‹ Paysages du NordChapitre 13 sur 15 · MD CCI CI II · texte numérisé non relu

MD CCI CI II

Upsal est, avec Stockholm, le théâtre de la révolution littéraire qui s’appuie sur les traditions nationales.

Deux fois la nationalité suédoise a fait fausse route, et deux fois la littérature a dévié avec elle sous la pression des influences étrangères. La première fois, c’étail sous les rois à tendances allemandes ou anglaises; la seconde fois, sous les princes du xvme siècle, imitateurs maladroits des élégances corrompues du Versailles de Louis XV. La littérature suédoise fut, par exemple, sous Gustave 111, une fade copie des fadeurs licencieuses qui régnaient alors à la cour de France. Ce n’est que sous Bernadotte qu’une forte et sérieuse réaction s’est faite dans le sens delà littérature vraiment nationale. Son fils,

Oscar, plus suédois encore, a encouragé ce mouvement qui a produit, dès aujourd’hui, une fort remarquable école de poètes et de prosateurs.

L'école (jim inaugura l’œuvre de la rénovation nationale fut l’école gothique. Les noms de ses principaux maîtres disent assez quelle fut la grandeur de ce mouvement: c’est un Geijcr, un Nicander, un régner, un Bruzelius, un Ling, un Àdselius, un Hartmansdorff, un Besk.ow , un Lindeblad. (ieijer, à la fois grand historien et |)oèle inspiré; Tegner, dont le Fritliiof fut comme une révélation de la vieille poésie Scandinave, excellent prosateur du reste et auteur de sermons estimés; Nicander, avec son Glaive runique; Beskow, avec sa Harpe d' Foie, ses Fastes de la Suède et sa tragédie (V Éric XI V. Ajœès eux, Atlerbom, critique profond, chantre de l 'Ile du Bonheur ; Staguelim,aux drames pleins de sombres fantaisies; Franzen, cygne mélodieux du Mélar; Vallin, qui soupira dans une langue majestueuse et inspirée les cantiques sacrés de l’Église suédoise; Lidner l’élégiaque; Bellmann, tout à la fois l’Anacréon, le Béranger et le Jtésaugiers de la Suède; Walmark , le publiciste érudit; Wilhelm Braun, le dernier des humoristes.

A cette pléiade inspirée, ajoutez encore les noms d’ Ad 1ers— parre, deNybom, de Carlen, de Malrnstrom, d’Orvar-Odd, de Sotherberg , de Talis-Qualis, de Ridderstadl, de Goransson, de Mellin, de Bergman. Et qui de nousn a pas lu ces charmantes histoires du foyer, si délicatement écrites par Frederica Bremer?

Ainsi, la poésie suédoise moderne a son \ ictor Hugo, legner, le chantre de la Saga de Fritliiof, le maître de 1 écolegolhique; elle a son Lamartine, l 'élégant et harmonieux Franzen. e\èque

de Hernoland. Elle a son poète fantaisiste, son Alfred de Musset, avec une nuance de vigueur et de patriotisme tout à fait suédois : c’est M. Runeberg, professeur finlandais.

Voici un de ses petits poèmes, véritable chef-d’œuvre de grâce touchante et sérieuse et dans lequel le lecteur sentira vibrer franchement la corde nationale. C’est la Villageoise, dont le sujet est un épisode de la dernière guerre de Finlande.

« Le soleil se couche el le soir approche, un doux soir d’été : une chaude lumière à demi vaincue enveloppe encore les chaumières et la campagne. Las des travaux du jour , les paysans reviennent lentement, par groupes serrés; ils ont rempli leur tâche ; ils ont fait la moisson, une abondante moi-sson cette fois ; ils ont taillé en pièces un bataillon russe; le soleil se levait quand ils partirent pour le combat ; le soir approche, et tout est dit.

« Tout près du champ de bataille, au bord du chemin, est un village à moitié désert. Sur le seuil d’une pauvre chaumière est une villageoise; elle regarde sans mot dire la troupe qui marche silencieuse ; elle semble chercher quelque chose. Qui sait à quoi elle songe? Sesjoues brillent d’un chaud coloris que l'éclat du ciel augmente; elle reste là sans parler, mais sa respiration est inquiète. Si elle écoute aussi attentivement qu’elle regarde, elle doit entendre les battements de son cœur.

e La troupe marche en avant, et la villageoise examine chaque rang etchaque homme, et son regard est une question,

une question craintive el tremblante, une question qui reste sans réponse, une question plus silencieuse que le gémissement même qui se glisse hors de sa poitrine gonflée.

« Quand les paysans sont passés, les premiers comme les

derniers, alors le calme manque à la pauvre femme et sa force se brise. Elle n’éclate pas, mais son front tombe clans sa main cntr’ouverte , et de grosses larmes baignent ses joues enflammées.

— « Pourquoi pleurer? Prends courage, ma fille, tes larmes sont vaines! Celui que tu cherchais et que tu n’as pas trouvé vit encore; il a pensé à toi et vit loin d’ici. Il a pensé à toi ; il a suivi mon conseil de ne pas aller en aveugle au devant du danger. Ce fut en le quittant ma parole d’adieu. 11 a suivi ses compagnons parce qu'il y était forcé, mais son envie n’était pas de se battre. Je sais qu’il ne voulait pas renoncer à la vie et à nous.

« A ces paroles, la pauvre fille lève les yeux en tremblant, et comme si un funeste pressentiment était venu troubler le regret tranquille de son cœur. Tout à coup elle tourne ses regards du côté où s’étend le champ de bataille ; elle part, fuit sans tourner la tête, s’efface bientôt et disparaît. — Une heure s’écoule, une heure encore. Voici déjà la nuit. Dans le ciel paraît encore un nuage argenté, mais le crépuscule couvre la terre: — O ma tille! reviens; ton inquiétude est inutile, demain, avant que le soleil commence à poindre, ton fiancé sera de retour.

« Elle revient d’un pas silencieux ; elle s’approche de sa mère; pas une larme ne voile ses doux yeux, mais sa main, tendue par amitié, est froide comme le vent de la nuit, et sa joue est plus pâle que la nuée du firmament.

— « Apprêtez-moi un tombeau, ma mère chérie; mon dernier jour est venu. L’homme dont j’avais reçu la foi s’est enfui honteusement du combat. 11 a pensé à moi, il a pensé à lui, il

a suivi votre conseil, il a trompé l’espérance de ses frères et de

la terre de ses pères. J’ai tout à l’heure pleuré sa mort, j’ai cru

qu’il était resté comme un homme parmi les morts sur le champ de bataille. Je l’ai pleuré, mais ma douleur m’était chère ; j’aurais voulu vivre mille années pour le pleurer plus longtemps. O ma mère! j’ai cherché parmi les morts aux derniers feux du jour, mais aucun cadavre ne portait ses traits chéris. Je ne veux pas rester plus longtemps sur cette terre de perfidie. Il n’était pas parmi les morts, ô ma mère, et à cause de cela moi je vais mourir. »

La patriotique et gracieuse villageoise de M. Runeberg, n’est-ce pas la poétique incarnation delà belle et malheureuse Finlande?

Voilà la belle et forte littérature qui est sortie sous nos yeux, en quelques années, de l’étude intelligente des poésies vraiment nationales, du libre retour à la veine suédoise. La poésie de la Suède moderne est la fille légitime de Faut ique poésie od inique.

Une mélancolie singulière, une tristesse qui s’accorde bien avec la nature sévère du Nord, régnent dans toutes les traditions Scandinaves. La vieille religion d’Odin, le dieu terrible des héros morts, éternellement assis au banquet du Walhalla, n’a d’autre morale que la récompense de la valeur par les jouissances matérielles. Un repas abondant, éternel ; des chasses et des combats sans fin, telles sont les promesses du paradis Scandinave. Tous ces mythes sont marqués à l’empreinte d’une âpre nature et d’un désespoir final qui livre les derniers jours du monde au triomphe des méchants esprits. A la lueur de ces prédictions terribles, les guerriers combattent sans crainte, sans espoir, sans générosité : ils ne connaissent

pas plus le pardon qu’ils ne savent implorer la pitié. C’est bien la religion des Alaric, des Genseric, des Attila, religion qui exalte les forces destructives au moment même où triomphe dans le monde l'idée chrétienne, qui répare et qui console.

C’est vraiment une terre épique, cette terre de granit. La vieille Suède des Sagas, de Tegner et de Geiger, le poète et l’historien des antiques Yikings, la Norvège, cette austère patrie des héros Scandinaves, ont gardé toutes deux l’allure archaïque et majestueuse qui manque au Danemark moderne.

Écoutez le chant national des Norvégiens : il'vous dira si les vieux souvenirs sont effacés, si les fantômes du passé ont disparu dans le crépuscule indécis de l’épopée des vieux bardes :

* Qu’elle est belle et grande, ma patrie, la vieille Norvège (Gamle-Norge) tout entourée de la mer! Voyez ces forts audacieux des rochers qui se rient à jamais des efforts du temps! Tombeaux des âges écoulés, ils restent seuls au milieu des convulsions du monde, comme des héros à l’armure bleue, au front couvert du casque d’argent. Parmi les glaciers de notre Norvège, le dieu Tlior a voulu placer son trône. Quand il roule son char dans les nuages, leurs échos repètent son nom et redisent au Nord sa gloire et celle des vieux héros. »

Ce qu’avait de nuageux, de mal arrêté dans ses contours cette poésie des vieux bardes a disparu dans les chants de la muse moderne. L’inspiration et l’acceat sont restés : la précision est venue.

Le caractère de précision lumineuse qui distingue la poésie suédoise est ainsi apprécié par le plus grand poète suédois, par Tegner :

« Le Suédois, comme le Français, aime de préférence, dans la poésie, les choses légères, claires et d’une compréhension facile. Il ne craint pas la profondeur, il l’estime, mais il la veut transparente. Il tient à voir le sable d’or au fond de l’abîme. Toute idée cherchée de trop loin, pour belle qu’elle soit, le rebute. A ses yeux l’expression obscure trahit l’idée obscure. C’est là ce qui différencie profondément le Suédois de l’Allemand. L’Allemand, au caractère contemplatif, recherche, que dis-je, adore le mystique et le nébuleux ; il y sent comme des trésors inconnus et cachés. L’Allemand est sérieux, grave; le Suédois, léger, superficiel. De là, dans la poésie allemande, ce mysticisme de sentiment, ces abstractions nuageuses qui nous sont si antipathiques. Ce qui nous plaît dans le poète, c’est la sérénité de la vie, c’est le mouvement vivant, c’est l’énergie, c’est la sincérité. Tel est aussi noire caractère na¬

tional. Si énervés et si frivoles meme que nous puissions devenir, nous gardons toujours au fond de nous-mêmes quelque chose de l’esprit de nos braves et aventureux ancêtres, et nous aimons à le retrouver chez nos pères. La vieille sève des enfants d’Odin n’est pas encore tarie. Une chaleur vivifiante, une flamme titanique circulent dans les veines du peuple suédois comme un trait de sa race. Voyez un jour d’hiver, froid, clair et serein, qui retrempe les forces de l’homme et le rend fort contre les rigueurs de la nature ! C’est la fidèle image de l’homme du Nord. Là où l’air est clair, le vent rafraîchissant, il sent vivre en lui toute la force, toute l’activité de son être intime, et il oublie dans ces délices tout ce qui peut manquer d’ailleurs à ses facultés poétiques. »

La langue suédoise reproduit toutes les qualités de l’esprit

je l avoue a ma lionte, que les formules nécessaires au vova- . *

geur, m a paru des plus douces et des plus gracieuses. Lorsque je n’avais pu encore établir de comparaison entre les langues du Nord et les langues du Midi, je me figurais que les premières devaient être aussi rudes que les contrées qui les ont vues naître. J’ai souvent, depuis lors, observé tout le contraire. Rien de plus suave et de plus harmonieux que le russe ou le suédois dans la bouche d’une femme. Par contre, les langues méridionales sont souvent plus âpres et plus gutturales qu’on 11e se l’imagine.

La langue suédoise a des douceurs spéciales : les terminaisons en a y sont fréquentes et les syllabes y coulent, pour ainsi dire, les unes sur les autres. Sa parenté allemande ne se révèle que par certains assemblages de consonnes que sauve encore l’inflexion un peu traînante de la voix.

Ne vous étonnez donc pas si le Suédois est naturellement musicien. Combien de fois n’ai-je pas entendu dans la campagne, pendant que les blondes moissons tombaient sous la faucille, les jeunes filles roucouler harmonieusement de suaves cantilènes dont les mélancoliques refrains se répandaient en échos sur toute la route. Les voix étaient douces et fluides, le sentiment juste, l’accent mélancolique et pénétrant. Pour un fils de notre France inharmonique, c’était un rare plaisir que ces chants simples et gracieux.

Ceci m’a rappelé la passion des Russes pour le chant. Le postillon chante sans cesse d’une poste h. l’autre; le paysan chante en travaillant; le soldat chante pendant ^ 0S 1 0 11^00..

marches et, dans les villes, le cabaret retentit jusqu’au couvrefeu de cantiques et d’airs nationaux.

Le génie septentrional est surtout poétique et la poésie du Nord s’exhale surtout en chansons. Les Erirlas Scandinaves furent chantées comme l’Iliade. La loyauté, la pureté d’accent et d’expressions, tel est le caractère de la musique et de la poésie en Suède. Nous avons entendu le rossignol suédois, Jenny Lind, dont le charlatanisme américain n’a pu ternir la suave auréole. Plus d’une cantatrice, Malibran par exemple, fut plus artiste dans le vrai sens du mot, ou reçut de la nature des dons supérieurs à ceux de la vierge du Nord ; mais si sa personne a si fortement saisi l’admiration des auditeurs, - c’est parce qu’elle symbolisait admirablement l’individualité de l’art Scandinave. Quelles affinités charmantes et mvstérieuses entre le pur accent, la loyale expression de la cantatrice et les mélodieuses émanations du sol natal! Comme Jenny Lind semblait avoir cueilli dans les neiges immaculées de la Norvège ces fleurs de la montagne, embaumées de l’âpre senteur des sapins! Comme la simplicité de ses thèmes et la sincérité de sa voix s’adaptaient harmonieusement aux lieds de la patrie, aux ballades, aux romances inspirées par le génie Scandinave ! Le son de l’âme s’unissait à celui des lèvres dans ces traductions de la muse agreste des lacs et des forêts, et la cantatrice, qui venait de chanter comme tant d’autres le banal grand air de quelque opéra italien, devenait tout à coup l’incarnation poétique d’un art original et le pathétique écho d’une nature inconnue.

La science, la poésie, la musique ne sont pas les seuls attributs de la Suède intellectuelle. La sculpture, la pein-

(are , l’architecture elle-même y sont dignement représentées.

La sculpture est, en Suède, supérieure à la peinture. Celleci peut citer, dans l’histoire, Ilorberg, Dahlstrom, Sandberg, Krafft, Ilanelgren; dans le genre, Kylberg, Julin et Stading : mais il n’est pas un peintre suédois qui atteigne à la hauteur de Fogelberg ou de Bystr'ôm. L’architecture a aussi ses illustres : Nystrom, Gjorwell, Blom, Estenberg.

En parlant des qualités distinctives du peuple suédois nous avons dit qu’il est en général calme, lier, énergique, hospitalier ; disons aussi que dans son cœur vit l’amour ardent et profond du sol natal, le sentiment moral et religieux, le respect pour la loi, et qu’enün le Suédois est doué d’un esprit d’ordre et d’économie remarquables. Cependant, quelques taches déparent son caractère; la jalousie et l’envie viennent faire chez lui ombre au tableau, maison doit les lui pardonner en faveur de sa générosité, de son respect pour la foi jurée, qui lui fait regarder avec mépris l’homme qui manque à sa parole.

Répartis sur une grande étendue de terrain , des déserts de la Laponie jusqu’aux rivages fertiles de la Seanie, et, par conséquent, habitués à vivre dans l’isolement au milieu des paysages grandioses et sévères de la nature, les Suédois sont observateurs et méditatifs ; de là cet aspect calme et froid qu’on remarque en eux, et qui établit une harmonie de plus entre leur extérieur et celui des objets dont ils vivent entourés. Nous avons dit aussi que le peuple suédois est plus éclairé que la plupart des peuples de l’Europe, nous en donnerons pour preuve que sur mille individus on en trouverait à peine un ne sachant pas lire,

Dans mainte occasion les Suédois ont fait voir que les qualités du soldat ne leur sont pas étrangères, et leur bravoure se montra dans tout son éclat sous les régnes glorieux de Charles XII et de Gustave II (Adolphe).

La Suède possède d’excellents marins, et les bâtiments de guerre, les vaisseaux de haut bord trouvent à Calscrone le meilleur port de toute la Baltique.

Les Suédoises qui, nous l’avons dit, vivent fort retirées, sont belles et gracieuses; leur taille svelte, leur démarche aisée, leur air de dignité modeste, et l’aimable et chaste abandon qu’elles laissent voir dans leur intimité leur attirent la sympathie de tous ceux qui s’approchent d’elles.

Le fond de leur caractère est une grande sensibilité qui contribue à faire d’elles de bonnes mères de famille, et à leur mériter la tendresse de leurs maris.

Quelques dames suédoises ont aussi brille dans la littérature et la poésie; parmi elles on cite madame Nordenflykt, dont les chansons fort appréciées sont loin d’être dépourvues de mérite. Un autre recueil de madame Lenngren contient certains morceaux d’une délicatesse exquise et d’un charme réel.

Dans l’Histoire du foyer de la famille, mademoiselle de Bremer s’est placée au premier rang : la finesse d’observation, le charme des détails, la naïveté, la simplicité, l’élégance et le sentiment se font remarquer tour à tour dans ses ouvrages qui donnent la meilleure opinion de son cœur, et à la tète desquels il faut placer : les Tableaux (le la vie domestique.

Axel , 1rs Illusions, les Amis, les Cousins sont des romans anonymes, mais (pie les littérateurs suédois attribuent à la

baronne Knoring; dans ces œuvres légères et toutes d'imagination on remarque des qualités sérieuses, des éclairs de génie qui ne se rencontrent jamais dans les œuvres vulgaires.

La Dalécarlie est une des contrées les plus sauvages de la Suède, et les Suédois eux-mèmes la connaissent aussi peu que nous connaissons certaines localités de la Bretagne, du Jura, des Cévennes ou du pays Basque.

Le Dalécarlien a un type à part dans la grande physionomie suédoise. Son caractère est énergique, sa force de corps est égale à sa force d’ame : il respecte l’autorité, mais son respect a quelque chose d’indépendant et de hardi (pii sait distinguer entre l’homme et le magistrat, entre la loi et son représentant digne ou indigne. Si un gouverneur vient à passer, les habitants du village ont soin, pendant la nuit, d’éclairer sa route avec des torches allumées : mais qu’il ne s’attende pas à la servilité, qu’il ne se risque pas à commettre une injustice !

Le Dalécarlien est industrieux, et chaque village de cette province a son industrie spéciale, ('/est, par exemple, à Ürnoes et àMora la fabrique des pendules; à Hedmora, c’est le fer qu’on travaille en instruments de culture; à Elfvedal, on fait d’excellents peignes à tisser.

Cette paroisse d’Elfvedal, l’une des plus sauvages et des plus pauvres autrefois, est aujourd’hui en voie de prospérité, et c’est à l’industrie qu’elle devra ses progrès. On y a découvert, dans le cours du siècle dernier, une mine de porphyre rouge, dont les produits magnifiques sont aujourd’hui exportés par toute l’Europe. Cette matière, si résistante et si belle, est assez rare pour (pie son exploitation constitue une

véritable richesse. La mine de porphyre fournira désormais au Dalécarlien de LElfvedal une nourriture moins grossière que le pain d’écorce dont il a longtemps vécu. Il est vrai de dire cependant que cette nécessité 11’arrive pour lui et pour certains autres habitants des provinces situées vers le Nord, que lorsque l’insuffisance des récoltes la leur impose. Au reste, on aurait tort de se figurer que ce pain qu’ils tirent du pimts sylvestris doive faire naître de la répugnance; le grain, sans mélange de son écorce pulvérisée, est une nourriture préférable à beaucoup d’autres, et, lorsque les deux substances sont réunies, le pain qu’on en tire est encore aussi bon que celui que mangent nos paysans de certaines localités en France.

Les mines, qui sont la richesse principale de la Suède, n’offrent pas toujours de grands avantages aux cantons dans lesquels on les exploite; ainsi le minerai qu’on extrait à Fahlun ne donne que deux pour cent de cuivre; celte mine, disent les gens du pays, s’exploite depuis plus de mille ans. Heureusement il en est d’autres fort productives, et parmi celles-là il faut citer la mine de fer de Soeter, dont le produit est des plus considérables.

Somme toute, cependant , les cinq cent quatre-vingt-six mines que possède la Suède sont une source de bien-être offerte par elle aux travailleurs.

Le nom de la Dalécarlic est, en suédois, Da laine, qui veut dire : les vallées, et sa position géographique justifie cette dénomination, puisque cette province de la Suède est située entre deux montagnes.

Ce fut dans une des mines de la Dalarne que, forcé de fuir sous divers déguisements, vint se réfugier Gustave Wasa. Ce

lui la aussi que, s’engageant comme ouvrier mineur moyennant le plus mince salaire, il gagna la confiance de ses compagnons, échauffa leurs sentiments patriotiques, leur lit prendre les armes et se mit à leur tête pour voler avec eux à la Défense du peuple suédois opprimé.

Tel fut en effet le noyau de cette armée de paysans avec le secours desquels il délivra, du joug de Christian et de ses Danois, la Suède qui, reconnaissante, le nomma son roi.

line des villes les plus remarquables de la Dalécarlie est, avec Fahlun dont nous avons parlé, la ville d’Hedmora, renommée pour ses jardins, remplis des plus beaux fruits, et pour son commerce de cuivre et de poudre de guerre.

La Dalécarlie a des relations commerciales très étendues avec la Norvège.

J.’ai vivement regretté de ne pas m’être trouvé en Dalécarlie au moment où le départ des caravanes dalécarliennes s’effectue pour la Norvège.

J’aurais beaucoup donné pour jouir des beautés pittoresques d’une semblable expédition, et pour voir s’éloigner ces nombreuses caravanes dont chacune ne compte pas moins de trois ou quatre cents individus et de mille chevaux.

Mais c’est à l’époque des froids les plus rigoureux qu’elles partent pour porter au marché de Drontheim les produits de leur industrie avec ceux du sol natal, et qu’on voit s’éloigner, livrant aux âpres vents du Nord leurs longs cheveux noirs et leurs chants joyeux, les Dalécarliens, entraînés par de légers traîneaux, dont la marche ne le cède en rapidité qu a celle de la flèche qui fend l’air.

Le Dalécarlien est propre à tout faire comme 1 habitant des

contrées sans relations et sans échanges. Il n’a recours ni au cordonnier, ni au tailleur, ni au maçon. Il fabrique de ses mains tout ce qui lui est nécessaire. Aux jours de disette il se fait boulanger, et il broie l’écorce des arbres pour en composer une farine à laquelle il mêle un peu de farine véritable. 11 est hospitalier, comme on l’est dans les pays pauvres. S’il quitte la cabane pour aller aux champs, il pose sur une tablette extérieure la clef de l’armoire aux provisions pour que le voyageur puisse, pendant l’absence du maître, trouver les aliments

qui lui sont nécessaires.

Si les mœurssont primitives en Dalécarlie, si la physionomie de l’habitant est spéciale, le costume a aussi ses traits distinctifs. C'est le même costume, brillant et bizarre, que portait le Dalécarlien du quinzième siècle. Cet attachement aux vieux usages est devenu assez rare en Europe. La langue des Runes , le vieux Scandinave, est encore parlée en Dalécarlie, et l’antiquaire découvrirait des trésors dans les chansons mystérieuses conservées par la tradition populaire.

La liberté des mœurs, en Dalécarlie, n’en exclut pas la pureté. Les rapports des deux sexes ne sont soumis à aucunes entraves. AMora, par exemple, les jeunes gens et les jeunes lil les se rassemblent deux fois par semaine dans une grange, sans que les parents assistent à ces soirées. Des morceaux de sapin éclairent le salon rustique; les jeunes filles tricotent et filent pendant que les jeunes gens causent, et la réunion se prolonge très avant dans la nuit.

Départ de Stockholm. — Les eaux de Gothie. — Le lac Wettern, ancienne demeure des génies malfaiteurs. — La couronne de Suède. — Les cataractes de Trollhatta. — Gothembourg et Gustave- Adolphe. — Le Lion de Gotha et la Couronne de Gotha. — Un dernier adieu à la Suède. — Helsingbord. — Elseneur. — Kronenbourg. — Le siège de Copenhague.

Revenu à Stockholm, je me décide à regret a quitter cette ville charmante. C’est par Gothembourg, c’est à travers lacs et canaux que je traverserai la Suède dans toute sa largeur et que j’irai retrouver la mer du Nord.

C’est vraiment une Hollande de deux cents lieues que cette Suède, où, pendant le court mais admirable été du Nord,, le voyageur peut, de Stockholm à Gothembourg, traverser en trois jours et trois nuits, par cinquante quatre écluses, plus de huit cents kilomètres de lacs, de rivières et de canaux.

Lu grande artère des canaux suédois, un travail digne des Romains, se nomme les eaux de Gothie.

Le canal de Gotliie, qui n’a coûté que 20 millions de francs (un petit embranchement de chemin de fer coûte plus que cela), mesure 175 kilomètres de longueur, sans compter les canaux, rivières et lacs qu’il traverse. En les comptant, on arrive à un total de 320 kilomètres environ pour cetlc ligne de jonction entre la mer du Nord et la Baltique. Le canal commence au lac Wenern, près de Mariestad , traverse les lacs Wiken, Bottensjon, Wcttern, Boren, Reoxen et Asplangen, et passe par les villes de Carlsborg, de Motala et de Soderkoping. Il s’ouvre sur la Raltique par la baie de Sbaltbaken.

Ce magnifique travail, creusé en plus d’un endroit dans le granit, a pour double but le commerce intérieur et le transit entre les deux mers. 11 assurera au besoin une voie de communication pour remplacer le Sund, si les difficultés relatives au péage ne sont pas bientôt levées. Quant aux communications intérieures, la grande quantité d’affluents et d’appendices navigables que le canal de Gothie rencontre sur son parcours en font une artère de première importance. 11 est incessamment sillonné par des bateaux à vapeur et par une foule de petits yachts traînés par un seul cheval.

Pour qui voudrait parcourir dans toute sa longueur le grand canal suédois en Ostrogothie et en Vestrogothie, il lui faudrait franchir cinquante-huit écluses, passer par vingt-quatre conduits souterrains, franchir vingt-neuf ponts, six digues, douze écouloifs, .treize bassins et quatre aqueducs.

Je m’embarque sur un joli petit yacht traîné par un cheval et je m’installe sur le pont de manière à bien voir passer de-

>tUil moi les tableaux divers (juc m’offrira la Suède intérieure.

Motala est la première station importante entre Stockholm et Gothembourg. J1 y a là une usine importante et un atelier de construction pour les bateaux à vapeur. La plupart des bateaux qui tout le service -de Saint-Pétersbourg à Cronstadt et Oranienbaum , sortent de 1 usine de Motala. Les quatre cents ouvriers qui travaillent a 1 usine, leurs lamilles, l’école qui Y est .annexée et oii sont envoyés les pupilles de l’établissement de Stockholm qu’on nomme le comptoir du Fer (Jem- Kontoret j, donnent à Motala l’importance d’un gros village.

A quelque distance de l’usine, le lac Wettern que nous allons sillonner bientôt, s’écoule dans le Mofala-Elf. Ce laça plus de trente lieues de long sur cinq de large, et il est célèbre par ses tempêtes aussi horribles qu’imprévues. La navigation à vapeur a un peu supprimé tout cela: mais qu’on se représente une barque naviguant sur celle magnifique étendue d’eau, paisible, bleue, pure comme un miroir. Tout à coup, des délonations sourdes, indices d’un orage souterrain, troublent la calme surface; d’énormes bulles de gaz se dégagent des profondeurs émues ; un point noir se montre au ciel, s’étend avec la rapidité d’une tache d’huile sur une étoffe; c’est la tempête qui se déchaîne et qui bouleverse les vagues.

Inutile de dire qu’avec un semblable caractère, le lac Wettern fut honoré, dans les anciens temps, des respectueuses terreurs des fils d’Odin. On y plaçait la demeure des génies malfaisants toujours en lutte avec l’homme.

A Wreta-Ivloster, on fait ce que faisaient autrefois si souvent les voyageurs en diligence, à la montée d’une côte ; on quitte le paquebot et on lui laisse franchir lentement, péniblement

neuf écluses superposées. Cela dure plusieurs heures, après lesquelles on se rembarque el bientôt on passe devant Brum neby, joli village caché dans un océan de verdure, comme un nid d’oiseau.

Puis, contraste ordinaire en Suède, après le gai paysage, c’est le paysage terrible. Voici les vieilles tourelles de la forteresse féodale de Lecko. Anne Radcliffe n’a pas imaginé de plus épouvantables mystères que ceux dont ont été témoins ces sombres murailles.

Un peu plus loin se dresse menaçante vers le ciel la couronne de la Suède , la montagne de kinnekulle. Isolée dans l’horizon comme le mont Ventova, de notre Provence, celle monta¬

gne énorme n’a pas l’affreuse aridité du géant provençal. Elle se revêt tous les ans de moissons jaunes parsemées de fleurs aux couleurs tranchantes : elle porte un riche collier de fermes luisantes au soleil, de vergers féconds, de vertes prairies el sa chevelure est faile de longues tresses de sapins noirs.

Kinnekulle a pourtant aussi, malgré ses grâces engageantes, des légendes païennes d’un caractère assez sombre. Il en est une pourtant , qu’on m’a fort mal racontée , mais que M. Léouzon le Duc a retrouvée avec tout son charme oriental dans les poétiques récits d’un officier de Y Indelta.

C’est la légende de la caverne de Morkeklef :

* Un géant nommé Halle avait jadis son repaire au sommet de la montagne ; il en descendait toutes les nuits pour exercer ses brigandages dans la plaine. Quiconque osait s’aventu^ rer près de sa demeure y trouvait la mort ; liai le le tuait en le précipitant du haut d’un rocher. Jamais personne n’avait touché ce coeur farouche ; sa plus douce volupté était dans le

meurtre et la violence. Mais voici qu’un matin, tandis qu’il aiguisait ses flèches contre une pierre, il aperçut une barque qui se balançait sur le lac, et clans cette barque, une femme dont la chevelure dénouée s’enflait au vent ainsi qu’une voile. Elle conduisait la barque en chantant ; ses chants éveillèrent clans le cœur du géant un sentiment indéfinissable. Tout à coup, un aigle énorme, se détachant de la nue, vient planer autour de la femme, qu’il dévore de ses veux ardents. Halle arme son arc et abat du premier trait le redoutable oiseau. La batelière lève la tète; une douce clarté jaillit de son visage. Halle reconnaît la belle nymphe Ivissa, dont le sceptre s’étend sur les eaux d'alentour. Il descend jusqu’au rivage et lui tend des mains suppliantes; mais la nymphe, le saluant amicalement, disparaît aussitôt parmi les ombrages de la petite île de Luro.

« Dès lors, le géant cessa de se livrer au meurtre; jour et nuit il restait assis au sommet de la montagne, ses regards fixés vers l’île de Luro. Au bout de neuf ans, il résolut de se rendre chez la nymphe, afin de voir si elle vivait encore. Il employa tout un hiver à se fabriquer un vaisseau clans lequel il s’embarqua au printemps. Mais, quand il eut fait à peu près le quart du chemin, il fut assailli par une violente tempête qui le repoussa jusque sur les rochers de Kinnekulle, où son vaisseau se brisa. Le géant en fabriqua un autre, avec lequel il reprit son voyage le printemps suivant. Une seconde tempête vint encore l’arrêter. Enfin, après huit tentatives vaines, c’est-à-dire au neuvième printemps, il lit un effort suprême qui réussit. 11 aborda clans l’ î le de Luro, où, après d’horribles combats contre une foule de spectres et de monstres qui voulaient l’arrêter au passage, il paninl jus-

qu’à une grotte élevée, ornée (le figures d’animaux en perles et en pierres précieuses : là était Kissa. Elle reçut son fidèle et courageux amant avec joie, et lui versa une coupe d’une précieuse liqueur.

« Halle resta neuf ans auprès de la nymphe ; les sujets de celle-ci en devinrent jaloux. Ils résolurent de dévaster l’île, de détruire la grotte habitée par Kissa et de la précipiter elle-même au fond de la mer. Pour prévenir ce désastre, Halle s’enfuit avec sa fiancée sur la montagne de Kinnekulle, où il se construisit une habitation provisoire qu’il appela de leurs deux noms réunis : Hàlle-Kis ; puis, Kissa ayant renoncé à retourner dans son île, où elle craignait d’être massacrée, le géant l’établit définitivement dans une grotte qu’il recouvrit d’une immense coquille, et où il fit jaillir une source d’eau vive. C’est cette grotte qui porte le nom de Morkeklef.»

Que dites-vous de celle légende ? N’est-ce pas là un joli chapitre à ajouter aux Mille et une nuits.

Après Kinnekulle, une autre montagne qui porte aussi le nom du géant, Hallæberg, porte moins haut son cône vers le ciel; mais elle y projette un rocher célèbre dans les traditions Odiniques. C’était le rocher du suicide, le Wâhlehal/. Si un Scandinave avait eu le malheur de survivre aux combats sanglants de toute une \ie militaire, il se précipitait du haut du Walifelni/I, afin de mériter par cette mort volontaire une place à l’éternel banquet des braves.

Au bas du rocher est un étang qui s’appelle encore aujourd’hui l’étang d’Odin, Odins riant.

C’est bien la vieille Suède, aux tableaux grandioses, aux majestueuses horreurs, aux terribles légendes qu’on par-

court dans ce trajet sur le canal de Gothie. Sur une dérivation qu’on nomme le canal de Trollhâtta, le voyageur rencontre les célèbres cataractes du même nom, sublimes horreurs d’une nature en révolte. Les traditions Scandinaves font de cet enfer d’eau la demeure ordinaire des troll ou des sorciers. Sur une demi-lieue de longueur* cinq énormes nappes d’eau se pressent, se coudoient, comme pour lutter de vitesse et arriver plus vite à l’abîme qui les attend et dans lequel elles se précipitent d’une hauteur de quinze mètres, avec des mugissements qui troublent l’air à plusieurs lieues à la ronde.

Ces cinq cataractes qui n’en font qu'une, sont : GullO-Fallen, Toppô-Fallen, Stampeslrom-Fallen, llolvestos-Fallen et F lo 1 tberge-S troï nmen .

A l’exception des cataractes, le paysage aux environs de Trol- Ihatta est d’un caractère assez bourgeois, très gracieusement champêtre, dont le type calme et coquet rappelle les corners verdoyants du sud de l’Angleterre. On rêve ici de petits parcs britanniques, de cottages proprets et de jeunes ladies se promenant avec l’ombrelle verte el le Keepsake nouveau sous les grands arbres.

C'est là ce qui fait, pour moi, le mérite singulier des tableaux composés par la nature suédoise. Les contrastes y abondent. J’y ai retrouvé, avec des horreurs plus sublimes, les grands aspects de la Suisse : j’y ai rencontré les calmes vues de la grasse et humide Néerlande; j’y ai parcouru des vallées à l’anglaise, et j'ai pénétré dans les sombres et i n tci —

minables forêts à l’américaine.

Ici par exemple, après l’attrayante évocation des parcs du

Vorkshirc, je trouve en sortant d’un bois qui marque les écluses, le panorama inattendu du grand bassin où se balancent des centaines de mâts rayant le ciel bleu de leurs fines arêtes.

La même surprise attend le voyageur à son arrivée dans Gothembourg.

Gomme tant d’autres villes de Suède, Gothembourg éveille pour le voyageur un vague souvenir de Venise. Ses rues courent le long de jolis canaux bordés de grands arbres et couverts 'd’une forêt de mâts aux banderoles flottantes. Des ponts élégants, dont le milieu se replie des deux côtés pour laisser passage aux bateaux, sont jetés à chaque pas sur les rives et, le soir, quand des barques discrètes transportent aux maisons de campagne ou aux maisons de plaisir de la banlieue les habitants delà ville, l’assimilation est complète, et la gondole vénitienne passe devant les yeux de l’esprit avec ses hôtes silencieux qui vont prendre l’air frais des lagunes.

Gothembourg, avec son port moderne et ses établissements maritimes de création récente, n’en a pas moins une physionomie grandiose, historique, qu'elle doit surtout à sa position. Quelques ruines de vieux châteaux-forts la surplombent, mais ce qui lui prête une sauvage majesté, c’est surtout la couronne de rochers prodigieux qui s’élèvent sur sa tète, ce sont les forêts de sapins et de bouleaux qui lui serv entde chevelure, et dans la sombre verdure desquelles on voit blanchir l’onde agitée des cascades.

C’est une curieuse histoire que celle de Gothembourg. Un savant académicien du cru la raconte en ces termes à un spirituel vovaueur français, M. Léouzon le Duc.

« Deux villes du nom de LodOse, détruites successivement au xive et au xvue siècle, l’une par les Danois, l’autre par un incendie, ont servi de noyau à Gothembourg. Ce n’est, toutefois, qu’à l’année 1607 qu’on peut rapporter, à proprement parler, sa fondation. Charles IX, alors roi de Suède, invita les Hollandais à y prendre part : c’était une conséquence des maximes économiques qui prévalaient, dans ces temps reculés, auprès des monarques suédois. Ilien ne les charmait tant que de voir leurs ports et leurs marchés envahis par les étrangers ; leurs sujets n’en auraient-ils pas plus de loisirs? Gothembourg ne fut donc pas plus tôt debout, que les Hollandais s’y établirent comme par droit de propriété. On y vit affluer aussi des Anglais, des Écossais, des Hanséates, jusqu’à des paysans de contrées lointaines, réclamant pour eux le privilège exclusif d’en cultiver les campagnes.

« Mais, continue l’académicien, à l’époque dont je parle, la vieille jalousie du Danemark contre la Suède était à peine éteinte : l’essor glorieux de la nouvelle cité la ralluma. Gothembourg fut pris et détruit par Christian IV; Gustave- Adolphe dut le rebâtir. On raconte que ce roi, s’étant rendu surleslieux pour examiner s’il ne coin icndrait pas de changer l’assiette que Gothembourg avait occupée jusqu’alors, et explorant la rive méridionale du fleuve de Gotha, auprès de son embouchure, vit un petit oiseau poursuivi par un aigle s’abattre tout à coup à ses pieds. Yélait-ce pas là un avertissement du ciel? C'est ainsi que l’interpréta Gustave-Adolphe, et il décida que la ville sérail rebâtie à l’endroit même qu’avait marqué la chute de l’oiseau ; situation, en effet, bien préférable à celle qu’on abandonnait, puisqu’elle faisait du nouveau

Gothembourg un véritable port <lc mer. Cette fois Gothembourg se releva pour ne plus tomber. En vain l’incendie l’a cent fois menacé; toujours il est resté debout! Gothcmbourg compte aujourd'hui parmi les plus belles et les plus riches cités de l’Europe. «

La gloire de l'intelligence el les traditions touchantes ne lui font pas défaut.

Gothembourg a donné le jour à plus d'un suédois illustre, il a vu naître l’éminent sculpteur Fogelberg ; le créateur de la flotte suédoise, Chapman ; Lidner, le poète inspiré par le vin, mort d’ivrognerie el de misère; lepaysagiste Gralfmann et le patriote Sahlgren. Ses mursont donné un asile à de touchantes infortunes: Charles \ y vécut pendant les années les plus brillantes de l’empire, el Louis XVIII \ vint, en 1807, avec la duchesse d’Angoulème.

En attendant le paquebot de Copenhague, visitons les environs de Gothembourg. Ce n’est jamais en vain qu’en Suède on fait lâchasse aux beautés naturelles.

La plus célèbre, la plus pittoresque des ruines féodales qui s’élèvent sur les roches granitiques de Gothembourg, c’est le chàteau-fort de Gullberg. Cet ancien nid de vautours était bâti sur les escarpements qui surplombent le fleuve de Gotlie. Le xiv° siècle y vit Birger Magnusson repousser’Jes attaques de ses frères Eric el Valdemar, acharnés à sa perte. Ces murailles qui s’effondrent aujourd’hui et qui roulent pierre à pierre dans le lit du fleuve, furent le bouclier de la Suède contre la Norvège. Deux forts subsistent encore, qui ont échappé à l’action destructive du temps el à la main des hommes: ce sont le Lion de Gotha et la Couronne de Gotha,

Do ces hauteurs sublimes, toutes remplies des souvenirs d’un autre âge, l'œil voit se dérouler le magique panorama de la ville aux cent canaux avec ses îlots de verdure, ses quais aux lignes vertes et sinueuses, scs palais, ses petites maisons rouges, scs flottes de bateaux courant dans les méandres des canaux : et, au dernier plan, la mer, la vaste mer blanche de voiles et dont l’azur profond se mêle au bleu du ciel.

La banlieue de Gothembourg vaut bien qu’on y fasse plus d'une excursion. Au bout d’une magnifique avenue, bordée d’arbres séculaires, est le Champ-de-Mars, et, un peu plus loin, Lorentzbcrg, charmant lieu de plaisance, aux frais ombrages, aux bosquets fleuris, aux -vastes pelouses, où sont réunis des jeux de toute espèce, un bal et un orchestre. C’est le Tivoli de la petite propriété, la grande Chaumière de Gothembourg. L’artisan aisé et le bourgeois viennent y entendre des concerts passables et regardent sauter leurs garçons et leurs filles, en savourant une tranche de homard arrosée de porter ou simplement de sokerdricka , sorte d’eau sucrée

gazeuse. Les riches s’attablent devant de monstrueux saladiers où s’engouffrent des bouteilles de rhum et de bordeaux pêlemêle avec des citrons cl des quartiers de sucre.

Un autre établissement fort agréable est le Brumhus, pa\ illon des eaux minérales où, dès le matin, on se rend pour boire les eaux. Mais, ici comme ailleurs, les eaux ne sont que le prétexte. On y consomme passablement d’hydr.omel ou miod, sorte de \ in d’eau de miel et d’épices, .le m y fis sen ir pour la première fois du svagdricka avec de petites tranches minces de biscuit. Le svagdricka est une sorte de bière légère, très aromatique, composée de sucre et de noix muscade.

A coté de moi, devant la même table, mais assis sur un autre banc, trois hommes mûrs, à la grande redingote de bazin blanc, au feutre à grandes ailes, buvaient une boisson chaude qu'on appelle kabschad. Ils se livraient à un divertissement silencieux, d’une espèce assez singulière, et qui consistait à déterminer par des hauts-le-corps en mesure un roulis régulier sur leur long banc élastique. Ce n'était pas la première fois que je remarquais en Suède cette bizarre habitude, partagée par les personnes les plus sérieuses.

La campagne, aux environs de Gothembourg, est généralement aride, cela est vrai, et cependant il y a dans cette campagne stérile des oppositions de lignes et de couleurs qui charment, malgré l’absence de verdure. La beauté sévère ou désordonnée de ces collines granitiques, la bizarrerie des rochers dont les formes rappellent à l'imagination complaisante, ici des tours féodales, là des géants casqués, le charmant contraste que fait à ces sublimes horreurs la plaine bleue du golfe, tout émaillée d’îlots et de voiles, tout cela forme un

tableau original qui ne sortira plus de la mémoire après y être entré par les yeux.

Mais le paquebot est signalé : déjà il a mouillé en grande

rade. C’est maintenant qu’il faut dire à la Suède un dernier adieu.

C’est presque de la porte de l’hôtel que je partis pour Copenhague : moi et mes bagages nous fumes enlevés, pour ainsi dire, par deux grands gaillards en jaquette courte, à figure bienveillante, qui devaient nous conduire en barque au l>aclict mouillé à une lieue de Gothembourg à l’entrée d’un petit bassin; car, plus près de la ville, le golfe n’a pas

une profondeur d eau suffisante pour permettre l’accès aux batiments d’un fort tonnage.

Nous litanies rapidement entre deux rangées de belles maisons et, une demi-heure après, nous étions en petite rade, près des flancs sombres du Gustave III.

Je me retournai pour apercevoir une dernière fois ces rivages de la Suède que j’allais sans doute quitter pour toujours.

Le Gustave lll mettait en mouvement ses immenses palettes.

Nous décrivîmes un quart de cercle dans le golfe, passant successivement devant toutes les branches qui s’enfoncent à travers des îlots granitiques, parsemés de maisonnettes et de verdure. Puis, nous passâmes devant un château-fort établi sur une île pelée, à l’entrée d’un petit canal qui tonne une de> passes du golfe.

Deux heures après, je ne voyais plus de la Suède qu’une longue ligne bleuâtre fortement dentelée, et la large bande d’écume qui me signalait la ceinture de récifs dont ses cotes sont entourées.

Nous voici dans le Cal legal , encore un peu et notre />acket entrera dans le détroit duSund; profitons du moment qui nous reste encore avant de nous trouver dans ses eaux pour jeter un coup d’œil autour de nous.

Là-bas, de l’autre côté du Cattégat, s’étend la presqu’île de la Jutlande, qui finit au cap Skager vers le Nord. Sur ses côtes, en retour vers le petit Belt et le grand Bell, se trouvent deux villes qui méritent d’être mentionnées par le voyageur: la première, en entrant dans le Cattégat, est Aalborg, ville assise sur un canal, à seize kilomètres de la mer, et qui, par sa position môme, est l’une des plus commerçantes de ces parages;

no2

l'autre, Aarhuus, très peuplée et fort commerçante aussi, pos^ sède une cathédrale très vaste et fort belle qui renferme de curieux monuments. Plus loin, en se dirigeant vers Fionie, se trouve le petit- Belt qui sépare cette île de la presqu’île Jullandaise, puis, entre Fionie et Séeland, le grand Belt dont la largeur est, à cet endroit, de trente-six kilomètres; malheureusement, les eaux de ce détroit sont tellement semées d’écueils et de petites îles à fleur d’eau, que la navigation \ est extrêmement dangereuse; aussi passe-t-on de préférence par le détroit du Sund, bien qu’en certain cas la route en soit prodigieusement allongée. A mesure que le packet se rapproche du Danemark, la cote de Suède semble revenir à nous par une longue langue de terre au bout de laquelle s’élève Helsingborg la Suédoise, en face d’Elseneur la Danoise, Voici déjà les hautes murailles et la tour classique de Kronenbourg, avec sa plate-forme shakespearienne ou semble gémir encore l’ombre pâle d’Hamlet.

Mais ces murailles et ces tours rappellent d’autres souvenirs, sinon fort heureux, du moins aussi glorieux que possible pour le peuple danois.

Forte de batteries bien armées et prêtes pour la défense de la côte danoise, la ville de Kronenbourg se préparait, le matin du 30 mars 1801, à vomir le fer et la llamme contre une flottille anglaise qui s’avançait.

Cette flottille était commandée par l’amiral Parker, ayant sous ses ordres l’amiral Nelson, que l’Angleterre avait surnommé le Héros du A/7.

Ces amiraux avaient à exécuter les ordres de leur gouvernement qui leur avait enjoint de se rendre auprès de Chris-

lian VU, roi du Danemark, résidant à .Copenhague-, afin d’exiger de lui des explications, lesquelles étaient relatives à la coalition qui s’organisait contre l’Angleterre par les États du Nord, sous les auspices de Paul 1er, czar de Russie.

Mais pour arriver jusqu’à Copenhague il fallait franchir le détroit du Sund, resserré entre la côte danoise et la côte suédoise, l’une défendue par les fortes murailles cl le château de Kronenbourg, l'autre parla forteresse d’Helsingborg.

t ne fois l’escadre anglaise engagée dans les eaux du Sund, elle y eût sans nul doute été foudroyée, s’il lui eût fallu recevoir les feux croisés de la Suède et du Danemark; niais par un motif, encore inexpliqué, les batteries suédoises se lurent et la Hotte anglaise, après avoir engage le feu sur toute la ligne avec les fortifications danoises, put serrer la côte suédoise et passer le détroit hors de la portée des batteries de Kronenbourg.

Ceci se passait le 30 mars 1801 : à six heures du matin, l’action s’engageait , à dix heures et demie les Anglais avaient franchi le Sund et se dirigeaient vers Copenhague, où la population entière, accourue aux remparts, se préparait à combattre avec un enthousiasme impossible à décrire.

Ce fut le 2 avril que commença le combat; jamais ville ne fut mieux défendue, les forts et les batteries taisant un feu terrible et non interrompu; cependant, au bout de quatre heures d’une attaque acharnée placée vis-à-vis d’une défense héroïque, les Danois durent accepter un armistice qui leur était offert, armistice à la suite duquel le gouvernement an¬

glais put atteindre le but qu’il s’était proposé, celui de détacher le Danemark de la coalition du Nord formée contre lui.

El maintenant que nous nous avons dit le plus brièvement qu'il nous a été possible de le faire, par suite de quelles circonstances l'amiral Parker a pu franchir le détroit du Sund, malgré la bravoure et la résistance désespérée des Danois, revenons à des impressions plus douces.

Nous avons dit qu'en face d'IIelsingborg la Suédoise, s’élève Elseneur la Danoise, non loin des murailles de Kronenbourg.

Après Elseneur, qui s’avance vers la Suède sur un promontoire abaissé dans les flots, nous passons devant l’ile stérile de Hveen, derrière laquelle disparaît pour un moment la côte suédoise plus élevée que le Seeland.

Et nous voilà devant Copenhague.

VI i.

Contrastes suédois, le llalland désolé: le pittoresque Bleking; Carlserona et Fleusbourg, mornes paysages. — LoSund, Traniembourg. — LeSeeland, Saltholm, Humblebeck. — Copenhague, le Stavnsbaand; banlieue, les Lukke. — Comparaison de la Suède et du Danemark. — Poésie danoise. — Le Danemark a vol d’oiseau.

Les aspects de la cote suédoise, vus du pont du / wcket , à l’entrée du Cattégat, sont pour le voyageur, au moment d’arriver à Copenhague, comme un dernier résumé des bizarreries de cette presqu’île, tour à tour grandiose et désolée, charmante et terrible.

Ainsi, nous avons passe devant la contrée la plus triste de toute la Suède, le llalland, après avoir visité les pittoresques rives du canal de Gothie, et un moment avant d’apercevoir les vertes prairies du Danemark.

Rien de lugubre, d’attristé comme l’aspect du pays depuis Laholm jusqu’à Halmstad. Un semis de rochers de gneiss borde la route à perte de vue et, de distance en distance, un bloc énorme s’élève, semblable au gros grain d’un chapelet immense. Une bruyère noire, inféconde, tapisse le sol partout où manque le rocher. De loin en loin quelque chétive chaumière s’adosse à ces pierres géantes.

Quelle est la force étrange qui a jonché la terre de ces ossements épars? S’est-il passé ici quelque scène à laDeucalion, quelque bataille de Titans du Nord? Ici comme dans la Crau, comme sur certains rivages de la Bretagne ou de l’Irlande, la pierre compose à elle seule le paysage et l’anime de ses groupes étranges, de ses liles désordonnées.

Et, cependant, le cataclysme qui a changé l’aspect de ces lieux devrait vivre encore dans la mémoire des hommes. L’époque en est comparativement récente. La tradition suédoise, et particulièrement la chronique de Kugttlinga, rapporte que tout ce pays de Halland était, aux temps héroïques des vieilles Sagas, une vaste forêt de chênes et de hêtres. Canut le Grand, ce fils sauvage de Sven et d’Olof, y faisait paître ses porcs, richesse de sa couronne barbare.

Quelque volcan aura vidé sur cette vieille foret Scandinave son écrin de pierres et de cendres dévastatrices.

Halmstald, capitale de la province, est à peu près aussi triste en son genre que la contrée qui l’environne. Ce n’est qu’un peu plus loin entre Quivill et Sloinge, qu’une petite chaîne de collines vient changer l’aspect du pays. Là s’élèvent enfin des arbres frais et verts ; des métairies se cachent dans Ces nids de frênes, de hêtres et d’érables»

Mais un peu plus loin, de Vostroup à Falkenberg, ce ne sont plus (iue blocs de granit et bruyères ; Falkenberg, la ville aux toits de paille et aux magasins de harengs. Traversez, au contraire, l’extrémité méridionale de la presqu’île, et, à quelques lieues de ce stérile et sauvage Halland, vous trouverez le délicieux Bleking.

Cailsciona, capitale du Bleking, située dans une admirable contrée, qui n’est pas peut-être la plus pittoresque, la plus grandiose, mais qui est à coup sûr la plus charmante de toute la Suède. C’est un verger continuel, un parc à l’anglaise, où les accidents de terrains, les cascades, les forêts se sont pliés a des proportions plus humaines que dans le reste du royaume; les baies, les rivages y sont formés de lignes moins heurtées ; et une mer plus douce en vient caresser les contours plus harmonieux.

. La ville elle-même est toute maritime et est établie sur plusieurs îlots reliés ensemble à la terre ferme par des ponts nombreux. Ses promenades, ses rues les plus fréquentées ont été conquises une à une sur la dune infertile ou sur la lagune malsaine.

Des docks gigantesques, un chantier royal par les proportions aussi bien que par le nom , des magasins, des casernes, un hôpital, un observatoire, et par dessus tout un port magnifique, sûr et commode, font de Carlscrona une ville maritime et militaire des plus importantes.

Une seule chose manque à Carlscrona, c’est l’eau potable, qu’il faut aller chercher à deux lieues de là, sur le continent. Aussi l’habitant prend-il sa revanche sur l’eau-de-vie dont il fait une effrayante consommation.

Mêmes contrastes aux approches de Flensbourg.

C’est un bien triste canton que toute cette banlieue de Flensbourg. l)es bruyères arides, un plateau nu, âpre, battu des vents; de loin en loin une auberge isolée comme un vaisseau qui a touché un écueil, et, sur le toit une lanterne rouge, phare singulier qui appelle les voyageurs et leur indique le lieu de repos.

Mais tout change en arrivant dans la ville. C’est un mouvement, une gaîté, une vie incroyables. Des marchés qui regorgent de provisions et où, placées au milieu de leurs montagnes de légumes, de gibier et de poisson, de petites marchandes rondelettes comme celles de Miéris ou de Metzu me rappellent les marchés plantureux de la Hollande.

Des voitures encombrent les abords des places publiques; des fontaines y jaillissent.

A quelques pas de Flensbourg, les bruyères s’emparent de nouveau du terrain, des (laques d’eau noirâtre varient seules l’horizon : c’est un paysage morne, monotone et qui fait rêver aux potences que Penguilly-Lharidors orne si gaîment de pendus dont la silhouette se découpe sur la ligne basse d’un marais.

Mais voici que les roues du packet battent les eaux plus resserrées du Sund. La côte est près de nous des deux bords, et des îles nombreuses surgissent à l’avant du navire.

Voici File de Huerre ou d’Üraniembourg qui fut la résidence du grand astronome Tycho-Brahè. C’est là que du haut de ce célèbre observatoire dont on voit encore aujourd’hui quelques vestiges, sans télescope, sans les mille facilités acquises à la science moderne, Tycho-Brahé faisait ces observa-

lions immortelles qui comptent encore aujourd’hui dans l’histoire de l’astronomie. Placée à l’entrée du Sund, Oraniembourg semblait appeler plutôt un fort et des canons qu’un observatoire.

La côte danoise se rapproche, et cependant ce que je vois n’est encore qu’une île ; mais cette île c’est presque tout le Danemark, c’est Seeland.

Seeland est le cœur même du Danemark. Les poétiques traditions rapportées dans Y Edda Scandinave en font, aux temps héroïques, une portion de la péninsule suédoise.

Le plus ancien des rois connus de la Suède, Gylfe, prédécesseur d’Odin le fantastique, avait, dit la mythologie Scandinave, accordé à la déesse Géfion tout l’espace de terrain qu’elle pourrait entourer d’un sillon pendant une journée de vingt-quatre heures. Géfion attela à sa charrue quatre taureaux divins, fils d’un géant immortel. Elle les lia au joug de sa main puissante et les lança frémissants sous l’impulsion d’un fouet terrible. Les taureaux partirent furieux, creusant profondément le sol, et entourèrent d’un sillon énorme, devenu depuis lors un bras de mer, l’île de Seeland. Le lac Mélar, qui s’étend au-dessus de Stockholm, ne sérail, dans ce récit de l’épopée suédoise, que la fosse creusée par les premiers déchirements du soc de Géfion.

Un collier de petites îles entoure l’île principale. Voici, par exemple, la petite île d’Amack, le marais nourricier de Copenhague. C’est là que se récoltent les légumes qui sont consommés dans la capitale. On raconte que, lors du mariage de Chrétien II avec la sœur de Charles V, Isabelle, le monarque danois demanda à la gouvernante des Pays-Bas, l’archiduchesse

ain

Marguerite, tante de sa femme, quelques bons jardiniers flamands qui pussent fournir à la table royale des primeurs et des légumes inconnus aux Danois. L’archiduchesse envoya à Copenhague plusieurs familles hollandaises, qui s’établirent dans l’île d’Amack et y importèrent leur science maraîchère.

Cette autre, c’est Saltholm.

L’île de Saltholm se confond presque aux yeux avec l’eau qui l’environne. Nous faillîmes passer à un quart de lieue sans la voir. Nous en distinguâmes les moulins, les bestiaux et les maisonnettes avant de voir le sol qui portait tout cela. 11 semblait que maisonnettes, bestiaux et moulins fussent posés sur l’eau. Saltholm est la carrière de pierre à chaux de Copenhague.

Du point où nous étions placés, les clochers de Copenhague rayent le ciel comme des mâts de vaisseaux et, à droite, une bande bleuâtre désigne la côte de Suède.

Voici Humblebeck, petit bourg où débarqua Charles XII, lorsque, âgé à peine de dix-huit ans, il assiégea par terre et bloqua par mer la capitale du Danemark : Charles XII, ce héros à la façon de Voltaire, dont Napoléon disait, un peu sévèrement peut-être, qu’il avait « plus de bottes que de génie. »

Voici, un peu plus bas, l’endroit où ce fou batailleur passa, avec son armée, la mer à pied sec et confia scs destinées naissantes el l’avenirdeson royaume à quelques pouces de glace.

Et enfin, tout à coup, Copenhague se dresse à l’avant du navire el présente à l’œil une longue suite d’édifices coupés de clochers, de tours et de mâtures.

En arrivant devant la ville, le bateau à vapeur semble vouloir nous en détailler les aspects: il décrit une courbe gra-

cieuse qui nous présente successivemenl les points de vue divers et les masses principales , puis il tourne la batterie de la Couronne, à la pointe nord de Vile d’Amager, et s’arrête frémissant dans l’ avant-port, comme un bon cheval qui obéit au mors.

Une assiette plate , des rues larges, régulières, bien entretenues; des places spacieuses, voilà ce qu’on remarque tout d’abord en arrivant à Copenhague.

Toute l’animation, toute l’industrie me semblent rassemblées près du port et autour du canal qui sépare l’île d’Amager du reste du Seeland. C’est surtout le quartier de l’Ostergade (jui concentre le mouvement commercial.

Ce canal peut contenir quatre cents vaisseaux, des bâtiments de guerre aussi peuvent y séjourner; là se trouvent l’arsenal, les chantiers de construction maritime et tout ce qui sert au gréement, à l’équipement et à l’armement d’un navire.

Copenhague ne se contente pas d’être une place forte, une résidence royale, un port de mer ; c’est encore une ville essenliellement manufacturière et d’où partent chaque joui* du fer, du sucre, de la porcelaine, des toiles cirées, des draps de soie et de coton, des tapisseries, dont la fabrication occupe quatorze ou quinze mille ouvriers, ce qui est beaucoup si l’on compare ce nombre à celui de ses habitants qui ne dépasse pas cent vingt mille. La bourse, la banque, viennent compléter son avoir commercial et financier.

Mais ce qui fait de Copenhague une capitale pouvant prendre rang à côté des autres capitales du monde civilisé, c’est la réunion d’une foule d’institutions utiles et libérales qui témoignent combien les arts et les sciences y sonl en honneur.

.Tl 2

Ainsi l’on m’a signalé l’université fondée en 1475; plusieurs bibliothèques fort importantes, un jardin botanique, un observatoire, une académie royale de chirurgie, une académie des sciences, une des beaux-arts; une société pour le perfectionnement des langues, et enfin, pour compléter dignement cette nomenclature, vingt-deux hôpitaux et vingt-deux églises, dont plusieurs sont de remarquables monuments.

Copenhague possède aussi une école polytechnique fondée en 1829.

Mais Copenhague a des beautés plus sérieuses, des monuments plus significatifs que beaucoup de capitales plus favorisées de la nature.

En face de la principale entrée de la ville , à la porte occidentale (Vesterpopt) s’élève sur la place intérieure une colonne majestueuse. Quatre statues en décorent la base: l’une représente la Fidélité, jouant avec un chien couché à ses pieds; à côté d’elle, le Courage brandit des armes et un drapeau ; la troisième, c’est, l’Agriculture aux rudes labeurs, aux richesses méritées, la main sur un soc, une corne d’abondance dans l’autre; une quatrième, c’est l’Amour de la patrie, au front ceint d’une couronne civique.

Ce monument allégorique , c’est l’allégorie même de la pairie danoise, telle que l’ont faite deux bons rois, Christian Yll et Frédéric VI, et quelques hommes de bien, le comte de Bernstorf, le comte de Reventlow et le procureur-général Colbiœrn- ' sen. On lit sur le piédestal cette dédicace :

Page 1