peu cette industrie mal connue de la pèche dans la Baltique. Nous trouverons, chemin faisant, des types curieux et des renseignements qui ne sont pas sans importance.

Et d’abord je ne puis m’empêcher de faire le procès au béotisme civilisé, lorsque je pense aux ridicules préjugés accrédités à l’égard de la pêche. La chasse n’est qu’un amusement, la pêche est un art tout à la fois et une industrie de premier ordre.

Je suis pêcheur, et je l’avoue sans honte, cette occupation s’alliant presque toujours, selon moi, avec des goûts paisibles et des habitudes contemplatives qui indiquent une certaine innocence de nature. C’est même là, sans doute, la cause qui a imprimé au pêcheur à la ligne cet injuste cachet de naïveté qu’on se plaît à lui reconnaître. Malgré le préjugé, je maintiens que, pour qu’un homme puisse passer des journées entières, seul, au bord d’une rivière, en face de la nature silencieuse, il faut que son cœur soit pur et son âme remplie. L’homme qui ne sait pas être seul avec lui-même a ses raisons

pour chercher le bruit et l’agitation. Un pécheur ne sera jamais un homme dangereux.

Savez-vous qu’il faut être intrépide et intelligent pour vivre de la pêche? L’agriculteur tourne incessamment dans le même cercle d’occupations et d’idées : l’esprit de ressource est le propre du pêcheur. Toujours en mouvement, toujours en lutte avec la nature, il faut qu’il soit à la fois excellent marin, chasseur ingénieux, tisserand, menuisier; il faut qu’il sache ouvrir, nettoyer, saler, fumer, encaquer le poisson. 11 est encore pilote au besoin, et c’est par lui que se font presque tous les échanges des produits entre les habitants des côtes.

Ici, chaque race se rencontre sur les flots du golfe avec son caractère spécial, avec les ressources propres à sa nature.

Hommes intrépides, nés sur les bords de la mer et vivant de la mer, les pêcheurs suédois et finlandais jouent avec la vague comme le Gaucho avec les vastes solitudes de la Pampa. A celui-ci le cheval, à celui-là le bateau. Homme et monture ne font qu’un, pour ainsi dire, et s’accordent dans une foule d’harmonies secrètes. Pas un golfe, pas une anse, pas un repli du rivage natal dont il ne connaisse les passes, les bancs, les écueils. D’une sobriété incroyable, le pêcheur se contentera au besoin d’un dur morceau de galette de seigle et d’un poisson salé. C’est bien là le descendant de ces indomptables Vikings, de ces maîtres de la mer qui parcouraient en dominateurs les rivages de l’Europe, et remontaient les fleuves dans leurs bateaux de cuir et d’osier sur lesquels ils avaient affronté la tempête.

Les pêcheurs russes sont, eux aussi, d’une sobriété inouïe pour un pareil climat. Venus, pour la plupart, des rivages

d’Esthonie ou de l’ancienne Ingrie, n’ayant que fort peu de rapports avec la civilisation des villes, ils ont à peu près conservé les habitudes des Russes d’autrefois. Leur déjeuner se compose le plus souvent d’une galette sèche et de quelques gousses d’ail : à bord, ils boivent de l’eau mêlée d’un peu d’hydromel ; à terre, le thé ou spilin, mélange de thé ou d’hydromel. Ils dînent de poisson frais, sec ou mariné. La viande leur est presque inconnue.

Ce n’est qu’aux grands jours de fête que, s’ils sont à terre, ils boivent avec excès de l’eau-de-vie de grain et le qwass, sorte de bière d’orge, de seigle et de gruau. Leur hydromel n’est guère composé que de sève de bouleau fermentée : c’est cette liqueur qui, préparée d’une autre façon, reçoit le nom pompeux et trompeur de vin de Champagne.

Est-ce bien là l’idée qu’on se fait généralement des Russes? .\on, sans doute. Mais remarquez l’influence de la responsabilité et d’une industrie moralisatrice.

Si le paysan russe n’a pas les qualités sincères et la loyale nature du paysan finlandais , peut-être ses vices sont-ils plutôt l’effet de sa condition sociale (pie de son tempérament. Il esl sympathique, cordial et, ne souriez pas trop de ce détail, il a /’ eau-de- vie tendre. Le mougik et l’artisan moscovites s’éprennent d’une véritable passion pour le premier venu, lorsqu’ils ont trop fêté le vodka (eau-de-vie de froment). Est-ce là l’indice d’un mauvais naturel? Ils sont, il est vrai, buveurs, paresseux, insouciants, mais au demeurant meilleurs qu’on ne pense, bons, patients, aimant leur isba (cabane), leur famille, fidèles au tsar et à Dieu.

C’est à Erilof, qui les connaissait si bien, qu’il faut de-

mander les naïves peintures de la population déshéritée en Russie. Le mougik est dessiné de main de maître dans ses fables charmantes : quelquefois même, c’est au Russe de bon lieu qu’il s’attaque, et il nous montre la nature moscovite sous les déguisements brillants empruntés à la civilisation occidentale.

Voici, par exemple, le Russe hâbleur, le Gascon du Nord.

Un noble, revenu depuis peu des pays lointains, se promène avec un vieil ami, hôte fidèle delà patrie russe. 11 lui parle avec enthousiasme des contrées parcourues, des choses admirables qu’il a vues dans ses voyages et il brode un peu la vérité. C’est un de ces Russes qui se plaisent à vanter systématiquement l’étranger aux dépens de la terre natale. Il maltraite fort la pauvre et sauvage Russie, avec son climat variable, ses glaces et ses neiges, son soleil dévorant; dans les pays qu’il a visités, le climat est toujours doux et tempéré, on n’y connaît pas les ombres de la nuit, le froid ou les tempêtes, et chaque jour de l’année est un jour de juin. On n’y sème point, on n’y plante point, et pourtant tout y fleurit, tout y mûrit à souhait. A Rome, par exemple, il a vu un concombre... mais quel concombre! le croirait-on? en vérité ce concombre était grand comme une montagne!

L’ami, cependant , écoute ces beaux récits sans s’étonner. — Quelle merveille, dit-il ! En vérité, le monde est rempli de merveilles. On les touche souvent sans les voir. Et tenez, nous-mêmes, en ce moment, nous approchons d’une chose qui, nulle part, j’en suis certain, n’a sa pareille. Voyez ce pont jeté sur cette rivière que nous traverserons (oui à l’heure. — Eh bien? — Eh bien ! ce pont a une vertu singu-

lière : pas un menteur ne saurait y passer sans qu’il s’entr’ouvre aussitôt sous ses pieds. — Ah! et la rivière? — Est des plus profondes. Ce pont, vous le voyez, vaut bien votre concombre romain, aussi grand qu’une montagne. — Ai-je dit une montagne? En tout cas, il est bien gros comme une maison. — N’importe, mon pont aux menteurs n’en est pas moins aussi une merveille. Cette année, tout le monde le sait, il s’est entr’ouvert sous les pas de deux journalistes et d’un tailleur. Cependant, si votre concombre est grand comme une maison, il ne laisse pas que d’être encore une assez piquante curiosité. — Bah ! pas autant qu’on le pourrait croire. Voyezvous, pour dire les choses comme elles sont, ces maisons de là-bas sont loin d’être grandes comme les nôtres ; vraies bicoques, mon cher, et où deux personnes auraient peine à entrer, encore ne sauraient-elles s’y tenir debout. — Allons, allons, un concombre dans lequel pourraient entrer deux personnes est encore un bien étonnant légume... Cependant mon pont le vaut bien, car un menteur n’y peut faire dix pas sans le voir manquer sous lui. — Ecoutez, au lieu de prendre par ce pont, ne pourrions-nous pas suivre les bords de la rivière?

Et voilà la gaîté russe, un peu narquoise dans sa naïveté.

On le fit pour cuire vos choux. Le hâbleur de notre La Fontaine est un Gascon d’Italie ou de Provence: celui de Krilof est un Gascon de Moscou,- naïf au fond et crédule.

Vous avez vu le menteur, voici venir l’imprévoyant. Insouciant comme un Slave, Trichka s’est aperçu un jour que son caftan était percé aux coudes. Faut-il tant y penser? Il prend les ciseaux et l’aiguille, coupe un bout de ses manches

et rapièce ses coudes, cl voilà un caftan tout neuf. Oui, mais Trichkaa les bras un peu découverts. Bail ! pourquoi se mettre en souci pour si peu? Tout le monde, cependant, commence à se moquer de lui. Alors Triclika : « Je ne suis pourtant pas un dourak (imbécile). Je trouverai bien moyen de remédier à ceci, et j’allongerai mes manches. » lise met donc à la besogne; il coupe la jupe de son caftan, en rallonge ses manches, et le voilà content, bien que son caftan ressemble fort à une camisole.

Ce caftan de Triclika , c’est un proverbe en Russie. Nous l’avons rencontré plus d’une fois , ce caftan, dans les salons et sur les grandes roules de France et d’Italie. Les pièces du caflan de Triclika, ce sont les hypothèques qui grèvent la terre, ce sont les coupons de la banque de crédit. Pour répandre sur sa route la pluie de roubles qui tombe de ses mains, Triclika le grand seigneur a taillé en plein drap dans la vieille jupe de ses pères, il a raccourci son patrimoine. Il joue un rôle brillant pendant deux ou trois hivers, et bientôt, de sa fortune obérée par les emprunts , il n’aura plus que les manches.

Comment allier cette insouciance prodigue à l’instinct mercantile, à l’esprit de ruse et de calcul? Et cependant, c’est encore là un des traits dist inctifs du caractère russe. V Ours et les Chasseurs a sa traduction slave, traduction fort originale. Un ours surprend deux paysans dans un bois; l’un d’eux est terrassé par le monstre; l’autre, armé de sa hache, assène un coup heureux sur la bête, et le compagnon sauvé se relève. Il regarde l’ours abattu. Croyez-vous qu’il va remercier celui qui l’a sauvé? — Maladroit, dit-il, regarde quelle belle fourrure tu as gâtée !

Le secret de ces contrastes est dans la condition présente du peuple russe. Ses bonnes qualités se tournent trop souvent en vices et cela , parce qu’il est irresponsable. Libre de luimême, et plus sûr de fonder son avenir sur le travail , son imprévoyance se changerait en sage économie. L’esprit de ruse, né de la faiblesse, deviendrait l’esprit de ressource, compagnon ordinaire de l’audace et de l’esprit d’entreprise.

Voyez l’Irlandais, dans son île natale, engourdi par la misère, abruti par l’irresponsabilité ; est-ce bien le même homme que le hardi colon de l’Amérique? C’est que celui-là est un enfant, tandis que celui-ci est un homme; c’est que celui-là est en tutelle, tandis que celui-ci s’appartient.

C’est pour cela que le pêcheur russe est supérieur au paysan russe en intelligence, en activité, en moralité. Voilà les races qui se rencontrent en présence dans le golfe de Bothnie. Voyons maintenant le théâtre et l’objet de leurs utiles entreprises. Le théâtre est grandiose et terrible.

Il se passe là, depuis bien des siècles, sous l’œil de Dieu, entre la terre et l’eau , des luttes effroyables, obstinées, des scènes de violences dans lesquelles le vieux et dur squelette de la terre est toujours vaincu par son souple et puissant ennemi. Le rocher, battu par les flots, se laisse ravir à chaque heure quelque chose de sa substance ; le flot patient l’entaille, le creuse, le dissout, le divise.

Dans cet endroit où, comme au fond d’un sac, vont se rendre les brises sauvages qui courent sur la Baltique, le flot acquiert une force de destruction inouïe. Toute cette côte est dessinée par les mille déchirements produits dans la masse des rochers par l’action des vagues. Jadis, tout cela ne for-

niai! qu un tout solide; maintenant, il n’y a plus que mille ruines dentelées, rongées à la base et dont la déperdition incessante accroît a chaque heure le sable emporté par h tempête.

Mais la nature ne détruit que pour reconstruire. Les délais qu’elle arrache d’un coté, elle les accumule de l’autre en terres nouvelles. Ainsi la figure mobile des continents varie avec les siècles, jeu éternel qui a sans doute sa raison providentielle et dont le but est peut-être de déplacer l’activité humaine et de lui faire parcourir tous les degrés de l’échelle terrestre.

hn attendant que la main du temps ait transformé le golfe de Bothnie comme la Baltique elle-même, le pêcheur alfronte ses colères sans consulter l’ordre des saisons. La frêle barque ne se retire devant le Ilot que lorsque le flot se solidifie sous 1 âpre vent envoyé des profondeurs du pôle. 11 n’est pas rare de voir ces embarcations audacieuses saisies tout à coup par les glaces et retenues prisonnières jusqu’au jour où la débâcle les emportera par fragments sous l’étreinte de ses ruines.

J’ai vu, en pareil cas, pratiquer les mêmes expédients dans les deux hémisphères, et deux races, douées des mêmes qualités sérieuses, déployer, pour un même résultat, les mêmes ressources, le même esprit d’association.

En France, si un navire était pris par les glaces dans quelqu’un de nos ports de l’Océan, j’offre de parier cent contre un que des milliers de badauds se rassembleraient sur la jetée et s’intéresseraient vivement , mais sans ôter leurs mains de leurs poches, aux efforts de cinq ou six matelots cassant la glace. En Suède et en Amérique, il n’en va pas ainsi. Une dif-

Acuité particulière est affaire de famille; l’esprit d’association s’en mêle, et le secours mutuel est bien vite organisé. Des centaines d’hommes se placent sur deux longues files, enfermant entre eux une longue allée de glace dont la largeur représente celle du vaisseau. Puis ils coupent, ils travaillent devant eux, en longueur, la masse glacée, la brisent transversalement, en détachent un morceau et le remplacent par une planche sur laquelle ils font glisser le morceau sous la surface gelée. L’opération se répète jusqu’à ce que le passage soit libre, et pendant ce temps, le navire s’avance. J’en ai vu faire ainsi un kilomètre en deux heures dans deux pieds de glace.

C’est ainsi qu’en 1808, les vaisseaux anglais pris dans les glaces à Gothenbourg purent regagner la haute mer.

Les habitants de ces eaux, contre qui se réunissent tant d’efforts et dont la conquête est si précieuse dans ces climats, sont généralement classés parmi les plus délicats que l’on connaisse.

Le pêcheur du golfe de Bothnie pêchait autrefois d’énormes quantités de harengs ; ce poisson y a presque disparu, et il faut descendre jusqu’aux Alaml pour trouver aujourd’hui le stromming , petit hareng que les Suédois s’obstinent à trouver délicat, et que je mets bien au-dessous du gros hareng de Hollande.

En revanche, la sardine, cette sœur cadette du hareng, abonde dans ces parages. J’ai, un jour, acheté à l’avance, pour une valeur qui représente soixante-quinze centimes de France, le coup de lilet de deux pêcheurs finlandais, dans la barque desquels je faisais une excursion. Le coup rapporta

près de deux mille de ces belles sardines qui reviendraient, à Paris, au moins à cinq centimes la pièce.

Mais c’est là le fretin du pêcheur; ses etïorts s’adressent à plus riches proies. C’est, par exemple, le lok ou saumon (satmo criox). Ce beau poisson remonte, par bataillons serrés, tous les cours d’eau torrentueux qui se jettent dans le golfe de Bothnie, l’Uléo, le Kemi, le Kumo, le Vuoksa, le Kymmené, l’Jio, le Tornea. Il se glisse dans tous les lacs par les affluents des rivières.

A ce maître des eaux , il faut ajouter l’esturgeon ; lesomm, sorte de silure ( silurus glanis), qui atteint des dimensions énormes et qui pèse quelquefois jusqu’à trois cents livres ; puis, les poissons plus humbles, excellents toutefois, le forel, truite de grande taille, le brochet, le gardon ( plotvas ), Yokoun (c’est notre perche gardonnière), le souclak ou sandat, sorte de perche très commune aussi dans la Néva, la morue, la lotte et l’inévitable anguille.

Les rivières et les lacs de Finlande donnaient autrefois des huîtres perlières à perles d’orient médiocres, mais on n’en trouve plus aujourd’hui. De même aussi, les eaux des deux golfes ont vu disparaître les grands cétacés, les veaux marins, qu’y poursuivait la lance du Viking. Un jour, pourtant, dans les eaux d’Hangoudd, j’ai vu passer, à l’horizon, quelques représentants de ces races, refoulées dans les glaces des pôles.

La mer était unie, lourde et comme huileuse ; de petits souffleurs, réunis en bandes , se jouaient à sa surface, et de leurs évents jaillissaient des colonnes d’eau qu’irisait gaîment le soleil du matin. La masse immense des eaux, où mon œil ne découvrait au loin que quelques voiles blanchis-

sautes, recevait de ces ébats une vie que ne lui donnait pas la faible haleine du vent du sud.

Quelquefois, le filet du Suédois ou du Finlandais se charge de proies inattendues. On a vu, dans la Baltique, d’énormes carpes vomies par les eaux de quelque grand fleuve allemand, et jusqu’à des sterlets du Volga.

Le sterlet est un poisson à chair ferme, d’un bouquet exquis , et qui ne peut vivre que dans les eaux du Volga. Du temps de la grande Catherine, le luxe de la table était déjà poussé à un si haut point par les gourmands de Saint- Pétersbourg, que quelques boyards avaient fait construire à grands frais des viviers, toujours remplis d’eau du Volga, où nageaient des sterlets attendant qu’un caprice du maître les fît transporter du vivier dans les cuisines. Un jour, c’était dans l’intervalle de deux guerres avec la Suède, un débordement de la Néva envahit les parcs seigneuriaux, dans le voisinage de Péterhof, et des milliers de sterlets, échappés de leur prison, dépaysés dans une eau inhospitalière, se laissèrent entraîner par les courants jusqu’à Waleholm, aux environs de Stockholm. Péchés par les Suédois, les fugitifs furent considérés comme le présage d’une invasion prochaine des Busses, et le présage ne tarda pas à se réaliser.

Dans les parages septentrionaux du golfe de Bothnie, l’aigle est un concurrent redouté du pêcheur : il effraie, il décime le poisson dans ses courses à fleur d’eau. 11 tombe comme une pierre sur le banc qui s’avance, le perce du bec, emporte une victime et disperse le reste.

A coté de l’aigle pêcheur, il y a aussi l’aigle chasseur, et

celui-là, dont la taille est gigantesque, s’attaque même au gros bétail, et fait périr jusqu’à des bœufs.

On m’a raconté la ruse singulière qu’ils emploient pour vaincre ce lourd et puissant animal. L’aigle plonge de quelques pouces dans la vague, en sort mouillé et se roule dans le sable fin du rivage. Ainsi couvert de gravier, il s’élève, plane au-dessus de sa victime, et, du fouet de ses ailes, l’aveugle en lui lançant dans les yeux les petits cailloux qui le recouvrent. Aveuglé, fou, effaré, poursuivi par le choc de ces ailes puissantes, le crâne labouré par l’éperon d’acier, par le bec recourbé du tyran des airs, le pauvre bœuf court au hasard, regimbe, s’épuise, et finit par tomber haletant ou par se précipiter du haut des rochers, et l'aigle le déchire.

J’ai esquissé, à l’occasion de Lulea, la vie aventureuse du pêcheur et les scènes grandioses de la mer. La vie intime et bourgeoise de ce petit port de mer est loin de participer à ces émotions, à cette activité fiévreuse, à ces luttes de l’homme contre la nature.

La plupart des villes maritimes en Suède participent à la fois des deux physionomies suédoise et hollandaise. Le Hollandais et le Ilanséatc, son congénère, y ont laissé la trace de leur long séjour. On y reconnaît le flegme calculateur, l’esprit mercantile, l’activité froide du vieux Batave, mêlés aux qualités plus expansives et plus sociables de la race suédoise.

Ce mélange a déteint sur la vie privée des places commerçantes. Elle est pleine de délicatesses intimes, de luxe de foyer, mais elle est un peu égoïste et solitaire. Le mari, très souvent absent, s’occupe d’affaires; la femme vit à la maison avec ses enfants, dans une sorte de gynécée coquet dont les

recherches rappellent celles des intérieurs à Amsterdam ou à Hambourg. Mais la femme n’est pas ici un élément de sociabilité, elle manque aux réunions., où la spéculation fait tous les frais des entretiens. De là une vie monotone, froide, sans mouvement et sans intelligence.

Angermanie, Medelpadie, Helsingie. — Chevaux et postillon microscopiques. — Angersio, magasins de planches, lettres de change endossées à la craie, scierie et fonderie, cataractes, un lac. — Un lit de Procuste, joli paysage. — Un rocher, nuit dans les bois, les loups, le ménétrier de Mutzig. — Pêcherie de saumon, la pèche au feu, cascatelles. — Bolnas, le paket-vagnen.

De Lulea j’ai gagné Umea et Angersio, qui donne son nom à la province d’ Angermanie. Cette fois, c’est en char de poste que j’ai fait le voyage. Les chevaux sont petits, mais pleins de feu : le postillon suédois n’est guère plus grand que ses chevaux. C’est une miniature d’attelage.

Rien de plus amusant que de voir ce petit bonhomme, haut comme une botte, se démener autour de ses deux petits bidets à long poil clair, qui semblent beaucoup plus disposés à faire

une bonne partie qu’à remplir consciencieusement leur métier de chevaux de poste. Évidemment, ils ne prennent pas au sérieux le gamin qui les attèle. Cependant le couple lilliputien est dans les brancards et, après force ruades inoffensives, le voilà qui part et roule sur le granit avec une vitesse inquiétante. Tout à l’heure, j’avais peur qu’ils ne partissent pas du tout ; maintenant, je crains qu’ils ne partent un peu trop. Mais mon bambin paraît sûr de son fait : il s’enivre de la vitesse, il fait claquer son long fouet, et les deux poneys répondent à ces avances par des bonds joyeux qui me rassurent sur leur caractère.

A Angersio, où je m’arrête une demi-journée pour laisser passer la grande chaleur du jour, j’ai trouvé de charmants aspects maritimes.

Suis-je ici dans le Nord? Je ne le crois vraiment qu’avec peine. Le soleil étincelle sur la surface de mille petits lacs, où des bacs nombreux sèment le mouvement et la vie. Chaque fjord est sillonné de bateaux qui volent à la rame vers un point commun : on me dit que c’est la pêche du maquereau qui commence. La .chaleur est accablante. Sur le coteau, où j’écris ces lignes, on domine une longue vallée cernée de collines vertes et, dans le lointain, la mer bleue.

Ici, ce n’était plus la pêche, mais le commerce de bois qui vivifiait le port.

De hautes piles de planches s’étageaient près du port et formaient des rues nombreuses dans lesquelles circulaient à la hâte les conducteurs qui venaient de les apporter. Je remarquai avec étonnement le soin que prenaient ces hommes à éviter,, dans leur course rapide, les angles de ces rues im-

provisées ou l’approche d’un autre homme. On eût dit ces fous qui se croient de verre et qui craignent toujours de se briser. Je demandai la raison de ces précautions minutieuses et on me la donna aussitôt.

Chacun de ces hommes portait, inscrits sur le dos de sa veste avec de la craie, une lettre et un chiffre. Cette lettre et ce chiffre avaient été apposés par l’inspecteur préposé aux déchargements, et il s’agissait pour le porteur d’arriver sans encombre à l’échoppe d’un payeur qui, sur le vu de cette singulière lettre de change, leur délivrait le montant indiqué de la valeur en planches. Laisser s’effacer les marques, c'était perdre le titre de créance, et la brosse du payeur donnait quittance.

J’ai eu la curiosité de visiter les scieries nombreuses que fait jouer une rivière à un quart de lieue de la ville. Le cours d’eau se précipitait, écumant, à travers les rochers de quartz et de gneiss, retombant de tout son poids en blanches cataractes sur les roues d’une fonderie de fer et, plus loin, sur celles d’une scierie de planches.

A l’horizon, la terre noire qui recélait le précieux minerai et les sapins bleuâtres qui fournissaient ces planches gigantesques.

Le fer et les planches, les deux richesses de la Suède.

La fonderie était établie dans un site très pittoresque, bien que ce fût un de ces paysages bornés que les Anglais appellent des secluded spots.

Une vallée profondément encaissée, arrosée par une rivière aux eaux noires courant sur une terre rougeâtre, monte, par des pentes douces, jusqu’à deux lignes de sapins noirs qui terminent la perspective.

Sur les bords de la rivière, une grande construction en briques noirâtres laisse échapper, de plusieurs larges tuyaux, des panaches de fumée capricieusement agités par un vent léger. Autour du bâtiment principal se détachent, sur le fond noir, une vingtaine de cabanes de bois peintes en rouge.

Tout ce tableau, un peu petit, mais assez sauvage, a un caractère de douceur triste qui inspire à l’âme une mélancolie pleine de charmes. Les seuls bruits de la forge et d’une cascade lointaine rappellent à la pensée la vie de l’homme et la vie de la nature.

VElf, qui donne la vie à ces établissements industriels, formait, à quelque distance de là, des cataractes et des rapides. Un ouvrier de la fonderie se mit à ma disposition pour m’y conduire.

J’étais encore à plus de deux kilomètres de la cataracte, et déjà j’apercevais une fumée bleuâtre qui n’était autre chose que la poussière des eaux brisées dans leur chute. Cette colonne de fumée humide, irisée par un pâle soleil, dessinait de temps à autre, dans le ciel d’un bleu froid, une sorte de fantome d’arc-en-ciel.

Parvenu à un endroit qu’on nomme le Pas d'eau , je me trouvai tout à coup en face de la chute et, par un singulier effet d’acoustique, produit sans doute par la disposition des montagnes en entonnoir, je perçus à la fois le bruit effroyable des eaux et la cataracte elle-même. C’était un véritable rugissement que le fracas de celte colonne d’eau d’un vert clair, se précipitant dans un gouffre étroit et profond, où elle se couvrait d’un immense flocon de blanche écume et se brisait, se tordait pour ainsi dire dans d’horribles

convulsions.

sibles.

J’étais pénétré, enveloppé

de vapeurs invi-

Ges cataractes, ces rapides n’arrêtent pas le batelier suédois. Il y a, sur ces rivières, un certain nombre de bateliers expérimentés, pilotes des rapides, qui se font un jeu de descendre dans ces abîmes, et non pas seulement dans une barque légère, mais bien en portant des planches ou du minerai.

Lorsque le bateau arrive au rapide, attiré par la chute, le pilote est à l’arrière, tenant le gouvernail dans sa main puissante. Les rameurs sont à l’avant, l’œil tourné, ou plutôt rivé sur le pilote, s’inquiétant peu du bruit effroyable des vagues qui se brisent derrière eux, mais attentifs au moindre signe du conducteur. Celui-ci glisse à travers les pointes de rochers qui sortent de tous côtés du milieu de l’écume ; quelquefois, d’un coup de barre vigoureux, il enlève la barque cl la jette dans une direction nouvelle : puis, en quelques secondes, le bateau a filé comme un saumon et se balance mollement dans une eau paisible. Le rapide est passé.

Mais que d’habitude, que de sang-froid cet homme n’a-t-il pas à déployer ! Et aussi que de force physique ! car, je vous l’ai dit, ce ne sont pas des nacelles de plaisir qui traversent les rapides, ce sont de grands bateaux plats, dont le gouvernail est énorme et dont les bordages sont épais. Beurre, poisson sec, cuir, goudron, et surtout bois et planches; voilà les cargaisons de ces bateaux.

Si la cataracte est trop haute, si les écueils sont trop nombreux, il faut, pour décharger, tirer le bateau à terre, le pousser sur des rouleaux et le remettre à l’eau à quelques

dizaines de mètres plus loin. C’est souvent l’œuvre de vingtquatre heures.

A ces scènes grandioses et terribles succèdent presque toujours, en Suède, des tableaux qui contrastent par leur calme douceur. La cataracte écumante, les dangereux rapides se perdent dans la paisible conque d’un lac fleuri. C’est ainsi que je trouvai, tout à coup, près des rapides d’Angersio, une fraîche coupe d’eau limpide, aux bords verdoyants, garnis de bouquets d’aulnes et de bouleaux.

C’est ici que j’ai bien compris la poésie particulière qui s’attache à ces cadres limpides et calmes, à ces paysages un peu courts, un peu encaissés, mais qui limitent la pensée à des impressions uniformes et doucement mélancoliques. L’Angleterre a eu sa poésie des lacs et son école de lakistes. Lisez Wordsworth, et visitez les lacs d’Ecosse, et vous aurez compris bien vite ce que cette nature charmante, mais sans espace, a dû avoir d’influence sur la poésie élégante et maniérée des poètes lauréats.

Visitez les lacs de Suisse, et il vous sera facile de retrouver, dans leurs cadres élargis, les rêveries vagues et abondantes de l’âme blessée d’Obermann.

Mais cette littérature des lacs a toujours le désavantage d’être la littérature de l’isolement, de l’égoïsme. Ce sont de douces heures que ces heures solitaires passées sous l’ombrage des grands arbres verts, au flanc d’une colline qui se mire dans un lac tranquille; mais l’amour de soi, qui naît de la rêverie solitaire, a le grand défaut de ne pouvoir se nourrir toujours de soi-même. 11 n’v a rien de bien sain pour la pensée dans ces tête-à-tête prolongés avec les sentiers déserts, les co-

teaux ombreux et les nappes d'eau paisibles. Le bruit du monde, la grande route tumultueuse, le port actif et bruyant valent mieux pour qui n’abdique pas la vie réelle. Les âmes souffrantes et meurtries se cicatrisent bien vile par les salutaires travaux de la journée bien remplie.

Je ne veux pas dire, toutefois, (pie l’excessif soit démise dans le paysage ou dans la vie réelle. Rien de trop, ni en grand ni en petit. Si je condamne le paysage par trop modéré, avec ses petites flaques d’eau, avec ses arbres peignés et ses collages proprets, je ne prône pas les forêts sombres aux inextricables feuilles, où se cache la bête féroce accroupie, ni le marais malsain dont les jungles recèlent l’alligator et le boa. Si Broek me déplaît avec son pavé de faïence, ses rues balayées et frottées, ses portes incrustées, son opulence froide et paresseuse, je n’ai aucun goût pour la ville boueuse, bruyante, infecte, où la fumée des usines voile le soleil, où l’imperceptible neige de charbon s’attaque à tous les objets, où les métiers bruissent, où la machine palpite, où la locomotive siffle à chaque pas.

De même aussi, ces montagnes de Suède ont leurs beautés, mais, à tout prendre, c’est ici le pays du froid, comme le désert d’Afrique est le pays de la soif, et s’il fait bon y passer, je ne voudrais pas y vivre.

Je monte dans un char de poste, et je prends la route de Berg en Médelpadie.

Les chevaux, malgré leur petite taille, sont excellents sans doute, mais je n’en saurais dire autant des postillons. Chose étrange! le Suédois et le Norvégien sont toujours en char; ils font, dans leur petit véhicule, la moindre course entre deux

villages, et il n’est pas rare de rencontrer des paysans en char menant paître leurs moutons; et cependant, ils sont presque toujours mauvais cochers. Ils surmènent le cheval aux montées, ils l’abandonnent aux descentes; ils conduisent en casse-cou, en désespérés, s’inquiétant peu de heurtera briser les ressorls les plus solides. 11 me fallait souvent m’attacher des deux bras à la planchette qui me supportait, et après quelques heures de course vertigineuse, le tremblement imprimé à tout mon corps et rébranlement des muscles me procuraient une solide courbature.

Nous nous arrêtons, pour la couchée, dans une auberge, à la lisière d’un bois. Mauvais lit, mauvais souper.

Le lit qu’on trouve le plus communément en Suède n’est autre chose qu’un canapé, lit de Procuste trop souvent, pour un homme dont la taille dépasse la moyenne. On ne paraît pas avoir prévu, en Suède, qu’un voyageur pût y avoir cinq pieds six pouces. Quant à la largeur de cette couchette, elle dépasse rarement deux pieds et demi, et sa hauteur de terre n’est guère que d’un pied.

Voilà le lit suédois, non pas seulement dans les auberges , mais encore dans beaucoup de maisons bourgeoises. Le jour, c’est un meuble assez laid ; le soir, cela se transforme en détestable couchette.

Si quelque chose peut me consoler d’une mauvaise nuit, c’est le tableau délicieux qui m’attend à mon réveil. Une nappe d’eau, colorée en rose par les premiers feux du soleil, et pour repoussoir, une colline couronnée de noirs sapins, voilà ce que j’aperçois de la fenêtre de l’auberge.

Est-ce un lac? est-ce un fjord? Je ne sais encore, et, à vrai

dire, cela est peu important, l’effet étant le même. Quoi qu’il en soit, c’est une admirable coupe d’eau bleue, formée par la rencontre de quatre montagnes chauves qui s’y plongent à pic. D’un seul côté, le rivage descend en pente douce, et, à ce seul endroit , quelques arbres s’étendent en verdoyants parasols, près d’une petite cabane en planches.

Le reste du paysage est d’une âpreté solennelle ; les croupes granitiques, blanchies à leur faîte par la neige, dont une brume légère adoucit l’éclat, affectent des formes sévères. Entre les bases des montagnes, on entrevoit, à trois points de l’horizon, les branches lointaines du lac qui s’allongent, sous l’ombre de ces murs géants, en ruelles mystérieuses. Tout ici porte à la tristesse, et la faiblesse de l’homme se révèle d’une façon saisissante.

Quelques heures après, je m’enfoncais, au galop de deux chevaux nains, dans la vallée qui court entre ces deux montagnes neigeuses aperçues à mon réveil.

Tout à coup, il me parut que nous courions sur une véritable muraille, contre laquelle cheval, char et voyageurs, allaient infailliblement se briser. La route paraissait barrée par ce mur gigantesque se dressant à pic comme le rempart de quelque cité de géants que le temps aurait détruite. L’illusion était si forte que je montrai cet obstacle au postillon d’un air inquiet. Il sourit, et, me désignant du doigt un coude de la route, me fit comprendre, par la comparaison d’objets plus rapprochés, que ce mur prétendu n’était autre chose qu’une montagne pelée, abrupte, formée en apparence d’un seul bloc dressé contre le ciel par quelque vieil Encelade, et dont la distance véritable était au moins de deux

lieues. Ce rocher sans pareil surplombait tellement la route qu’on eût cru qu’il allait la couvrir de sa masse, et je ne jugeai bien de ses proportions véritables et de son éloignement qu’en détaillant à la longue-vue les maigres bouquets d’arbres qui croissaient dans ses infractuosités. Le pays devient de plus en plus sauvage, la route de plus en plus difficile. Un paysan, que je rencontre juché sur une grande charrette pleine de foin nouveau coupé, échange quelques paroles avec mon postillon, et celui-ci opine de la voix et du geste. Il s’agit, à ce qu’il paraît, d’un torrent débordé qui barre la route. Il est impossible d’arriver à la poste voisine.

I Cette perspective d’une nuit à passer dans la forêt ne semble pas alarmer mon guide. Il rend la liberté à ses chevaux, qui se mettent à chercher des herbes et des mousses à leur convenance. De leurs selles et de leurs couvertures, il compose une sorte de lit dont la paillasse consiste en mousses arrachées. Puis, il allume tranquillement un monceau de copeaux de sapin au pied d’un pin énorme qui allait nous servir de cheminée.

Le Suédois se préoccupe fort peu de respecter les arbres ; il mettra tranquillement le feu dans une forêt au risque de la brûler tout entière; aussi n’est-il pas rare de rencontrer des cantons forestiers entièrement dévastés par l’incendie; les cadavres noircis et calcinés des grands arbres s’y dressent tristement au milieu d’un amas confus de branches et de troncs écroulés. C’est l’image de la dévastation la plus déplorable, et de pareilles vues serrent le cœur.

Pendant que l’arbre s’allumait lentement, à la grande joie de mon guide, qui m’assura qu’il lui faudrait au moins douze

heures pour tomber, je me préoccupai du vivre, le couvert et le feu me paraissant assurés par ces à peu près sauvages. Je n’avais rien dans mon havre-sac , rien (pie trois perches prises le matin même à la ligne, pendant une halte, et (pie j’avais proprement enveloppées dans un morceau d’écorce de bouleau. Quant à mon guide, il avait, dans un sac de cuir, une douzaine de galettes de flat-brod et un petit baril de lait aigri. 11 paraissait enchanté de ses provisions; mais, moi, je l’étais beaucoup moins des miennes, et quand j’eus grignoté deux biscuits et mangé mes petits poissons grillés sur la braise, je m’endormis assez mal à l’aise. Des hurlements sinistres remplissaient la forêt; je m'inquiétai, je secouai vigoureusement le guide qui dormait pour deux et se rôtissait voluptueusement les jambes. Il se secoua les oreilles, écoula un instant, puis, haussant les épaules d’un air béat : « Ce sont des loups... » et il se rendormit au plus vite.

J’ai entendu le loup glapir dans la forêt Noire, j’ai été accompagné plus d’une fois par cet aimable voyageur dans les landes des Pyrénées, j'ai vu souvent des bandes affamées, aux gueules rouges, aux yeux étincelants, suivre en hurlant, sur la neige, le cabriolet qui me conduisait de Mulzig à Strasbourg; mais jamais je n’ai vu ces pirates plus insolents qu’en

Suède.

Réunis par dizaines sur la glace des lacs, accroupis à quelque passage, ils attendent les traîneaux et les suivent en trottant d’un trot infatigable. Que rien ne tombe et que le cheval ne s’abatte pas; ce serait autant de perdu. 11 est pourtant un moyen, et je l’ai employé pour mon compte, d’effrayer ces indiscrets. 11 consiste tout simplement à attacher, à 1 ar-

rière du véhicule, une longue corde au bout de laquelle est un objet pesant. Cette corde , par ses mouvements saccadés, par ses soubresauts, étonne et intimide les gardes-du-corps, qui bientôt renoncent à leur poursuite.

Ce sont prudents compagnons que messieurs les loups, et je me rappelle toujours avec plaisir l’expédient singulier que la peur suggéra au ménétrier de Mutzig.

Ce brave homme était resté un peu tard à la fête d’un village voisin et y avait sans doute bu un cruchon de bière de trop. Il se mit en route à la nuit tombée et il lui fallait, pour regagner Mutzig, passer un bois assez mal habité; cinq à six loups lui tenaient compagnie , s’arrêtant quand il s’arrêtait, te suivant dans ses capricieux zigzags, et paraissant se promettre bonne chère à ses frais. Le pauvre ménétrier, qui déjà peut-être y voyait double, ne vit bientôt plus que loups autour de lui. La peur le prit, mais heureusement lui rendit le sang-froid. Il n’avait pour toute arme que sa clarinette ; le violon est inconnu des ménétriers de ce pays-là. Se plantant donc résolùment au milieu du sentier, il emboucha l’instrument et en tira des sons si lamentables, des couacs si effrénés que les loups, surpris de cette étrange harmonie, agrandirent le cercle, et, soupçonnant quelque piège, se retirèrent à distance respectueuse. Le bonhomme continua son discordant solo et arriva sain et sauf à Mutzig.

J’ai remarqué, en Suède, une autre particularité singulière des habitudes circonspectes de ces incommodes voisins. Ils redoutent, dans le Nord, la forêt qui leur sert de refuge dans les climats tempérés. C’est que la neige y fait voûte ou pend en festons cristallisés; or, le loup se méfie de tout ce qui pend

au-dessus de sa tète. Les paysans suédois et norvégiens connaissent parfaitement ce trait de caractère; car, s’ils apportent peu d’attention à munir par le bas leurs clôtures, ils ont grand soin de les faire assez hautes pour qu’un loup ne les puisse franchir en sautant. Un renard se glisserait en rampant par les interstices ; un loup fait le tour et abandonne la place s’il ne peut sauter par dessus.

Le matin venu, l’arbre était consumé, mon guide se détirait, bleui par le froid de l’aurore, car le pauvre diable m’avait abandonné les deux couvertures de ses chevaux. Nous nous empressâmes de quitter notre gîte et de prendre le chemin le plus long pour tourner le torrent.

Ce chemin nous conduisit sur les bords d’une jolie rivière sur laquelle était établie une pêcherie de saumons. Voici en quoi consiste cette construction tout à fait primitive :

A l’endroit où finit le rapide, une estacade a été grossièrement construite au moyen de pieux assemblés, et aux intervalles ménagés entre les pieux, s’adapte un châssis quadrangulaire. Au moyen de cet appareil, lepoissonqui remonte le courant est forcé de suivre la direction qui le mène dans les nasses.

Quelques cents mètres plus loin, la rivière se resserre, ses berges s’élèvent et une sorte de châlet suisse en domine le cours.

De la porte du petit châlet partait une sorte de pont-levis, qui se dressait en l’air sur des poutres solidement enfoncées dans le granit de la berge. Ce pont grossier se terminait par une petite plate-forme à parapet, une sorte de hune qui surplombait la rivière. De cette plate-forme pendaient une

vingtaine de cordages, et au bout de chacun de ces cordages était attaché un tonnelet flottant sur l’eau.

C’était l’observatoire du maître-pêcheur. Les tonnelets supportaient un large filet qui barrait toute la partie profonde de la rivière. La transparence des eaux était si grande, qu’à la hauteur où était placée la sentinelle, elle pouvait distinguer parfaitement les bandes de saumon donnant au-dessus du filet. Aussitôt qu’une troupe passe, l’observateur fait jouer un levier qui tend à la fois toutes les cordes et qui ferme le filet.

Si la pêche au filet est de beaucoup la plus productive, la pèche à la ligne, surtout dans cette saison, est des plus amusantes. C’est le moment où l’air est obscurci d’éphémères, sorte de papillon gris-blanc qu’on nomme laxmygga , ou mouche de saumon. C’est la manne , en termes de pêcheur. Comme ce papillon vole très près de l’eau, il suffit d’en attacher un à l’hameçon et de l’agiter au-dessus de l’eau sans le baigner. Le saumon s’élance et l’attrape au vol. Ces habitudes du laxmygga simplifient singulièrement la pêche à foueiier, exercice très fatigant et fort difficile. J’ai pris, au laxmygga, trente

livres de saumon en moins de trois heures.

Je me rappelle avoir vu, dans un fjord, près de Carlscrona, une pêche d’un genre plus pittoresque. C’était la nuit, mon bateau se trouva tout à coup entouré de flammes sautillantes, repercutées par le miroir des eaux.

Ces feux errants, ces fantômes qu’éclairaient des lueurs tremblotantes, ces flaques miroitantes sous l’étincelle des clartés voyageuses, c’était une pêche de nuit au saumon.

Une foule d’hommes et d’enfants s’agitaient, portant chacun

un tison résineux allumé. Le vent jetait au loin les étincelles de ces flambeaux qui se rallumaient avec vigueur à l’instant où on croyait les voir s’éteindre.

Sur la rivière, des barques plates couraient, armées de torches piquées sur les bords. Un harponneur se tenait à l’avant, le bras en arrêt, l’œil fixé au fond de l’eau, et de temps en temps un harpon partait en sifflant; deux hommes balaient la corde, et un saumon, percé invariablement à la tète, montait sur l’eau en se débattant.

Mais revenons à la pêcherie du chalet. Sortie des rapides, la petite rivière retombait, à un demi-quart de lieue de là, dans une série de petits rapides.

Je ne sais si on se lasse de tout, même du sublime ; mais, je l’avoue, jamais cascade célèbre ne me causa le plaisir que je goûtai à voir courir et bondir de rochers en rochers ces innocentes cascatelles.

Il n’y avait là rien d’imposant, rien de terrible: pas de ces lames d’eau gigantesques, au vert-brun, se précipitant dans la coupe blanchissante des rochers; pas de ces furieux gémissements de l’eau qui se brise et se tord. Non, mais ces rochers roses, semés comme des rubis sur l’eau bleuâtre, mais ces légers flocons d’écume bondissant de chacune de ces humbles assises, et tous ces flots à l’innocent bavardage se réunissant, à quelques pas de là, dans le canal profond de la rivière aux rives herbues : tout cela composait un de ces sites aimables et tranquilles qui reposent des beautés trop impérieuses.

J’arrivai enfin à llolnas, en Helsingie, sur les frontières de la Dalécarüe. On m’y annonça une bonne nouvelle. J’allais y

rencontrer un moyeu de locomotion plus régulier et moins coûteux que le char de poste.

Ce moyen de locomotion , c’est le paker-vagnen ou diligence. J’en ai vu quelques-unes d’un modèle nouveau, presque confortables. Mais on ne rencontre que trop souvent encore le vieux char à banquettes disposées en travers, fermé, tant bien que mal , par des rideaux en cuir et complété, à l’arrière, par un grand coffre aux paquets, à l’avant par l’étroit cabriolet du postillon. En hiver, on démonte ce disgracieux véhicule qui se change en un lourd traîneau. Mais il faut un hiver sérieux et des neiges épaisses pour supporter cette masse.

Le paker-vagnen de Bolnas était de l’espèce antique : c’était un coucou gigantesque.

Gastrik, Upland. — Hedmora, la vie de province, l’apothicaire. — Le Gastgifvaragard, la vie d'auberge. — Encore une petite ville, hospitalité el affabilité suédoises. — Une auberge près de Stockholm. — Le panorama du Shaer- Gard, physionomie générale de la Suède.

A mesure que le paker-vagnen nous rapproche de la capitale suédoise, les chaussées sont plus larges, mieux en Iretenues. On sent venir à soi le mouvement el la richesse.

Il y a, pour macadamiser ou pour entretenir ces magnifiques voies deux vastes machines, dont l’une, formée de poutres réunies en corbeille et montées sur grandes roues, broie cl amalgame les fragments de granit; l’autre, qui ne fonctionne que l’hiver, esl le snoplog , grand triangle de puniras gros-

sièrement équarries, que six ou huit chevaux traînent sur les neiges profondes, pour les aplanir et pour lisser leur surface que parcourront les traîneaux.

Toutefois, nous sommes encore en province, et la petite ville d’Hedmora, que nous allons traverser, bien que située dans le Gaslrik, aux frontières de l’Upland, est aussi différente de Stockholm que Carpentras de Paris. La population tout entière, au moment oii j’y entrai, se pressait dans la rue principale.

C’était la sortie d’une assemblée, d’un prêche, à ce que je crois. Les jeunes tilles et les garçons passaient par couples souriants, balançant gaîment leurs doigts unis. Les vieillards fermaient la marche , les femmes avec de grandes coiffes noires qui s’attachaient en pèlerines à leur robe également noire, les hommes avec de longues robes noires, boutonnées au col jusqu’en bas et serrées par une écharpe jaune ou rouge à la taille. Une petite calotte noire leur recouvrait le sommet de la tête, et, dans ce singulier costume, ils ressemblaient beaucoup plus à des prêtres arméniens qu’à des cultivateurs.

La ville était propre et triste. Des rangées de maisons de bois bien alignées y formaient une rue principale, dans laquelle l’herbe croissait le long des murs. Quant aux rues . transversales, elles avaient tout l’aspect d’une bande de prairie : les voitures n’y roulent jamais et les moutons y broutent fort à l’aise.

Chaque maison avait son petit jardin, très coquet, très proprement tenu, cultivé à la hollandaise, des légumes et des fleurs ; pour tous arbres, quelques beaux sorbiers, chargés de

grappes vermeilles, e( fréquentés par des légions d’oiseaux jaseurs.

La vie commune est ici à peu près inconnue. L’église et la boutique de l'apothicaire sont les seuls points de contact. On se réunit chez ce dernier le matin, on y boit le petit verre de liqueur et on y échange les nouvelles du jour, nouvelles fort innocentes d’ordinaire; il s’agit, en clîet, du dernier arrivage de marchandises, du dernier incendie, d’une mort ou d’un mariage. A midi, nouveau rendez-vous : on se repose, avant le repas, des fatigues de la journée. Le soir, c’est encore chez l’apothicaire qu’on ira boire le punch, le thé ou le café.

Après Hedmora, plusieurs postes sans ville ou sans village. Il me faut coucher dans une auberge assez sale, qui sert en même temps de maison de poste.

Où êtes-vous, admirables hôtels de l’Allemagne ou de la Suisse, charmants palais de repos qu’on appelle l’hôtel des Bergues , à Genève, ou l’hôtel Bauer, à Zurich? Oii êtes-vous, hôtel princier, d Orient, où s’étale le luxe hospitalier de Marseille? Où es-tu, surtout, toi la merveille des merveilles, toi l’hôtel par excellence ou plutôt le palais du Louvre, palais bourgeois, accessible à tous, qui fais face au palais impérial de la capitale du monde?

Le gastgifvaragard de Suède , ou la schifte de Norvège , sont à peu près partout construits sur un modèle identique. C’est toujours une série de constructions basses, en forme de granges. Ces salles de planches renferment, l’une un bureau d’attente où, sur une table, est le livre des voyageurs et un assortiment de carafes à eau-de-vie; l'autre une chambre à coucher, ornée de deux ou trois couchettes. La maisonnette

du gastgifuar esl isolée et souvent adossée à la remise dans laquelle sont placées les carrioles.

Oui ne sait, qu’en Espagne, il est bon de voyager à la façon de Bias, en portant tout avec soi ? J’y ai souvent cherché vainement, pour confectionner une omelette, non pas les œufs ou l’huile, cela va sans dire, mais la poêle. En Suède, il en est à peu près de même, non pas qu’on soit exposé à y mourir de faim, mais parce que la qualité des aliments y est trop souvent grossière. On n’y manquera jamais de biscuit d’avoine ou flat-brod, ni d’eau-de-vie de grain ; mais viande, fromage, café, sucre, vin, tout cela y est bien souvent inconnu.

Mais c’est de pain surtout qu’il faut se munir, si on ne possède pas ces trente-deux petites haches blanches que Suédois e( Suédoises exercent avec tant de succès sur le flat-brod . Ce biscuit, composé le plus souvent d’avoine, mais auquel on mêle aussi de l’orge, du seigle ou de la paille, est, malgré son peu d’épaisseur, d’une extrême dureté.

La pomme de lerrc est trop souvent mauvaise et le fromage mal lié, grumeleux, indigeste.

Cependant, nous approchons de Stockholm, et voici la dernière ville qu’il nous faudra traverser avant la capitale.

Ce qui donne un attrait particulier a la vie suédoise, surtout dans ces villes qui, bien que rapprochées du centre, ne sont après tout que des villes de province, c’est la patriarcale sécurité des habitants. On u’\ connaît pas les murs de clôture et les jardins sont accessibles à tous.

J’étais entré, après avoir cherché à attirer, par quelques appels les maîtres de la maison, dans un jardin charmant,

planté de sorbiers magnifiques. Placé sur une éminence qui domine la ville et ses abords, j’en prenais une vue à la lnite, lorsqu’un homme aux cheveux blancs, à la figure bienveillante, vint me saluer et m’invita à monter sur une jolie terrasse où, sous un berceau de houblon, les maîtres de la maison goûtaient, entourés de fleurs et assis en face du plus admirable point de vue. Femmes et enfants se levèrent avec empressement, on se serra et il me fallut prendre place à table.

On est si friand de beaux jours en Suède, qu’on ne laisse pas perdre une heure de la trêve fugitive accordée par la nature. Aussi, ce repas pris en plein air, sous l’ombrage embaumé, était-il une des joies les plus vives de cette aimable famille. Fn France, j’eusse été un importun ; ici, on m’admit avec la plus charmante sympathie à cette fêle intime. On ne me demanda pas même mon nom et on ne me fit pas payer, par une curiosité indiscrète, la franche hospitalité qu’on m’offrait de si bon cœur.

Que de fois, en Suède, n’ai-je pas rencontré cette douce falicité de cœur, ces prévenances pour l’hôte inconnu d’un jour ! Que de fois n’a-t-on pas cherché à retenir l’artiste vagabond! Que de fois ne s’est-on pas attristé au départ de celui qu’on n’avait vu qu’à peine ! Restez-donc, me disait-on, restez encore quelques jours, quelques semaines. Fait-il donc si bon voyager ainsi seul, sans parents, sans amis, toujours en lace de nouveaux visages? Restez et vous verrez si vous n’avez pas bien vite une famille!

Dans les plus petites villes, j’ai rencontré une urbanité, une sociabilité bienveillante, un intérêt discret et réservé : on

m’accueillait comme un ami, et les questions qu’on m’adressait ne prenaient pas leur source dans cette curiosité moqueuse ou dans cette jalouse et étroite défiance de l’inconnu qu’on ne remarque que trop souvent dans nos petites villes de province. On s’inquiétait bien un peu de savoir mon opinion sur ce que je voyais, maisplutôt par un sentiment de patriotisme général, que par un esprit égoïste de localité.

Comment dire les prévenances infinies, les soins empressés, presque tendres dont j’ai été l’objet dans quelques familles où le hasard d’un jour m’avait introduit? Combien cette affectueuse affabilité n’est-elle pas préférable au sec formalisme des mœurs britanniques ! L’hospitalité anglaise est parfaite, je le sais, mais il faut, pour la connaître, briser le mur de glace qui l’entoure, et que cette glace est épaisse et froide et dure à casser !

La physionomie générale du Suédois dans ces contrées est assez belle et régulière. Son visage large, entouré de longs cheveux blonds, éclairé par des yeux un peu pâles, est empreint à la fois de douceur et d’énergie. Mais cette énergie est calme et sans apparat : ce n’est pas l’activité fiévreuse, toute en dehors de l’osseux Américain ; ce n’est pas l’énergie lourde et silencieuse de l’Anglais aux joues roses, aux membres trapus et carrés; ce n’est pas non plus l’énergie superficielle, parleuse et bruyante du méridional : c’est quelque chose de particulièrement froid et sûr, avec une aimable dose de simplicité. Le Suédois est digne, mais non réservé ; il est franc et poli sans indiscrétion. C’est ce que j’appellerai une race tout à fait sympathique.

Encore une halte avant Stockholm. Cette fois, ce n’est pas

dans une ville, mais dans une auberge (]ue ses dehors charmants m’avaient fait prendre pour une villa.

Je ne pouvais croire que ce fût là une auberge, tant cette gracieuse habitation ressemblait à une maison de campagne. Mais le conducteur me montra, derrière l’élégante balustrade qui servait de porte à la cour, un grand arbre orné de guirlandes jusqu’au sommet, une sorte d’arbre de la liberté fraîchement planté, ou plutôt, image riante, un mai allemand tout brodé de fleurs nouvelles. C’est là l’enseigne de toute auberge suédoise, et cela vaut bien notre branche de pin desséchée.

Derrière l’arbre aux guirlandes s’étendait une verte pelouse tout émaillée de fleurettes : plus loin, c’était une mare où s’ébattaient les oies et les canards, et, derrière ce petit paysage de ferme seigneuriale, la grande et jolie maison de l’auberge.

La nuit passée dans ce charmant séjour, nous reprenons la route de Stockholm et bientôt la perspective s’ouvre sur un admirable bassin maritime, le Skaer-Gard.

C’est un magique spectacle que celui de ce Skaer-Gard, celle antichambre de Stockholm. Une nature tourmentée, grandiose, s’empare des yeux et de l’esprit au premier coup d’œil. Ce sont d’énormes pics plantés dans la mer, et que couronne la sombre chevelure des pins ; ce sont des blocs erratiques, grains tombés dans un jour de convulsion du collier de la Suède. Tout est majestueux et un peu triste dans ces paysages où l’oiseau ne chante pas, où les poissons 11e bondissent pas dans l’eau trop limpide, où la végétation est rude et forte, mais n’a pas de nuances. L’atmosphère est vive, pure, saine aux poumons robustes.

Le Skaer-Gard est, en abrégé, toute la Suède avec ses attachants contrastes.

Quelquefois, au centre de collines peu élevées, vous rencontrerez tout à coup un petit lac, entouré d’arbres comme la pièce d’eau d’un parc. Dans ce bassin aux eaux transparentes, une île verdoyante s’élèvera comme une corbeille, et un petit ruisseau jaseur viendra alimenter cette conque limpide en courant sous le parasol des pins. Ce sont là les miniatures de la Suède.

Quelquefois, ce sera un long bassin aux formes irrégulières, aux côtes découpées que dominent en amphithéâtre des rochers énormes et qu’alimente en apparence un torrent fougueux, aux eaux bourbeuses et écumantes. Vous vous avancez et la scène s’agrandit ; le bassin, tout à l’heure entouré de montagnes, se dégage et s’élargit, un mât de navire se dessine sur le ciel, et une échappée de vue vous révèle la plaine liquide à l’azur infini : le prétendu lac n’était qu’un fiord, un golfe profondément encaissé dans les terres.

Si le soleil ne brille pas d’un éclat trop vif, si un léger brouillard estompe le paysage, l’aspect n’en sera que plus original, que plus vraiment suédois.

Jamais je n’ai mieux compris la poésie particulière de la Suèdequepar ces journées brumeuses, pendant lesquelles l’aspect du ciel et celui de la nature s’harmonisent admirablement. Ces montagnes abruptes, ces eaux sans fin, ces noirs rideaux de sapins, tout cela noyé dans les demi-teintes de l'atmosphère, prend un caractère mélancolique, mieux adapté que la chaude lumière du soleil à ces beautés tristes et sauvages.

Stockholm : vue générale, monuments principaux, promenades, points de vue, le lac Mélar, les Tivolis, le plaisir et la mort, boutiques de cercueils. — La vie matérielle, l’hôtel, l’appartement meublé, la cuisine suédoise, sups et sexas, affabilité suédoise, — le Broderskal, les restaurants et les confiseurs, l’eau-devie de grain.

L’aspect de Stockholm, soit qu’on y arrive par les hauteurs de la route de terre, soit qu’on y aborde par mer, est vraiment féerique.

J’ai vu les terrasses embaumées, du haut desquelles Constantinople se mire dans le Bosphore; j’ai vu Rio-Janeiro et l’admirable rade dans laquelle cette reine de l’Amérique baigne ses pieds dorés; j’ai vu Genève assise aux pieds du Salère et étendant nonchalamment un bras vers le beau lac

qui porte son nom, tandis qu’au-dessus de sa tête se dessinent les croupes neigeuses du Mont-Blanc; j’ai vu Edimbourg et son panorama de rochers monumentaux, et Naples, et Venise la belle, endormie dans ses lagunes, et Gênes la superbe, souriant orgueilleusement dans sa ceinture de marbre au bord de la Méditerranée : mais je n’ai rien vu de plus beau que Stockholm, avec ses sept îles de granit rose, ses vieux édifices gothiques, ses maisons coquettes, ses verts ombrages, et le surprenant

contraste d’une nature grandiose encadrant l’œuvre de

l’homme dans le vaste cadre d’un lac gigantesque et d’une mer infinie.

Stockholm vient, disent les savants Scandinaves, d’un vieux mot wende qui signifie : la poutre qui flotte. On raconte, en effet, qu’après la destruction d’une ville wende, nommée Sigtua, les habitants de cette llion du Nord emportèrent sur leurs barques leurs enfants et leurs femmes : quant à leurs effets les plus précieux, ils les poussèrent devant eux sur une longue poutre creusée (ihatig stock). Longue fut leur navigation sur cette mer inconnue, semée d’ilots inhabitables. Ils arrivèrent enfin à une holm (île) située à l’entrée d’un détroit. Cet endroit leur plut, ils s’arrêtèrent là et y bâtirent une ville qu’ils nommèrent : l’île de la poutre ( Stockholm ), en mémoire du radeau qui portait leurs richesses.

Il faut avouer que ces Wendes avaient bon goût, et la situation qu’ils ont choisie n’a pas peu contribué à faire de Stockholm la plus belle des capitales du Nord.

Saint-Pétersbourg aussi, avec la Néva large de cinq à six cents mètres, avec les dix rivières qui l’alimentent, soit dans la ville, soit dans la banlieue, avec ses trois canaux bordés de

granit, est une Venise septentrionale. Saint-Pétersbourg aussi, avec ses immenses perspectives, ses églises orientales, ses palais italiens, ses mille vaisseaux, a des aspects d’une magnificence qui saisit l’âme. Mais quelle différence cependant avec Stockholm. C’est qu’ici la main de l’homme s’est rencontrée dans un poétique accord avec la main de la nature, tandis que la capitale russe est une production artificielle, une création à contre-sens de la volonté divine. Supposez un instant que la main de Dieu s’appesantisse à la fois sur les deux contrées, que le silence de la mort remplace la vie dans les deux capitales, en deux ou trois ans la destruction aura fait son œuvre dans Saint-Pétersbourg et le sombre marais aura envahi de nouveau la place où s’élèvent aujourd’hui tant de merveilles. Stockholm, au contraire, sera toujours l’admirable paysage que vous savez. Le Mélar aux eaux limpides n’v étalera pas moins sa vaste coupe de cristal, la mer aux Ilots bleus n’en caressera pas moins ses îles enchantées et ses rochers pittoresques. Les vastes forêts qui le couronnent n’en étageront pas moins, dans un splendide désordre, leurs sublimes beautés.

A Saint-Pétersbourg, l’eau est une cause de tristesse pour les yeux, de maladies pour le corps: ses flaques immenses incessamment balayées par les vents âpres qui, châtiant le sol bas et plat, répandent dans l’air pendant la saison des pluies et pendant la saison des chaleurs des miasmes délétères; aucun souffle rafraîchissant n’y adoucit les brûlants rayons du soleil de juillet. A Stockholm, l’eau des lacs et de la mer est comme un bain salubre et tortillant, dont les fraîches émanations, mêlées à la senteur amère des

forêts, remplit les membres de vigueur e! l’âme d’une douce gaîté.

Etudions les principaux aspects de cette reine des cités septentrionales. C’est surtout sur le Norrbro (pont du Nord), que Stockholm se déploie dans sa splendeur vénitienne. De là, on voit l’île de la Cité (. Staden ) avec son majestueux palais royal ( Slottet ). La façade de ce bel édifice s’ouvre par deux larges rampes, au bas desquelles veillent deux lions géants. .L’effet du Slottet consiste surtout dans sa grandeur ; car l’architecture en est des plus simples.

Tournez-vous vers le nord, et l’aspect de la ville devient plus remarquable encore. Les élégantes constructions du palais de la Princesse et du Théâtre-Royal marquent l’enceinte du Norrmalmstorg , place monumentale sur laquelle s’élève la statue équestre de Gustave-Adolphe.

Mais ce qu’on ne voit qu’ici, c’est le spectacle charmant des beautés naturelles mêlées aux splendeurs de l’art humain. Laissez glisser le regard des colonnes corinthiennes du théâtre de la Princesse et vous apercevez, à gauche, derrière les sombres masses de maisons de la cité, Pile verdoyante de Stromsborg, et plus loin les coteaux aériens qui bordent l’immense coupe du Mélar.

A droite , le spectacle change : c’est un canal couvert de barques de toutes les formes, de toutes les grandeurs et qui s’enfonce vers le Sud, s’ouvrant d’espace en espace sur de larges quais, sur des places monumentales dont les édiüces se dessinent sur un fond de voiles, de mâts et d’agrès.

Une grande et belle rue, parfaitement alignée, la rue de la

Reine ( Drottninge-Gatan ), conduil à l’ éminence où s’élève l'Observatoire , au niveau du lac Mélar.

Le bassin irrégulier du Mélar se rétrécit à son embouchure et forme une sorte de canal plus étroit sur les bords duquel Stockholm s’est étendu en débordant de ses sept îles. La ville a également jeté sur les hauteurs environnantes de longs ap¬

pendices de faubourgs, de maisons élégantes, de monuments splendides, de jardins et de parcs.

Les promenades de Stockholm n’ont pas cet air guindé, officiel, de 110s avenues d’arbres alignés. Le plus charmant caprice y préside, favorisé par les accidents du sol. Ce sont des parcs, des parties de vieilles forêts Scandinaves, pleines de sombres fourrés, de clairières mystérieuses, de chemins solitaires , de rochers pittoresques. Les ombrages du Haga, par exemple, sur la route d’Upsal , donnent l’idée d’une forêt druidique et, par un contraste piquant, au milieu de ces masses noires et de ces voûtes séculaires, se dresse, entouré de frais canaux, un joli château, ermitage favori de la Reine-mère.

Sur la rive gauche du Mélar, qui prend eu cet endroit le nom de Salt-Sjon, est le vrai parc royal , nommé Kongliga Djurgarden. Une partie de ce beau parc a été transformée en

promenade publique, et sert de rendez-vous aux voitures et

aux cavaliers. C’est la Rosendal ou vallée des roses. Ces Champs-Elysées de Stockholm ne doivent à la nature que leur situation attrayante au milieu des branches du canal que traversent de nombreux bateaux de plaisir, et leurs accidents de terrain qui en font un délicieux parc à l’anglaise. Mais la main de l’homme a tout fait, du reste : car, il y a trente ans, il n’y avait la que des rochers arides.

Des st) and, petites boutiques en bois, peintes en rouge, sont disséminées sur les avenues principales : on y vend des rafraîchissements, des gâteaux, des jouets d’enfants. Ces constructions mobiles et légères sont de beaucoup plus attrayantes que les échoppes de bois qui bordent les routes dans nos foires publiques.

Ce qu’il y a de plus curieux dans Stockholm, ce n’est pas la ville elle-même, bien que ce soit vraiment une capitale par ses rues et ses monuments, c’est la multiplicité des paysages admirables qui s’y déploient. A côté d’un palais, une échappée de vue nous montre tout à coup des îles verdoyantes, des vallées encaissées, des rochers majestueux. C’est la variété la plus piquante, si ce n’est pas la beauté majestueuse.

Du beau pont qui conduit au palais royal, quelle admirable vue ! Au pied de l’éminence qui sert de base à ce palais, on découvre l’ensemble de la ville s’élevant par groupes de maisons. Plus loin, sont les rives de Carlbergsvik et d ; Roerstrand. C’est là que s’est réfugiée la villégiature commerciale et industrielle. C’est là que sont éparses les bastides suédoises, charmantes maisons de campagne, cachées dans des petites vallées.

Tournez la vue d’un autre côté, et vous apercevrez le port, avec sa forêt de mats, ses cheminées à vapeur, ses îles et son parc verdoyant aux rochers sauvages, une Suisse en miniature.

De Sœdermalm, on peut découvrir comme à vol d’oiseau tout un plan de la ville, avec ses grandes rues tirées au cordeau, ses églises et ses palais.

Stockholm est la ville des lacs, elle en est entourée, et,

cependant, toutes ces flaques d’eau ne sont pas isolées. Elles ne sont que les diverses branches du lac Mélar, qui n’est luiméme séparé de la nier et du port Soedertclge que par une étroite langue de terre.

te lac Mélar avait autrefois une terrible réputation, et ses crues subites menaçaient périodiquement la ville qu’il surplombe d’une destruction totale. C’est à des Français, à des prisonniers qu’est du le canal par lequel les eaux du lac écoulent leur trop-plein dans la mer. Ce travail a été exécuté par nos soldats captifs en 1806 et 1807 pendant les guerres de l’Empire.

Stockholm est une vraie ville de plaisirs. Chaque jour y enfante un continuel échange de réceptions, de banquets, de bals remplis d’un entrain aimable. Et ce n’est pas un des moins piquants contrastes de cette ville délicieuse, que le spectacle des beautés delà nature servant de cadre à toutes les joies raffinées de la civilisation. Rien de plus folâtre sans licence que ce peuple aux allures graves cl dignes. Une joie d’enfant préside aux divertissements publics : vous ne trouverez pas dans les foules cette curiosité grossière, ce besoin d’émotions à outrance qu’on rencontre parfois sous nos deux tempérés, mais un abandon naïf, une prédisposition sincère au bonheur de vivre.

Cet entraînement vers le plaisir est commun à toutes les classes et exclut, même chez les négociants, ce froid esprit de positivisme qui, en d’autres pays, dessèche la vie et tarit les sources de la sociabilité.

Voyez les Suédois le dimanche au Rosendal : quel entrain !

quelle naïveté passionnée! Voyez encore Mosebackc, avec ses

orchestres et ses danses animées, ses restaurants pleins d’ouvriers qui y trouvent, à peu de trais, le délassement de leurs travaux de six jours. Ici encore, contraste éternel, à côte du Tivoli bruyant, les frais ombrages, les allées solitaires et, au point culminant de la colline, un admirable panorama de la ville étincelante dans sa parure de golfes et de lacs.

Visitez aussi Djurgarden, véritable échantillon du parc suédois, aux eaux vives, aux eaux dormantes, aux grands rochers sourcilleux, aux petits bosquets fleuris, aux grands ombrages. Au milieu de tout cela, pêle-mêle avec les grands effets et les microscopiques élégances de la nature, des théâtres, des confiseurs, des restaurants, des champs de course, des villas cachées sous le feuillage, et jusqu’à un musée où on a rassemblé l’œuvre du célèbre sculpteur suédois Bystrom.

Il est tel de ces buts d’excursions dans la banlieue de Stockholm qui nécessite presque un voyage. Tel est Gripsholm, à treize lieues de la capitale. Mais, en Suède, que sont les distances quand l’eau est là pour les franchir? Or, on va à Gripsholm en bateau à vapeur. C’est encore le Mélar aux eaux limpides que sillonnent les nombreux paquebots qui emportent à Gripsholm les promeneurs du dimanche.

Ce Gripsholm est une petite forteresse moyen âge, bâtie sur les bords du lac, près de la ville de Mariefred. Elle porte le nom d’un certain Grip qui, au xive siècle, la fit bâtir pour protéger ses immenses apanages des bords du Mélar. Plus tard, le château-fort revint à la couronne et fut la résidence favorite de plusieurs rois. Gustave Yasa l’habita, son fils Éric XIV y mourut prisonnier et le roi Jean lit y subit aussi une captivité cruelle. C’était le Plessis-lès-Tours de Gus-

Inve il!, niais sans chausse-trapes, sans potences, et avec toutes les fantaisies d’un luxe follement imité du Trianon de Louis XV. Gustave ÏV, Adolphe, vint y attendre la déchéance et l’exil, comme Charles X à Rambouillet.

La foule des promeneurs vient visiter les chambres historiques de ce palais féodal et la collection de tableaux représentant les rois et les illustrations de la Suède, puis elle se répand dans les guinguettes d’alentour, guinguettes romantiques aux aspects charmants ou sauvages.

Tout est gai à Stockholm, même la mort.

Je l’ai trop souvent remarqué dans mes voyages, un enterrement n’est pour beaucoup de peuples qu’une partie de plaisir. C’est un prétexte toujours avidement saisi à des festins homériques. Le moderne Scandinave 11e pousse peut-être pas aussi loin que l’ancien héros des Eddas l’amour de la bombance funéraire, et la coupe de vin ou d’eau-de-vie qu’il vide à l'occasion d’un enterrement est loin d’arriver aux proportions gigantesques de ces coupes de bière et d’hydromel que vidaient ses ancêtres dans leurs bruyants Grafol. Mais enfin 011 boit et on mange encore aujourd’hui, dans ces sortes d’occasions, d’une façon assez large.

Serait-il donc vrai que, dans les climats excessifs, l’idée de la mort n’entraîne que des idées riantes. Le cadavre momifié qui assistait, comme une leçon de philosophie embaumée, aux festins des voluptueux Egyptiens, me paraît être le symbole de ces résistances à l’idée terrible (pie la mort devrait inspirer à l’homme.

Il est certain qu’il n’y a guère que nos climats tempérés où la mort soit tristement accueillie. Voici, par exemple, un

cercueil qui passe; c’est celui d’une jeune dame, morte, me dit-on, depuis quatre jours et déposée dans la chambre froide où la putréfaction est reculée par la sèche rigidité de l’atmosphère. Le cercueil n’est pas fermé, comme en France : c’est une sorte de lit, capitonne- de rose, sur lequel repose la jeune morte, parée de ses plus beaux atours. Elle semble rire aux passants dans sa jolie robe blanche avec des nœuds bleus. La tète est couronnée de rubans et de fleurs qui dissimulent les teintes de la mort. La dentelle d’un oreiller déborbe des deux côtés du cou, qu’inondent des tresses noires soigneusement lustrées.

Les personnes qui suivent le deuil causent et sourient. Les passants se lèvent sur la pointe du pied et jettent sur le corps un regard satisfait et sympathique. La route même que suit le convoi a pris un air de fête, et on l’a jonchée à l’avance de vertes brindilles de sapin et de branchages de bouleau.

Les proches parents se tiennent derrière le cercueil. Ceuxlà sont bien remarquables par leur costume; ils ont bien, comme en France, l’habit noir et le crêpe au chapeau, mais ils portent en outre un crêpe blanc au collet et aux parements de l’habit et, sur la poitrine, un autre crêpe en forme de rabat.

Chose étrange! en Suède comme en Italie, l'homme sourit à la mort. Mais, dans le midi de l’Europe, c’est plutôt de l'indifférence; dans le Nord c’est plutôt de la philosophie. Ici, la douce gaîté que permet la mort est pleine d’une résignation mélancolique. Nous cachons, le plus possible, les détails qui accompagnent le trépas; en Suède, on ne les recherche ni on ne les évite. Vous figurez-vous une boutique de cercueils dans la rue Yivienne, un magasin de bières à côte de Susse ou de

Giroux ? Eli bien ! à Stockholm, dans Drottningsgatan (la rue de la Reine) ou dans Fredsgatan (la rue de la Paix), vous trouverez des magasins de bières, des boutiques de cercueils : il est vrai que ces cercueils sont de bois incrusté, que ces bières portent des médaillons de porcelaine à fleurs.

Quelques mots maintenant sur la vie matérielle dans cet aimable séjour.

J’étais descendu à l’hôtel Brunkeberg, un des meilleurs, me dit-on, de Stockholm. Mais, décidément, l’hôtel meublé n’est pas encore passé dans les mœurs de la Suède. L’hospitalité particulière est trop large et leur fait une trop rude concurrencé. Là même où vous êtes tout à fait inconnu, votre qualité de voyageur est le : Sésame , ouvre-toi de toutes les portes. Au pis aller aurez-vous à payer un prix très modique pour un appartement détaché d’une maison bourgeoise. Là, tout sera plus confortable qu’à l’hôtel, et vous n’aurez d’autre embarras que celui de sortir pour les repas. Seulement, munissez-vous d’une double clef de la porte qui donne sur la rue : car le portier est une créature inconnue à Stockholm et, si vous vous attardiez, vous pourriez fort bien achever votre nuit à la belle étoile.

Je fis donc ce que je conseille à tout voyageur intelligent c aimant ses aises : je pris un appartement meublé.

Il y a une chose que je comprends seulement ici, après plusieurs années de voyages dans le Nord ; c’est le pourquoi de la profonde insouciance du Russe pour le confort de l’hôtel ou de l’auberge. L’hôtel suédois n’est pas assez confortable : mais s’il n’est qu’incommode, l’hôtel et surtout l’auberge de Russie laissent beaucoup plus à désirer : l’incurie de 1 hôte-

lier cl de ses mougiks n’est pas concevable. Le balai \ est inconnu, les insectes y fourmillent, les domestiques usent et abusent de la chambre qui vous est assignée avec un révoltant esprit de communisme.

Pourquoi cela? C’est, je le vois maintenant , que le Russe n’a pas encore perdu ses habitudes nomades, son humeur vagabonde. Dans l’officier le plus poli, le plus élégant, il y a encore un peu du Tatar. Il a connu à Paris ou à Vienne les raffinements de la vie civilisée, mais il se plie avec indifférence aux dures nécessités de la vie aventureuse. Il semble qu’il n’ait pas oublié le khan ou le caravansérail de ses ancêtres. Il se résigne à tout, il accepte le bien ou le mal, en homme qui n’a pas la passion du chez soi.

Mais le Suédois, si bien né pour la vie intime, si hospitalier du reste , comment n’aurait-il pas le sens du confortable chez lui?

Voilà pourquoi l’hôtel n’est pas agréable en Russie et n’est qu’incommode en Suède.

Le Russe d’ailleurs, je parle du Russe de distinction, emporte avec lui à mille lieues du palais paternel tout ce qui est essentiel à la vie. Ses gens l'entourent, son lit le suit, sa batterie de cuisine et ses provisions montent en croupe ou galopent en traîneau à sa suite. Donnez-lui la chambre, la table et la chaise, il s’arrangera du reste.

Comment mange-t-on en Suède? C’est là un côté de la vie matérielle qui a son importance pour l’intelligence du pays; Et d’abord on y mange beaucoup.

Enumérons les repas d’un Suédois de la bonne société.

Le matin, souvent au lit, il prendra deux ou trois petites

tasses de café noir, avec un nuage de crème, et quelques tartines beurrées; à onze heures, déjeuner froid arrosé d’eaude-vie; à deux heures, le dîner; à quatre heures, encore le café, avec ses accompagnements; à six heures, le goûter; à neuf heures, le souper, et, par-ci par-là, quelque seva improvisée brochant sur le tout. -Y est-ce pas respectable? De compte fait, six repas ! 11 est vrai que chacun d’eux, à l’exception du dîner et du souper, n’est d’ordinaire qu’une collation rapide et légère. Mais, enfin, voilà des dents et des estomacs passablement occupés.

Au reste, ces habitudes sont celles de la vieille roche. Les mœurs parisiennes commencent à prendre le dessus.

Le petit goûter, le lunch, diraient les Anglais, s’appelle ici le sup : c'est une sorte de collation froide, composée de horsd’œuvre, de radis, de sardines, de beurre, de fromage, d'huîtres, de harengs salés ou fumés. Le vin n’y paraît guère, mais en revanche on y sert à profusion des carafons d’eau-de-vie d’espèces différentes.

L’eau-de-vie est le vice de la Suède. Quant aux huîtres, bien que grand amateur de ce délicieux mollusque, je n’y ai guère touché tant que j’ai été en Suède. Elles y sont très chères et détestables. On les fait payer deux et trois francs la douzaine et généralement elles n’y arrivent que gâtées. 11 faut, en effet, qu’elles viennent de fort loin, de la mer du Nord, car la Baltique n’en produit pas, et elles arrivent souvent dans un tel état de décomposition qu’il faut. les embaumer d’épices et de condiments pour les avaler sans trop de répugnance.

Étrange effet, singulière puissance de la mode! L’huître est à la mode et c'est un mets aristocratique : aussi mettra-l-ou

son orgueil à en manger, môme là où on n’en peut manger que de mauvaises. 11 n’y a rien de si affreusement repoussant qu’une huître gâtée, et s’il n’était pas de bon ton d’en servir, qui voudrait avaler un mets semblable? Quant à moi, je le déclare, l’huître n’existe pour les gourmets ^ véritables que lorsqu’elle vit encore, et Brilla t- Sa va r i 11 est tombé dans mon estime, quand je l’ai vu recommander d’ouvrir les huîtres un quart d’heure avant le dîner. Profanation et barbarisme !

Voyez-vous, à tout bien considérer, l’huître italienne, avec sa sauce au sucre candi; le pied de cheval bordelais, avec sa sauce au vinaigre et aux échalottes; l’huître aux épices du Suédois : tout cela n’est pas l’huître. L’huître même des parcs de Cancale n’est pas appétissante : on l’y ouvre mal et on 11e sait pas la parer. L’huître vraiment fraîche, grasse, succulente, ragoûtante, 11e se trouve qu’en un seul endroit du monde : à Paris !

Une variété du sup, c’est lasexa. C’est encore une collation, une sorte de dîner froid à la chinoise, composé d’une foule de petits plats : échantillons de gibier, languettes de viandes rôties, filets de poisson, beurre, fromage, laitage, le tout assaisonné de bière forte et vineuse, de vin, si la maison est riche, et surtout d’eau-de-vie.

Excepté dans un petit nombre de riches maisons bourgeoises, on ne sait pas dîner en Suède. Je vous ai déjà dit quelles huîtres on y mangeait : potages, hors-d’œuvre, entremets, dessert, rien n’y est à sa place ; pas d’ordonnance, pas de logique. D’admirables homards y sont servis pêle-mêle et sans sauce avec des beaftecks mal cuits.

Qu’est-ce donc qu’un dîner dans une petite ville excentrique ? Qu’est-ce encore dans une auberge de station?

Le pain blanc, ou pain français ( franskbrod ), ne se trouve guère qu’à Stockholm et dans quelques maisons des villes les plus considérables. Le pain bis est mêlé d’orge et d’avoine : le pain noir est lait de seigle et on le considère comme souverain contre le scorbut. Le knackebrod est assez bon, nourrissant, mais inabordable aux mâchoires mal garnies. Le pain des campagnes, cuit en minces couronnes, se dessèche et devient plus dur encore que le knackebrod : mais il est

agréable au goût. Reste, enfin, le pain d’écorce, mêlé de farine et d’un peu de lait. Ce barkbrod est, en Suède, supérieur à celui des Lapons : il est légèrement aromatisé et presque nourrissant. Au reste, on ne le rencontre plus guère qu’en Dalécarlie, chez ces durs et sobres paysans dont les Danois disaient pendant les anciennes guerres: « Le diable

combat avec ce peuple , mangeur d’écorce et buveur d’eau. »

Au biscuit d’avoine, au lait aigre, au poisson sec ou fumé, ajoutez le grot et vous aurez le fond de la cuisine suédoise dans les fermes et dans les villages. Le grot est une sorte de bouillie insipide de farine grossière cuite à l'eau : on en prend une cuillerée qu’on mêle à du lait caillé, et cela compose la soupe ordinaire des cultivateurs. Montez plus haut sur l’échelle culinaire et vous trouverez dans les villes, sur les meilleures tables, un similaire aristocratique du grot . C’est la soupe à l’avoine, dans laquelle nagent des pruneaux et des raisins de Corinthe. Si on vous donne le choix entre les deux potages de ville ou de campagne, refusez-les hardiment tous

h‘s deux, et vous ev. itérez I horrible déboire que causent a un estomac civilisé ces mélanges fades et détestables.

Singulières différences de goût et d'habitudes dans des races si voisines les unes des autres et consanguines a tant de degrés. L’Anglais à gauche, le Russe à droite, l’Allemand labas, mangent avec plaisir des mots fortement épicés, et le Suédois inonde son estomac d’émollients et d’aliments insipides. Le grot et la soupe aux pruneaux d’un côté; de l’autre, la soupe à la tortue aux saveurs incendiaires, le cumj, le caviar et la soupe au poisson.

Voulez-vous la recette d'une soupe au poisson que confectionna lui-même, en vrai chasseur, dans une halte d’auberge, un de mes amis, officier prussien à Saarbruck ? écoutez et frémissez : vous prenez une carpe du Rhin ou de laSaar, vous la faite cuire dans une bonne eau garnie de carot tes, d’ail, et assaisonnée d’une bonne once de poivre noir ; vous ajoutez un litre d’eau-de-vie de grain et vous servez chaud. A côté d’un pareil potage , la bouille-à-baisse marseillaise et la turtfesoup des Londoners peuvent passer pour du petit-lait.

Citons cependant quelques exceptions au fonds commun fade et insipide de la cuisine en Suède. La tète de brème froide se sert quelquefois sur une sauce au raifort d’une saveur énergique. Au souper de Noël, paraît encore un plat diabolique pour un palais suédois et dans lequel il faut reconnaître un échantillon de la cuisine du vieux Yikings, C’est le lutsfisk, éluvèe de morue salée, cuite dans une eau de lessive mêlée de chaux vive, et servie- sur une sauce au raifort, à la moutarde et au gros poivre. Vous pouvez bien croire que les Suédois ne font pas appel au lait et à l’hydromel, pour ac-

compagner ce mets incendiaire, et qu’ils en aident la digestion par les meilleurs crus de Porto alcoolisés à l’anglaise.

Notons encore, pour l'édification des ménagères françaises, et pour l'instruction des nombreux rédacteurs de Cuisinières bourgeoises les skinka, friture d’œufs aux tranches de jambon, que j’ai déjà rencontrées en Espagne, avec la seule différence de l’huile qui y remplace le beurre, et la punkaka , sorte d’omelette au sucre assez bonne, si le macis n’y était pas trop prodigué.

lit cependant que d’admirables ressources ne trouverait pas un Carême suédois : coqs de bruyères, gélinottes, gigots d’élan, chevreuils de Scanie, renne fumé, jambons d’ours : voilà pour le gibier. Harengs délicieux, perches, brèmes, saumon, truites : voilà pour le poisson. Le règne végétal offre des friandises inconnues à nos climats : c’est la baie rouge, agréablement acidulée, du Lingon; c'est Vakerbar, petit ananas mûri sous le soleil fugitif de la Laponie, et dont le parfum est exquis.

. Ce qui rachète, pour l’étranger, les solécismes culinaires de la Suède, c’est l’affabilité charmante des amphitryons, c’est la politesse prévenante des hôtesses. Quelquefois même l’affabilité de la première heure se changera bientôt en amitié passionnée.

Quand les tètes sont échauffées, quand l'eau-de-vie monte dans les verres incessamment vidés, quand la glacesuédoise se fond enfin sous les feux trop ardents de l’alcool , alors le vieux fond hospitalier et sympathique du caractère suédois se révèle; l’hôte ne voit plus qu’un ami, qu’un frère dans son convive, il enlace son bras au bras de son voisin, élève son verre au-dessus de sa tète et boit en même temps que lui,

Cette libation traditionnelle est ce qu’on nomme le Broclerskal ou baptême des frères. Ap rès cet échange de santés, le convive est de la famille : on le tutoie comme si on le connaissait depuis vingt ans.

Outre les restaurants, dont quelques-uns sont tenus à la française, il y a à Stockholm des établissements marqués d’un cachet plus national, ce sont les Ica/lnre , sortes de caves qui remplacent à la fois le restaurant et le café. Ce dernier emploi est encore tenu par les boutiques des konditors ou confiseurs à l’allemande. On peut trouver chez ces derniers le café, le thé, le chocolat, l’hydromel, le soda, le punch, et

même des goûters et des réfections ( seæas ).

Une seule chose me gâte la Suède, c'est l’incroyable abus

qu’on y fait, même dans les classes élevées, de l’eau-de*vie.

L’eau-de-vie de grain ne coûte guère, mais elle n’en tue pas moins la bourse avec le corps. On a eu beau multiplier les pénalités, inventer des enterrements infamants pour les ivrognes, établir des sociétés de tempérance, fonder des hôpitaux dans lesquels on dégoûte l’intempérant de la liqueur fatale en la mêlant à tous les mets, il ne s’en boit pas moins en Suède, bon an, mal an, plus d’un million d’hectolitres d’eau-de-vie de grain. C’est quelque chose pour trois millions d’habitants, dont il faut défalquer les femmes et les enfants. Je ne sais quel Horace Say, ou quel Malthus suédois a calculé qu’on en fabrique encore plus qu’on n’en consomme, et que fussent-ils ivres du premier janvier jusqu’à la Saint-Silvestre, les Suédois ne pourraient boire tout ce qui sort de leurs distilleries.

Aussi, et surtout depuis les dernières disettes, on a cher-

ché à limiter par des lois la fabrication de ce poison en Suède.

En y réfléchissant on a d’autant plus lieu de s’étonner d’une pareille intempérance chez les Suédois, que c’est un peuple instruit et religieux, chez lequel les bienfaits de l’éducation pénètrent dans les classes les plus infimes; car il n’est pas un pays au monde oii l’on puisse trouver plus grand nombre d’écoles de toutes sortes, dans lesquelles le moins qu’on puisse apprendre c’est la lecture, l’écriture, le calcul et souvent le dessin.

Ainsi, une loi faite sous le règne du roi Jean III, de lointaine mémoire, qui voulait voir l’instruction se propager dans scs États, ordonne que tout homme noble qui ne pourra prouver savoir lire et écrire sera rayé du livre de la noblesse ; et tout démontre que les rois, ses successeurs, ont eu les mêmes préoccupations, puisque il existe en Suède une liberté complète pour l’instruction, et pour lever une école il suffit de se procurer un breveJt de moralité et de capacité.

Comment donc se fait-il qu’un peuple si bien préparé à jouir des plaisirs de l’intelligence, recherche une satisfaction purement matérielle, dont l’abus tend à détruire les plus nobles facultés de l’homme en le conduisant presque fatalement à un abrutissement honteux? On ne saurait s’expliquer cela que par la force de l’habitude, ce tyran qui règne sur nous si impérieusement et qui commande aux peuples et aux individus avec une égale autorité. 11 n’est pas douteux que cellelà ne leur soit venue de leurs pères qui, sans doute, la tenaient desleurs, en sorte que maintenant qu’elle fait partie des mœurs et des usages des Suédois, ils ne sauraient plus en rougir.

Il en est de même de beaucoup de choses laides ou mauvaises. Par exemple, demandez aux belles dames chinoises pourquoi elles s’estropient volontairement de manière à ne plus pouvoir marcher, elles vous répondront : C’est l’habitude.

I psal : les bords du Mélar, campagne dl'psal. — Monuments remarquables: I université, la bibliothèque, la cathédrale, l’obélisque de Bernadotte, le tombeau de Linné. — Révolution littéraire, poésie nationale, la langue suédoise, sentiment musical, l’art en Suède.

Il n’est pas possible de visiter la Suède sans voir Upsal. Si Stockholm est le cœur du royaume, Upsal en esl le cerveau. Entre les deux villes, le voyage n’esl qu’une promenade.

De Stockholm à Upsal la route esl facile : c’est le lac Mélar qui la fournit. On le traverse en bateau à vapeur jusqu’à Westeras. L’extrême variété des rives du Mélar, leurs contours serpentins, les riches fermes ei les maisons de campagne qui »

les décorent aux abords de la capitale, et, plus loin, à partir

de Sigtuna, les belles masses de forêts ombreuses qui les surplombent, font de cette navigation une véritable partie de plaisir pour les yeux. J)e temps en temps, de larges bandes de seigle jaunissant, d’épis déjà dorés forment, avec le vert foncé des sapins et le vert tendre des bouquets d’aulnes, de charmantes oppositions de couleur.

Aux approches d’Upsal , le lac se dépouille de ses beautés : une plaine vaste et fertile se découvre; mais les arbres n’y viennent pas rompre l’uniformité du sol. Upsal ne baigne pas ses pieds dans le Mélar ; elle n’est arrosée que par une petite rivière assez laide, la Fyrisa, qui va se jeter non loin de là dans le lac.

La plaine dans laquelle est située la ville est populeuse, féconde, mais peu pittoresque. L’ombrage lui manque, mais la ville, en revanche, est toute constellée de jardins magnifiques qui s’élèvent autour des grands bâtiments et dans l’intérieur de beaucoup d’habitations bourgeoises. La partie du cours de la Fyrisa qui baigne la ville est égayée par une double rangée de beaux arbres.

Mais ce ne sont pas des arbres qu’on vient chercher ici ; ce sont les traditions de la \ie intellectuelle, ce sont les grands établissements littéraires et scientifiques.

L’université d’Upsal est, avec celle moins célèbre de Lund, une des gloires nationales de la Suède. Fondée au xvf siècle, elle a quatre facultés et vingt-quatre professeurs, qui enseignent la théologie officielle, la jurisprudence, la médecine et la philosophie, c’est-à-dire la littérature et les sciences. Celle dernière faculté a compté pour professeur l'illustre historien Geijcr.

La vieille et sombre université n'a rien de remarquable à l'extérieur. Ses bâtiments, parfaitement appropriés» leur dest i nation , et parmi lesquels est celui de l'ancienne bibliothèque, s’élèvent dans le quartier consacré à tous les grands établissements dont Upsal s’enorgueillit ajuste titre.

Située au haut d’une des rues principales de ce quartier, la Nouvelle Bibliothèque est d’unearehitecture simple et grande, bien qu’un peu lourde. La façade de l’entrée principale est assez élégante et fait honneur à l’architecte Nordenkreis. On y lit cette inscription : Carolina. Hediviva.

Près delà bibliothèque, et aussi sur une hauteur qui domine la ville, est le château, avec ses deux grandes tours et sa terrasse, d’où l’œil découvre une magnifique perspective. On y voit le buste en bronze de Gustave Ericson, dont quatre canons forment le socle.

La cathédrale d’Upsal est la plus belle de toute la Suède et, bien que l’amour-propre national l’ait égalée à tort à Notre- Dame de Paris, elle n’en mérite pas moins une visite. Un autre édifice curieux, reste de l’ancienne Upsal [Gamla-l'psala), est un temple païen dont les ruines se voient à deux kilomètres environ de la ville.

La science et la religion n’ont pas seules laissé dans Upsal des souvenirs de pierre ou de marbre. Entre l’académie et la cathédrale, s’élève un bel obélisque de granit que Charles XIV (Jean Bernadette) a consacré à Gustave-Adolphe, au nom du peuple suédois. Bel hommage rendu par un homme de guerre de premier ordre et par un enfant adoptif de la Suède, au héros suédois et au grand capitaine. Patrie des Linné, des Cronsladt, des AVallerius, des Bergmann, 1’académiquc Upsal

a été, je l’ai dit, et est encore le cerveau de la Suède, un foyer toujours ardent de sciences et de progrès. Sur les (>,000 âmes qu’elle renferme, 2,000 au moins appartiennent ou touchent à l’Université. On y compte environ huit cents étudiants.

Au milieu du jardin botanique est un édifice dont le nom rappelle une des gloires les plus pures de la Suède : c’est le Musée Linnéen. Dans l’une des salles, appelée Y Auditoire de Linné , Bystrom, sculpteur suédois distingué, a élevé au grand botaniste une statue en marbre. Linné y est représenté jeune, et non tel que nous avons appris à le connaître par les portraits. Il faut plutôt voir, dans la cathédrale, près du tombeau où dort Linné, un bas-relief en marbre noir, encadré dans le porphyre, avec l’inscription suivante .

BOTANICORUM PRINCIPE AM ICI ET DISCIPULI.

Page 1